ce qui reste de nous

Dans la cuisine, on n’échangera pas sur les émotions qui tapissent l’atmosphère, on préférera le choc-tintement des casseroles, on maintiendra les cheveux lisses, les traits tirés, les nuits éparses, on gardera la pose photographique, affichera les portraits dans l’entrée.
Nous n’avons pas été. Ne plus vieillir sur papier glacé.

Dans le canapé, on n’étirera aucun corps, on composera un amas de peau et d’os. On effilera les minutes, comme on pèle une banane. La fin engloutie, on se lèvera pour la promenade à dix jambes.

Pas de mots, des gestes épuisés, une danse qui contourne ce qui crierait : plus de liens !
Seulement la figure !
Performance, pas de parole. On laisse nos voix sur les seuils, on soigne encore dans l’épaisseur du sens, ce qui reste. Ce qui reste de nous. D’un geste, elle balaie les miettes.

Picotement sous les pieds
en cet instant tu n’es nulle part
au centre de ta peau
Tu perçois le vert qui glisse depuis la fenêtre
tu sens sous les doigts la couleur du papier
des cloches au loin te parviennent
on entend que l’heure est venue
c’est maintenant
là où tu es déjà

Tu respires un peu plus large
tu ouvres quelque part au creux de toi
un passage
Tu sens combien ton ventre est souple
ta nuque s’allège
Si tu le voulais, tes bras s’élèveraient
et tu pourrais même t’envoler
Pour le moment tu es là sur ta chaise
chaque parcelle de peau est à sa place
rien ne bouge mais tu es en
métamorphose

Tu gardes les paupières en ta maison
tu relâches encore un peu les étaux
qui enserrent ta mémoire
Laisse passer les bribes qui reviennent
tu accueilleras toutes les visions
elles parlent depuis avant toi
attendent de traverser
de devenir forme et horizon

Tu sens comme les nuages t’entourent
au sol, tes deux pieds à plat
l’élancement au-delà des lignes
composites tu empruntes déjà
Ressens comme les trames changent dedans-dehors
tu es autre et pourtant ton visage
est le même
un battement de temps et tout est à nouveau possible
de l’herbe a poussé entre tes orteils

Doucement tu pourras ouvrir les yeux
si le moment textile s’achève
quand l’autre aura pris la place que tu
lui laisseras
Tu pousseras la porte
inviteras un nouveau souffle
à l’intérieur, regarde comme ce paysage est grand
tu l’as déjà dessiné dans le moindre
de tes organes
c’est sillonné de tes veines
tes yeux n’en finissent pas
Tu les ouvriras en dedans
commence le voyage.

Avaler la nuit

J’ai été l’enfant derrière les draps, la tempe tendue à rompre, balle à linge et doudou coton. Plate, écrasée, derrière les pinces à linge, j’ai connu l’eau, goutte à goutte, creux de siphon, lampées.

Je suis devenue pâle, et puis teintures par couches, un brin pigment, une doublure ouatée – gonflée la toile entre deux épaisseurs. J’ai pris forme sous mes propres doigts, je me suis accouturée.

Seule, derrière des trames opaques, seule dans la maison du cri perdu, je marchais à pas de louve, cachette et silences.

Pour que le soleil pointe.

Me voici déferlante, voix qui porte au-delà des saisons, je suis poudre d’orage, soufflée à vos visages.

Je ne sais pas déchirer la nuit, je l’avale et la digère, m’en rapièce un manteau, ouvre les pans, laisse passer la lumière.

Le temps d’une éclaircie, l’heure des ombres, la lumière filtre.
Je pose l’écume, goutte, distillation. Douceur, le jour se teinte
Rasante lumière, rester pour elle, un peu plus tôt chaque jour. J’écris dans – la rasante lumière.
Particule d’encre, constitutive présence, échappent à nos mailles trop serrées.
Défaire la déglutition, dénouer le biais, sentir le relâchement du corps – brisure palpable,
copeaux soyeux.
Tintement de roche, la paume ouverte, j’écorsette les mots au jour qui penche.
Calfeutrer mes larmes, douces salaisons.
Équille
Cajole
Épanchette
Sous la table, les pieds à plat.
Mouvantes saisons pour l’écriture, carnets d’écorchures, papiers châtaignes.
Extinction du soleil : je ferme la porte du bureau.

qu’attends-tu ?
comment es-tu vêtu ?

la danse m’a oubliée
l’été m’a recouverte

que prises-tu ?
quelles joies, quelle honte ?
comment ris-tu ?

l’alibi m’a aspirée
l’auréole m’a chaviré
l’histoire m’a courbé

je t’aime avec mes phalanges,
ma tarte et mon coton
je t’aime avec ma chambre,
mon col et mon veston
je t’aime avec mes rides,
mon horizon et ma perte

quelle lèvre, quelle sève ?
où glisses-tu ?

