Tout ce qui vibre
Rien qui se signale, rien qui se dérange, rien qui se dit
Un corps de granit ou de marbre, une roche polie, un façonné de cristal, comme un mirage oublié
Rien d’inutile, rien d’efficace, dans cet objet-poids posé au milieu de la ville
Rien de logique dans cet objet pesant dont le rapport à son environnement n’existe plus
Rien de perceptible, soulagement face à ce sens invisible, cette danse figée, ce geste figé, cette masse qui se regarde sans se laisser approcher
On ne récupère pas un objet qui se tait
On n’embrasse pas un être qui se tait
On ne comprend pas malgré elle une enquête qui se dérobe
Ne pas croire à la vérité
Ne pas essayer de vérifier l’absolu
Ne pas manger dans la main des statues
Ne pas retirer la mousse qui pousse dessus face nord
Ne pas imaginer que la moisissure ne sent pas
Rien n’est moins sûr que le sens d’une histoire quand dans mon regard ne danse pas une statue
Rien n’est moins essentiel quand le funambule avance, solide et fragile, face à son fil ténu
N’est-on pas avare de tendresse lorsqu’on habille l’inconnu de ses propres vêtements,
De sa propre peau
Des frissons de son cœur
Des bruits de ses torrents bien à soi
Est-ce que ça se souhaite, d’être d’accord avec ce qu’on voit ? Est-ce que ça existe seulement ?
Ne pas oublier que ce bloc taillé un jour par des mains vivantes est sorti ensuite au grand jour, a été posé à la vue du soleil, du vent, des eaux étranges et instables du ciel, proposé alors à tous nos yeux
Posé en vertu de l’urbanisme à des centres, des places, des carrefours, pour ne pas déranger les pieds vivants qui foulent les trottoirs, se frayant un chemin parmi des vélos devenus plus agressifs que des voitures

Qu’est-ce qui gît ?
Il n’y a pas que la mort qui nous trompe
Il n’y a pas que des figuiers qui remontent à la surface faisant fi du béton
Il n’y a pas que le béton qui tue
Il n’y a pas que le vent qui fouette nos regards et abîme nos yeux verts bleus et rouges
Il n’y a pas que le sang qui donne la vie
Ne pas consteller d’humilité nos yeux fait mal
Fait mal aux cheveux
Il n’y a rien à dire de vivant qui ne soit alors terminé
Il n’y a rien de grave à ça
Rien
C’est juste pour sourire au mieux
Ne pas souhaiter l’incompris
Ne pas souhaiter le maudit
Ne pas maudire parce que j’ai peur, parce que j’ai froid, parce que j’ai attendu une idée au coin d’une rue et qu’elle a failli
Ne plus fantasmer des trahisons là où simplement une pensée n’était pas intéressée à quitter son antre serti
Ne rien faire d’autre que regarder, sans jugement
Ne pas hésiter à tourner le dos aux monolithes, même cinq minutes seulement, pour respirer, sans morale
Rien à attendre d’une statue au coin d’une rue qui n’a pas vécu et autant vécu qu’un souvenir de chair et de fumée
Rien, et puis l’enlacer aussi, avant de tourner les talons

Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
Comme un morceau de présent
Elle regarde délicatement au dehors,
s’éloigne de la paroi, puis,
adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
Descend
Choisit.

Il n’y a pas de petits brûlés

« C’est trop beau ce qu’il y a dans ta tête tata. »

Voilà.

Aspérités qui s’envolent, déclic en cataclysme et puis

Scène d’urgence, comment j’ai entrepris l’urgence, comment je me suis promenée sur la crête de ma peur pour ressentir la montagne par la sève de mes pieds

Dans l’urgence je cours ou je m’allonge, je suis tellement allongée que je grandis des pieds à la tête, mon urgence rend tout fugace et saccadé et me crispe dans un paradoxe : avec l’urgence le temps se dilate et c’est long, à sa façon l’urgence agrandit le temps, le rend musqué et plein de bruits d’abeilles

Dans l’urgence l’espace s’organise en rangés. Nous devenons des bouts de viscères parallèlement agencés, brûlants, terreux, sanguinolents, silencieux, endurants, vieux, plus vieux, tant on a de temps devant nous. Mon urgence me piège parce qu’elle rassure mon corps fourbu en mettant au rebus un temps mon court-circuit nerveux.

