La bouche arc-en-ciel

A ce moment précis
Tu seras happée par la couleur des mots,
Tu seras pailletée de toutes leurs nuances,
Tu t’étourdiras aux sons de ce miel
Répandu dans les airs juste pour toi.
Par la bouche arc-en-ciel,
Tu seras rayonnante féérie.

Et donc
Et donc, tu oublieras,
Tu oublieras qu’arc-en-ciel et paillettes sont niellés d’éphémère
Et dans ton amnésie, tu n’entendras pas,
Tu n’entendras pas les bruits sourds sortir par filets,
Puis par rafales entières de la bouche arc-en-ciel.
Et tu seras cinglée par la violente pluie qui s’abattra sur toi,
Elle te tailladera comme des lames de couteaux.
Répandra sur ton âme la douleur des mots,
Brisera sur ton corps les couleurs en mille et un morceaux.
Quand la bouche arc-en-ciel t’aura tourné le dos,
Tu deviendras insignifiante scorie.

Vague et rivage

J’ai été l’eau tranquille coulant paisiblement comme celle de la fontaine, se perdant sur le sol quand personne n’avait soif. Gouttes sans importance que nul n’osait goûter. Un jour, tu as eu soif et tu t’es arrêté là juste devant moi. Tu as bu
de mon eau.

Alors, je suis devenue vague découvrant son rivage, je venais caresser par les jours magnifiques, le grain de ton corps sage ; tu défaisais le mien, voyais mes paysages. Je venais t’embrasser tout au bord de tes yeux. Par les jours de pluie, de gros temps, de tempête, je lêchais toutes tes larmes, mêlais les miennes avec.


Fou, tu prenais mes baisers comme des milliers d’embruns. Tu t’es même perdu dans mes cheveux épars. Arabesques, étincelles t’entourant tout entier.

Flux, reflux. Vague et rivage infiniment s’enlacent. Ensemble, nous sommes devenus ce mouvement éternel.

S’en donner à corps voix

Le corps est,
La voix existe.


Le corps, enveloppe charnelle de nos voix,
Protège nos voix intérieures,
Territoire de nos voix où elles prennent corps.


La voix, existence projetée de nos corps,
Touche nos tympans,
Territoires de nos corps où elle se grave.


Les territoires de la voix font exister nos corps,
Ils s’étendent en elle,
Prolongent, par la voix, leurs territoires.

La voix


Extension immortelle
De nos corps,
De notre être.

Poétique

Un mot est tombé du journal ce matin
Sur le bord de la table
Il fait des cabrioles
Saute dans mon café
Donne de la couleur à ce jour insolite


Il dépose au couteau
Un rayon de soleil
Sur un bout de pain durci
Il ouvre les volets
Sur des mondes oubliés
Qui m’éclatent au visage


Il me montre cette silhouette familière
A genoux parmi les plantes sauvages
Cueillant la pimprenelle
La violette des sous-bois
Les sourcils de Vénus
Le plantain corne de cerf


Donne tout son parfum à ce jour insolent
Rien n’arrête ce mot
Il court à perdre haleine
Vers la joie, la tristesse
Nostalgie éphémère
De tout ce temps qui coule
Comme une pluie d’avril


Donne de la consistance à ce jour insoluble
C’est un jour ordinaire
Où l’infime m’attire
Et où rien ne m’échappe
Seuls mes yeux entendent
Seules mes oreilles touchent
Seules mes mains veulent voir


Le silence de ce mot


Ce cri suspendu de ton âme


Poétique


Tac 22 h 00

Mes mots

Costume
Je t’enfilerais et tu me montrerais tes jeux. Ensemble, nous inventerions nos mondes. Costume complet, cravate, chaussures vernies, tu me dirais : « Là, c’est sérieux ! ». Et je rirais aux éclats en voyant tout ce gris ! Arlequin, Petit Chaperon, Oiseau Bleu, tu me murmurerais : « Il était une fois … ». Et, je te confierais : « Toutes ces couleurs, là, c’est sérieux ! C’est pour de vrai ! Viens jouer avec moi ! ».

Quelqu’un
Tu ne serais personne ou au contraire tout le monde, mon inconnu. Je te rencontrerais au hasard de la vie. Tu deviendrais mon élu, mon unique. Et tu ferais de moi quelqu’un. Alors, je ne te confondrais plus avec personne et tu ne serais jamais plus comme tout le monde.

A l’air libre

Automatisme. Inspirer. Expirer. L’air. Il était là avant nous. Il sera encore là quand nous serons morts. Premier acte de toute vie : prendre l’air. L’air nous entoure, nous pénètre, passe partout. Il se faufile dans le moindre insterstice de nos espaces, de nos corps, de nos existences. On en manque parfois. On en change souvent. C’est plus fort que nous. On en veut toujours. Oxygène. L’air nous enchante. L’être aimé et les fleurs y déposent leur parfum. Léger, caressant, doux. L’air. Il se remplit d’été, des odeurs de soleil, des senteurs iodées et des effluves sèches des graminées s’égrénant sous les doigts. Mais, l’air a ses relents. Poubelles, décharges à ciel ouvert, pollutions des usines et des vies abîmées. Odeurs de guerre. Air rempli des émanations de gaz, de cendres et de cadavres des combats. On s’essouffle. On étouffe. On suffoque. On l’abandonne au milieu des désastres que l’on a provoqués. L’air des ruelles, des impasses, des tunnels, des couloirs de métros chargés de miasmes. Transport en commun des microbes, des virus interplanétaires. L’air a ses hivers et ses courants froids, glacés, qui coupent le souffle. Oxygène. Monter, grimper, partir pour aller au grand air, prendre l’air du large ou des plus hauts sommets. Voler. Gonfler des milliards de ballons, les donner aux enfants pour que leurs rêves prennent vie. Enfin, choisir son oiseau, le plus grand, le plus beau ou bien le plus volage. Le suivre des yeux, et avec lui, goûter à l’air libre, respirer jusqu’à notre dernier souffle.