avec quels êtres ?
que cherches-tu ?

la terre m’a soulevée
l’écorce m’a convertie

je t’aime avec ma croupe
mon sirop et mon souffle

dans quels tissus ?
où sont tes autres ?
ta soeur, ton ange ?

je t’aime avec mes trainées,
ma couronne et mes gouffres

la froidure m’a camouflée
l’aridité m’a croquée
le biseau m’a rappelé

l’asticot m’a tuyauté
l’huile m’a carottée

je t’aime avec mes omoplates
mes vertèbres et ma moelle

je t’aime avec mes yeux
mon siphon et mon aine
je t’aime avec mes cannes
ma corolle et mes racines
je t’aime avec ma joue
mon ongle, mes cicatrices
je t’aime avec ma langue
mes papilles et ma glotte
je t’aime avec mes plantes
mon talon, malléole


la suie m’a ouverte
la pluie m’a corrigée
la cendre m’a dévorée
le sillon m’a ébloui
la caverne m’a essuyé


je t’aime avec mon ventre
mes ronds, mes angles


le sel m’a épatée
la souche m’a camouflé
la colle m’a écourté
le tiphon m’a souri
l’étang m’a élevée


quelles dates emballes-tu ?
quels motifs quels papiers ?
avec qui t’étends-tu ?
dans quelle forme, quelle texture ?
combien de draps, de taies ?
avec quel épuisement ?
sous quelle lune ?
me sens-tu ?
ma peau, mes tremblements ?


les fossiles m’ont éparpillée

nous reconnaîtras-tu ?

Tu entreras dans la maison de ta mère
tu souffleras sur la bougie blanche
à pas filés tu monteras les marches de granit blanc
tu passeras ta paume sur le bois vert
tu pousseras la porte lourde


Le doigt aux lèvres tu souriras à la femme esquissée
tu retiendras les gonds, glissera sur les tommettes
repères dans le noir les angles du couloir
touche les murs, caresse les tranches des livres qui doublent la façade
contourne la lumière automatique


Ne te perds pas dans les chambres archives
avance encore
chante un murmure à tes oreilles
prends ta peine nouée aux larmes
frottes tes chaussettes au froid du sol
avance encore


Tu ne regarderas pas en arrière
n’écouteras pas le clapotis des routes
gouttes du lavabo, la salle de bain mal fermée
Tu oublieras tout ce qui te retient
Avance si tes jambes te portent


Enroule le foulard, disparaît entre ses mailles
deviens fantôme de l’enfance
tu regarderas devant, l’atelier
referma la porte avec précaution
que rien ne bruisse


Tord le torchon dans ta main droite
enroule ton poignet
franchis le seuil
Inspire
évite la latte qui grince sous la moquette cobalt


Contourne le lit d’un demi-siècle
agenouille-toi
écoute le rythme, battements
sors le bras de ta besace de peau
porte-toi


Guide-toi au rayonnement de la chaleur, aux tempes
trouve les mèches, l’angoisse froide au front

pose toute la surface, creux de tes mains
caresse le front endormi
prend la douleur


pars la jeter aux braises
qu’elles vivent

Allonge toi dans un recoin
laisse l’obscurité te bercer dans son ventre
demain les flammes tisseront ton ciel.

Je creuse en spirale
Accumule la terre aux épaules
Épanche les peines
Plonge les mains étanches
Perce


Parce que toujours elle pâlit
L’opacité m’enserre
Au large on crie plus grand
Parce qu’élimée, deviens ulcère


Tu crisses au vent, penche la nuque
Ongles rompus, colonne cousue
L’échappé au fond des pierres
Descente au creux de nous, prière


Parce que l’hiver, dormance,
pensées perçantes
Le fracas en vient à bout
Nouée aux cils, je retourne mes trames
Je déchire l’étoffe, m’y fonds


Parce qu’elle tremble sous sédiments
Mon ventre n’accueille plus
Parce qu’hurler recouvre la nuit
Parce que les constellations
m’ont accueillie
Parce qu’asséchèrent, parce qu’éblouie
Corps en névé, s’encrevasser


Mémoire qui penche, s’extirper du néant
Le gouffre aspire quelques bribes arrimées
Sublimation de mes solides
Le langage me passe au travers
Éther


Parce qu’au-delà du dicible, l’océan
Au creux du coude, ton adresse
Parce que le sol égratigné, tapis tiré
Parce que je suis l’ancêtre
Je suis la nuit


Creux creux, crève
Carrousel de litanies tordues
J’inspire l’atmosphère des sous-pentes
Je luis plus bas que les vers
Au creux de l’être terreux
Je bruisse en nuage

Traversée tectonique