Après, toujours, comment j’ai fait

Après, toujours, comment c’est possible

Après, au pendant qui est juste avant après, comment j’ai déposé ma tête dans le coton pour qu’elle devienne papillon, comment j’ai dévié l’accès de mon fleuve de mots vers le séisme de ma peau, de ma viscérale tempérance, de ma contraction épidermique, de mes pores, comment j’ai exsudé l’angoisse en remettant mon urgence à sa place, sur une table, entourée de gens qui cherchent avec moi le sens à tout ça

Il n’y en a pas

Tant pis et puis tant mieux

Mon urgence est regardée sous toutes les coutures, envisagée au gramme près, combattue goutte à goutte et lentement tout au long des heures qui s’écoulent, jusqu’à ce que

Et puis

J’arrête de chercher l’issue, j’arrête l’issue, je prends une plume sur mon drôle d’oiseau et dessine délicatement la porte de devant, l’une d’elle, je ne sais pas laquelle que déjà, elle existe

Appuyée sur le bois, la main sur le cadre qui forme la porte et debout dans l’absence de lumière, une petite fille

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Il y a une femme, on dit qu’elle est schizophrène mais elle tout ce qu’elle dit c’est qu’elle voit un pygmée. Il l’accompagne partout, il ne dit rien, il ne dérange pas. C’est une question de contexte après tout. Il y a une autre dame, on ne lui demande rien et elle dit « franchement je ne pense pas me suicider ». Il y a un homme, on lui propose une sortie pour qu’il voit autre chose que sa solitude, pour changer un peu, et il dit « franchement je ne vais frapper personne je vous jure ».

Mon urgence s’effritant lentement au son régulier du bip qui scande le flux et le reflux de mes émotions, il y a un homme, comment je l’ai vu passer l’année dernière, au début de tout ça, dans le couloir. Actuellement il est désormais face à moi, je ne sais pas quand c’est arrivé, il a sa tête enveloppée de blanc avec seuls les yeux et la bouche et le nez exemptés de soins parce que, il faut bien vivre j’imagine. Je vois au fond de ses yeux qu’il n’y croit pas. Même sans voir il doit bien avoir remarqué qu’il ressemble à une pochette surprise. Sous ce linceul attend le visage de Lazare. Retour de flamme. La mort a passé une tête mais non. Ses yeux sont en butte avec la réalité mais c’est peut-être à cause de la drogue : il a moins mal mais le réel la drogue elle s’en fout.

A force d’attendre, je n’ai plus dormi, je n’ai plus mangé, j’ai construit cette pensée qui est venue se déposer comme une petite pluie fine sur mes électrodes, qui se sont lentement dissoutes et alors il était temps de partir.

En sortant je croise le regard de mon compagnon le grand brûlé.

*

J’ai envie de dire quelque chose mais je ne sais pas quoi dire à quelqu’un qui a des yeux sans visage. J’ai peur de faire mal, j’ai peur comme de transpercer le si fin film par lequel la grande ruche hospitalière tente de restaurer ce qui est parfois plongé dans les abîmes du vivant.   

A la toute fin, ainsi, je me dis qu’il n’y a rien au-delà de l’urgence, rien à dire,

rien de suffisamment grand et beau à dire. Alors la petite fille s’assoit auprès de lui, je l’imite pour faire bonne figure, enfin si on peut dire, on ne lui demande rien et elle dit

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Je marche à côté de tempêtes
J’ai les pieds qui cisaillent le sol, qui déplacent la poussière, qui font surgir
Mes jambes
Du dessus, apaisée et droite, j’avance de cette énergie perpétuelle et foudroyante
Derrière ce qu’il y a je ne sais plus, ce sont devenues des histoires comme des livres
Partiellement j’aime ce bazar qui fit de moi un temple de phrases
Puzzle de bibliothèque, j’ai souvent les mains engourdies qui cherchent leur chemin dans ma montagne de mots
jamais tout à fait rangée,
jamais tout à fait accessible,
jamais tout à fait rassemblée,
toujours lourde, toujours aimante, opaque, désirée, ensevelie
Autonome dans ses flux saisonniers
Il y a des trous dans la montagne, des trous qui laissent passer la tempête
Dans la tempête c’est l’univers qui trouve enfin son chemin
Je m’arrête en son milieu comme on rentre à la maison
J’ai le foyer ardent des marins qui ont peur de rentrer et de retrouver les choses exactement comme elles étaient
jamais tout à fait figées,
jamais tout à fait possibles,
toujours très définitives,
toujours très uniformes et exemptes de sillons, de terre meuble, de feuilles mortes qu’on ne balaye pas,
de sentiments qu’on n’a pas peur de laisser vivre, comme ça, pour eux-mêmes
En eux-mêmes étonnants et pénétrants
J’ai l’horizon calme
Devant ce qu’il y a je ne sais pas
J’y suis, j’y vais, j’y reste en un roulis de fibres délicatement tissées
Je suis solide parce que quand je regarde une carte je ne comprends pas ce qu’elle raconte
Dis-moi que tu sais où je suis si ça te rassure,
alors que,
J’ai remarqué un évènement vital, lorsque je vais voir là-bas si j’y suis, j’y suis toujours.
Ce n’est pas parce que je ne sais pas où je suis que je n’y suis pas.
J’ai un cauchemar qui me mange la peau
C’est comme une allergie qui trace des lignes porteuses de drame
J’ai l’insomnie des gens heureux,
c’est usant un torrent qui reste coincé dans l’embouchure et construit patiemment sa porte au goutte-à-goutte
Ami présent, en scandant ma vie toujours et jamais tu réveilles le tempo de mon cauchemar
Étonnant et pénétrant
Je dois vous dire : merci pour cette vie riche
Laisser vagabonder son cauchemar, perdre sa trace derrière et puis devant
Être de joie, même quand les jours sont tourmentés par le vent
Fraterniser avec la peine pour s’envoler tout contre
Et être libre parce que toi mon cauchemar, tu n’auras pas ma peau
C’est à mon amour que tu te destines.