La traversée

Premièrement

Le cliquetis métallique de la clef dans la serrure, puis le bruit sourd de mes pas sur le carrelage bigarré années soixante-dix des escaliers. Leurs soixante-dix marches me conduisaient, une fois la porte refermée, jusqu’à cette longue et interminable rue, sombre encore à cette heure matinale, dans le vrombissement des moteurs, les klaxons des voitures et leurs vapeurs. Ces monstres aux yeux jaunes, perçant l’aurore hivernale et le silence de ma solitude, ne cessaient de me tourner autour. La gare au loin.

Deuxièmement

La gare sur ma gauche. Je passais parmi les loups, figés là à jamais, condamés à regarder les trains et leur ombre offerte par la lumière des réverbères. Je les caressais, m’attardais dans cette ronde que formait la meute pour puiser de sa force. Puis, à nouveau les escaliers menant sur un joli croissant de lune en bois ; cette passerelle surplombant les lignes des voies ferrées. Seule, capitaine,
comme à l’avant d’un paquebot. Crissements sur l’acier. Le soleil freinait des quatre fers. La gare en dessous.

Troisièmement

La gare sur ma droite. J’admirais les couleurs interdites sur les murs du quartier. Invitation au voyage : personnages de Chine en plein milieu d’un champ, le bateau sur la mer avec un goéland. Hier encore ils étaient gris. Le ciel le resterait aujourd’hui, la nuit avait déjà fait don de toutes ses nuances subversives. L’air encore frais prenait vie sous mes pieds, me donnait des ailes. La voix séduisante se répandait sur les quais, me suggérant ses destinations. J’accélèrais le pas pour ne pas le manquer. Début de journée au bureau. Me remettre sur les rails. La gare derrière.

On dit qu’après la pluie reviendra le beau temps. On dit qu’après la nuit naîtra le jour suivant. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Avec leurs fines pattes, elles jouent aux funambules. On peut les voir tisser leur fil sur les pendules. Lorsqu’elles sont saltimbanques, elles courent sans cesse. Alors, le temps nous manque, on est pris de vitesse. On dit qu’elles aiment jongler tels des bateleurs, faisant d’une minute une longue heure sans fin, d’un bonheur fugace une bonne heure qui passe, qu’ardeur déterminée ne saurait faire durer. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Il trotte pourtant, le petit lapin blanc, vers le pays des rêves où ni jour ne se lève où ni nuit ne s’achève. Elle se presse aussi dans l’immense escalier où les marches du temps pourraient la rattraper. Le petit monde court, court, court après cet être fantomatique, invisible et cynique, insensible et cyclique. Il se fiche bien du rendez-vous de l’un avec une dame de cœur et n’a que faire d’une fée qui joue avec les heures. On dit qu’il fait son
œuvre. Est-ce vraiment un artiste ? Il peint pour les enfants des choses qui durent toujours. Un soleil éternel dans un coin du tableau, avec un arc-en-ciel, il est encore plus beau. Puis, il ajoute par touches des ombres au pinceau et quelques montres molles, pour s’enfuir aussitôt.
C’est une course sans fin, combat perdu d’avance, même si le remonter certains parfois y pensent. D’autres aimeraient l’avancer, sans le moindre succès car c’est bien lui le maître comme chacun le sait. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard. J’ai rendez-vous quelque-part. Je n’ai pas le temps de dire au revoir. »

Cet être aimant

C’est une force irrésistible. Cette attirance qui te fait lever la nuit, pour rien, puisqu’il n’est pas là. Enfin, si, tu le sais toi qu’il est là, tout ton être le ressent, toute ton âme te le crie. Là, c’est ici et partout à la fois puisque cette attirance envahit ton espace. C’est une force irrépressible. Cette attirance qui prend toute la place dans ta tête. La place de ceux qui t’entourent, de ce que tu aimes, la place de ce que tu penses. C’est une force incontrôlable. Cette attirance vers la deuxième partie de toi. Tu le sais toi qu’il est connecté puisque tout te le rappelle : l’air que tu respires, le livre que tu lis, les couleurs de l’oiseau. C’est une force indomptable. Cette attirance qui te fait oublier qui tu es. Enfin, si, tu le sais toi qui tu es, tout son être le ressent, toute son âme te le crie. C’est une force obsessionnelle. Tu voudrais y échapper mais c’est impossible. Tes yeux écoutent sa voix, sa peau effleure ton oreille, tes mains devinent son parfum et ta bouche garde le goût de son image, comme une deuxième partie de toi… Cet être aimant.

L’attrape-rêves

Tu voudrais fuir
Au milieu de nulle part où tout est à construire,
Dans une lame de fond vers l’immensité,
Où l’âme de la vague me souffle recommencer.
Parce que la pluie est pluie et les oiseaux mouillés,
Parce que l’orage gronde sans trop savoir pourquoi,
Parce que labyrinthe est un mot difficile,
Parce que de ce dédale j’en ai perdu le fil.
Tu voudrais t’évaporer
Dans les rayons tout doux des soleils d’automne,
Dans les guimpes de brumes recouvrant la vallée,
Je voudrais saisir la première occasion
Pour m’éclipser : un départ imminent, a last minute travel,
les ailes d’un vent coulis, destination l’ailleurs,
Et pourquoi pas Le Cap,
Tu voudrais t’échapper, t’exiler
Bannir les prisons, les poisons et les grilles,
Les belles cages dorées d’un monde qui vacille,
Partir… avec un attrape-rêves,
Tu voudrais …
Attirer les plus beaux.