Dans mes rêves

Dans mes rêves les morts sont présents, bien vivants, on entend leurs voix, à tous les âges, à tous les étages, jusqu’à ma naissance. Pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’à Lucy par exemple.

Les blancs ne savent pas rêver, dit le Chaman, alors ils détruisent tout.

Les blancs rêvent trop près d’eux-mêmes, dit la Catwoman, il faut pouvoir rêver plus loin, plus large.

Le paysage penche, j’ai la tête qui tourne, la terre aussi tourne, mais pas dans le même sens. D’où le malaise. Parfois je rêve que je souffre, parfois je rêve que je ne souffre pas.

Tu me prêtes un rêve ?

Des rêves peuvent-ils disparaître, comme des langues, faute d’utilisateurs ? Y aurait-il des rêves morts comme existent des langues mortes ?

Parfois je rêve que je me réveille et le rêve continue dans une langue agglutinante, il s’agit de forêt calcinée, d’ourdir, de gourdin, de mouche estourbie, d’Uber shit, de guerre souterraine, de changement climatique.

Dans le rêve j’ai bien dormi.

Tautologies

Une fois n’est pas coutume
il y a plus 
dans deux têtes que dans une
jamais deux sans trois
jamais deux sans toi
monter quatre à quatre
les escaliers du désir
pour un cinq à sept
six jamais il revenait
sept petits nains
en sommeil endormis
jusqu’à huit et demi
puis chacun ablutions
propre comme un sou neuf
dix de der et rebelote
une fois n’est pas commune
combien coûte une coutume
un sou neuf 
faites vous la carte de fidélité
faites-vous la ristourne
dans quel sens la roue tourne
amour toujours en faire le tour
question sans réponse
bien la poser suffit
Il suffit de passer le pont
Il suffit de passer l’éponge
la loque à reloqueter
Il suffit mais il faut
dire ce qui est 
haut et fort  
ça suffit 
au jour d’aujourd’hui

Dans le jardin de Marlène Poisson

Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

cent fois sans

Sans foi ni loi – Sans gluten – Sans alcool – Sans lactose – Sans une goutte de sang – Sans colorant –Sans appétit – Sans glaçon – Sans façon – Sans contrefaçon – Sans conviction – Sans peur – Sans complication – Sans explication  – Sans reproche  – Sans culpabilité – Sans retour – Sans amour – Sans issue – Sans effort – Sans emballage – Sans papier – Sans voix – Sans logis – Sans abri – Sans domicile fixe – Sans savoir pourquoi – Sans trop y croire – Sans en avoir l’air – Sans raison – Sans couture – Sans effet secondaire – Sans compter – Sans poids  – Sans plomb – Sans fonds – Sans fondement – Sans problème – Sans filtre  – Sans emploi – Sans âge  – Sans bruit – Sans rire – Sans dire  – Sans danger – Sans laisse – Sans parti – Sans protection – Sans bouger –Sans masque – Sans casque – Sans culotte – Sans rapport – Sans lacet – Sans ceinture  – Sans soin – Sans réaction – Sans son – Sans image – Sans pouvoir – Sans soutien-gorge – Sans rature  – Sans batterie – Sans hésiter – Sans éducation – Sans famille – Sans arrêt – Sans arête – Sans bouillir – Sans frémir – Sans permis – Sans vergogne – Sans parole – Sans pression – Sans tambour ni trompette – Sans bord – Sans ourlet – Sans exagération – Sans préméditation – Sans suite – Sans appel – Sans à priori – Sans broncher – Sans phosphate – Sans nitrate – Sans avis –Sans vis-à-vis – Sans plier  – Sans ascenseur – Sans rancune – Sans commentaire – Sans limite – Sans frein – Sans pain – Sans alternative – Sans coup férir – Sans intérêt – Sans souci – Sans rien – Sans fin

Écrire sans consignes
une nuit sans sommeil
allongé sans forme
dans un lit sans beaux draps

On écrira
au début sans consignes
sans qu’on signe à la fin
on écrira

Des jeux de mots à la con
qu’on écrira
dans la marge du supplément

On massera perplexe
son cuir ex–chevelu
puis on poussera 
le pouce et l’index
au creux des yeux 
entre les deux
la base du nez
équilibrer la tension
attention de se foutre 
du tiers et du quart
le doigt dans l’œil
jusqu’à Ostende  

Aménager le destin

Quelque part ou partout

J’ai été con 

Je suis devenu un vieux con

J’ai été sportif

Je suis devenu mou du genou

Du reste

Tout le monde a été jeune

Plus tard tu verras

Quelle heure est-il

Quel moi sommes–nous

Quelle moissonneuse boiteuse

Récoltera le temps passé

À ne rien faire qu’attendre

Encore et toujours 

Ton tour viendra

Aménager le destin 

J’étais déjà en creux 

La ronde bosse devenue

Moi toujours à côté
Je n’entends que la mort
Elle dit je t’écoute
Moi j’écoute la mort
À côté elle dit
Je t’entends
Moi je dis
Écoute à côté
Entends la mort 

Quelqu’un mesure l’étendue 
Des sanglots entendus à l’aube
L’aube sanglote l’étendue
De la mesure du quelqu’un
Les sanglots eux mesurent
Ce quelqu’un étendu sur l’aube 


Mon nom est gris mon prénom est vide
Mon prénom gris vide mon nom à l’est
Mon nom grise le vide de mon prénom 

Le vent et le souffle logent hors des serres 
La peur contre–écrit
La peur serre mon souffle 
Je loge dans l’écrit du vent