Juste une journée

Je suis une humaine
J’aime bien
J’ai des rivières, j’ai des cours d’eau paisibles, j’ai des torrents, j’ai des fontaines
J’ai des orages cévenols qui grondent et depuis tout au fond viennent taper jusque sur la paroi de ma peau
Depuis le jardin je traverse la danse de ma journée

Le ciel est clair, l’air doux fait des volutes sur mes bras, l’eau sort de moi au goutte à goutte
Je suis nulle en jardinage
J’aime regarder les herbes sauvages et puis les laisser là
J’aime qu’elles trouvent leur chemin partout
Ce n’est pas fou une herbe qui est libre

J’ai le corps de quelqu’un qui n’est pas d’accord
Je n’ai pas de cancer mais je m’empoisonne à ma manière
En équilibre détendue sur ma terrasse
J’inspire et j’expire,
deux mouvements pour faire entrer un problème puis l’exfiltrer de suite
-ça dérange qui l’indépendance à la fin ?

La pie entre en trombe dans le séquoia, qui en crache la poussière accumulée par le vent hivernal
Je me demande si les oiseaux toussent
Quand on étouffe et avant de devenir bleu sous nos plumes, écorces de singularité, veines vivantes
Près du seuil de la mort, quand on arrive à sa hauteur et qu’elle s’agenouille en silence
Est-ce que les derniers souffles sont comme toussés, et sont entendus ?

Aujourd’hui mon sang bout
C’est bien
Parfois c’est à cause de la vase d’hier qui bouchent mes artères mais pas là, hiérarchiser la détresse n’a pas sa place et les eaux usées s’évacuent discrètement
Par la bouche, par les yeux, par la pensée sort la boue ; c’est bien foutu comme on refuse de mourir
Mon corps est humain et sauvage
Mais il n’est pas fou
Desserrer mon poing des herbes
Et juste une journée, pour toutes les journées, laver la vie

Les pouls sont dans la tête

Les rues seraient parsemées de gens, beaucoup, enfin ça dépendrait de qui compte mais ça ne voudrait pas dire que c’était faux. La joie illuminerait certains visages, glisserait sur d’autres, et répercuterait la tension de tous sur les vitres des bâtiments, sur les fibres serrées des rideaux de fer, sur les vibrations stridentes des mégaphones. Les porte-voix rendraient audibles la détresse, feraient oublier l’humiliation, essaieraient de maintenir avec force le rapport entre une parole et un nuage de fumée. Des yeux contractés trouveraient un appui, des peaux usées marcheraient et seraient soignées le temps d’une chorégraphie éphémère, la fatigue serait déposée au détour d’une rue qui comprendrait et délivrerait un regard réciproque : « Je t’ai vu ». L’État est partout dans la ville mais tord le bras des rues qui ne baissent pas les yeux devant ses costumes flamboyants,

l’État danse toute la nuit sur des pavés clandestins auxquels il dénie le droit mais prend l’argent. Pourtant ses pierres de rue existent, on marche tous dessus. Il y aurait irrémédiablement le moment de bascule où tous redeviendraient chacun, où la hiérarchie exercerait sa pression, où les visages se disperseraient, où les rues reprendraient leur forme de statue. Dans la ville désertée où le vent balaierait les oripeaux, soulèverait les poussières et peindrait un souvenir fait de sillons sur les surfaces de béton, subsisterait un être humain assis dans un croisement, qui gênerait indéfiniment le passage, et refuserait l’anéantissement.   

À bout, les mots

J’ai de grands yeux, mon corps se courbe sur le qui-vive
Quand elle va répondre j’attends parce que j’ai hâte
J’ai soif
Alors que ma terreur d’être vide siphonne l’air de mes poumons
J’essaie de lire l’intérieur de son regard

Ses mots sont comme la mousse sur les arbres nus en hiver

Il y a le nord et il y a le reste, je crains le vent qui efface mes pas furtifs dans la neige, je crains le soleil qui capture ma solitude et adresse ma sensibilité en oubliant le timbre sur l’enveloppe
Le destinataire va payer et m’en vouloir mais tant pis  

La pluie qui poudroie rassure ma fragilité, la sentir par les trous de ma chaussure ancre ma flamme et sillonne mes veines jusqu’à mon cœur asséché
Ce n’est pas ma faute, ça ne suffit jamais

Je pose des questions et je combats les réponses
« Tu poses des questions et tu combats les réponses », c’est parce que je ne les aime pas ; toujours elle dit une chose et elle la reprend
Ça ne suffit jamais
Je dis la vérité et c’est comme mentir, le fil pour marcher est tout petit,
on est dans une rue étroite d’où il n’est pas facile de partir

Le temps de répondre « c’est un problème de train » que déjà je suis dans une gare inconnue, si elle est inconnue comment choisir où aller, si je ne sais pas où aller comment se donner rendez-vous, si je n’ai plus rendez-vous pourquoi rester sur le quai, si le train ne passe qu’une fois qu’est-ce que je fais, « s’il ne passe qu’une fois j’espère que les quais bougent », qu’est-ce qu’elle raconte, c’est le puzzle des gens dessus eux qui pose problème

C’est comme un puzzle avec une configuration qui change sans cesse, dont il manque une pièce mais jamais la même, c’est comme essayer d’attraper de l’eau, garder dans ses mains quelque chose qui veut s’échapper, c’est comme avoir les pieds sur deux continents différents sans jamais choisir
Je vois bien, il attend et il a hâte, il me regarde et cherche à voir du pays sans quitter la gare, « nos trains arriveront peut-être en même temps », il dit des mots et parle de géographie et ses yeux déroulent délicatement un champ de ruines, il serre dans son point la boussole cassée et quand il cligne des yeux pour respirer j’entends chaque couche de paupière se refermer l’une sur l’autre
Et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre
Et l’une « sur l’autre oui c’est vrai tu n’y peux rien » ce n’est pas sa faute 
« Pardon » ; la mousse sur les arbres ça ne suffit jamais
Il ne sait pas que ça veut dire quelque chose

« Je n’y crois plus », à bout,
les mots.

J’ai une question

Il y a cette manière, ça doit avoir la forme d’une envie
Où il y a besoin de faire clignoter
Un objet
Un flipper
C’est un objet qu’on a envie de voir clignoter
On ne sait pas pourquoi, on s’en fout, c’est comme une série on a commencé alors

Les objets, certains, sont des talismans
Ils me suivent sur le quai de la gare

Je monte dans le train, je les laisse sur le quai, ils m’ont vu faire il n’y a pas de doute sur mes intentions, et vingt minutes après ils sirotent leur café nul sur la banquette en face de moi en lisant le journal, un vrai en papier, ils ont amené un copain

J’avais pensé, les objets, beaucoup, sont là pour nous épanouir
Pour nous aider,
A perdre moins de temps, à nous libérer, à nous construire, à se souvenir pour nous, à oublier, à faire de la place, à remplir l’espace, à nourrir, à enchaîner
Parce qu’il y a la suite

Parfois je fugue
J’ai un petit sac discret
Loyal
L’écosystème est déboussolé, une maison vide ne dit rien
J’aime bien
Personne ne gagne 
Ça ne dure pas

Je ne préviens pas et puis je suis rentrée
Je préfère
Un objet qui prend racine en attendant s’éteint

Mais ce flipper

Il y a cette envie vague souterraine
De parvenir à faire clignoter son corps tout entier
Tout le monde en a envie
Défi, jeu, chasse, amusement, échappée, mentir cinq minutes, remplir, rire, réussir, parvenir
À tout allumer

Fais attention à toi, qui ne sais pas être magnifique
Je te parle mal, ma douceur rouge est pudique
Je veux te dire : il y a des objets magiques, ce sont des gens

Maisons

En quête de la clairière, je poursuis inlassablement l’orée des bois

Les murs sont invisibles, je cherche des passages et cours à bout de souffle,

Pionnière de mes présages

Attache

Profonde

Entaille originelle

Quand j’entre c’est la cuisine avec la table, je m’assois avec elle et puis je fais une tisane

Quantité de tisanes dans le buffet, entourées d’objets qui n’ont pas vu la lumière depuis

Les meubles ne bougent plus, les recoins poussiéreux racontent toujours pleins d’histoires

Murs poreux et usés, particules de craie, de couches de papiers peints, régulièrement ça s’effrite et ça tombe, on recouvre, on continue

Je me lève parce que moi je peux, et je sais où est le sucre, et le miel, et les cuillères, et les tasses, et la boîte en aluminium encore cachée en hauteur parce que dedans il y a le chocolat.

J’allume la lumière parce qu’une cuisine paysanne dans la Marne en novembre c’est sombre.

Ça m’a toujours fait rire mes grands-parents qui vivaient à moitié dans le noir jusqu’à 17h peu importe la saison, soucis d’économie ou traversée du temps,

quand il y avait moins de fenêtres dans la cuisine, quand la cuisine était une écurie à chevaux, quand les moutons passaient la tête par la fenêtre, quand la fenêtre fermait mal, quand la porte restait ouverte sur la véranda où ma grand-mère faisait les frites au saindoux, quand un matin d’hiver à 7h avant de prendre le bus je venais embrasser mon papa et mon grand-père qui buvaient un café en goûtant le boudin noir tout chaud, eux frais comme des gardons debout depuis 5h, moi absorbée par le seau empli de sang pour lequel mon récent petit-déjeuner n’était pas prêt, quand la cuisine était pleine de monde le dimanche surtout d’enfants avec moi dedans aussi

Je vais machinalement dans le salon attenant à la recherche de quelque chose mais je ne sais jamais quoi, je déambule dans la maison de plein pied comme on se balade, je reviens m’assoir sur une chaise désertée de la vie de mon grand-père et ça me fait rire, de sa place on voit bien la porte qui sépare la cuisine du salon, cette porte qu’un dimanche il avait fini par enlever de ses gonds parce qu’il en avait ras-le-bol qu’on la claque, les enfants et leur lubie de claquer les portes

Sans un mot il avait fait ça, sourire espiègle, ses yeux complices quand en parallèle des remontrances perpétuelles de ma grand-mère sur notre attitude à table il piochait dans le plat avec sa fourchette.

Son couteau suisse dans la poche de mon frère, sa montre accrochée dans une autre maison remontée chaque jour par mon frère, pendant que l’horloge du salon n’est remontée par personne, elle est morte elle-aussi et puis voilà

J’ai aimé la maison de ma grand-mère et quand j’y suis je ne sais plus quand nous sommes

Je crois qu’elle non plus

Elle va mourir, les fantômes restent

Quant à moi

Orgie

Les murs sont partout

J’ai la fièvre

En attente, je m’enveloppe dans la matière épaisse du temps, des heures, elles s’écoulent

Mes yeux sont centrés, mes pieds veulent partir

Mes mains quittent, les bras se décollent lourdement de ma poitrine, je frôle mes jours avec curiosité,

appréhension,

envie

Le monde n’est pas à ma porte il est dans mon lit

Balance, oscillation, perfusion, percussion, éclat, retour

Ma peau est en équilibre, fureur funambule

Penchée, voûtée, mon milieu, mon pays, mon antre, oscille sur le seuil et attend la pluie  

Mes nerfs sont terminés, ils fument de décharge en volutes qui exhalent et s’exilent par mes pores

La terre est sèche, et fume après l’orage

La visite du froid dans le chaud prend toujours par surprise, pour un temps la maison est louée 

J’aimerais bien mettre des claques à des gens

Si ça pouvait aider à comprendre par exemple, mais non

Quand même c’est bizarre de désirer la violence

Court-circuit qui me survit, l’amour est nourrissant, à condition de manger équilibré

On a le plaisir de ses vagues à soi

Je naquis dans un éclat et gagnais le combat contre mes poumons, poissons plats bien décidés à se maintenir en forme

Palimpseste de sensations chuchotées à mon oreille, plafonds de verre qui n’en finissent pas d’éclater

Mon visage écorché se désolidarise des pensées qui font salon

Ras-le-bol du thé, l’amertume fatigue

L’écume se dépose sur la plage quand le voyage est terminé

Mon corps éclate entier sous la pression

Vibration de la base au sommet dans le profond

Je luis

Le train a quitté la gare

J’ai troqué mes vêtements, gants, mots de trop et gestes de pas assez

Pour me délecter au toucher de cette nouvelle peau.