Elle dit que
le temps trouble la voix
que la voix avec le temps se trouble mais
si elle ne peut mesurer encore l’épreuve du temps
elle sait le trouble cependant dans son propre corps
et dans l’extension du corps qu’est la voix
que c’est un grain particulier qui transporte la sienne
et que ce grain, bien au-delà d’elle,
porte sa voix qui est unique.


Elle dit aussi que
des êtres qu’elle aurait aimé garder près d’elle
il ne reste plus que des traces
des traces troubles sur les photographies mais
que les voix de certains sont gravées sur ses tympans
que ce sont les voix de ceux dont elle est séparée
et dont elle aurait voulu qu’ils soient toujours là
et que s’ils n’ont plus d’existence pour ses yeux
leurs voix en revanche subsistent
gravées sur ses tympans.


Elle dit encore que
les fantômes sont des existences
que les fantômes existent
qu’ils sont les êtres qu’elle veut garder près d’elle
et qu’ils la visitent intimement
et que, si elle tend l’oreille
elle entend ces voix comme à la radio
parce que ces voix se sont inscrites
sur ses tympans définitivement.


Elle dit que
quelles que soient les épreuves
le temps ne troublera pas ces voix-là.
Elle dit qu’elle n’en est pas certaine mais
que c’est ce qu’elle croit.

C’est un dimanche.
Un matin froid.

C’est un jour désordonné
qui me ressemble.

Il me plaît que rien ne presse.
Je bois un thé, un café, c’est selon.
Je le sirote avec le reste de sommeil

et de rêve sucrés dedans.
Je m’attarde dans la chaleur des draps.
Je regarde le ciel par la fenêtre.
Il pleut. C’est l’hiver.

Qu’importe, le soleil reviendra.

Rien ne presse.

La ville respire un autre rythme, lent, assourdi.
C’est un jour sans direction précise, sans directive.
C’est ainsi que je pense à vous, sans idée précise.
Je vous pense en images.
Je les brasse et les colore à l’envi.


Vous avez une écharpe enroulée autour du cou.
Vous avez un stylo glissé dans la poche de votre veste.
Vous marchez seul dans cette ville

qui est la vôtre et que je ne connais pas.
J’invente un livre entre vos mains
une tasse que vous portez à vos lèvres
un journal déplié sur la table du café.
Votre regard quitte le journal ou le livre.
Au delà de l’arbre, des toitures, il s’envole
pour rejoindre l’oiseau

qui plane dans le ciel gris.
À quoi rêvez-vous, à qui ?


C’est dimanche.
Rien ne presse.
Je rêve sans en avoir l’air.
Je parle de vous au vent.
Je suis toute à mon affaire.
J’invente votre rêve dans le mien.
Je m’invente dans votre rêve.
Je suis l’oiseau dans votre rétine

celui qui vole tout là-haut.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine
et que dure le temps.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine

et que le jour s’étire doucement.

Fantasme à quatre temps

Espace

On dit que la distance entre Terre et Lune varie constamment selon la position de la Lune sur cette orbite – à l’échelle de l’Univers, l’unité de distance est donnée en seconde-lumière – Toi, tu serais la planète que l’on dit bleue comme une orange. Et moi, je serais ce satellite en rotation absolument synchrone avec toi. Toujours pâle et jamais même – tantôt gibbeuse, tantôt ronde ; parfois rousse, parfois blonde – je te montrerais continûment la même face. Tout l’univers serait à sa place. Et, en ce sens, nous irions parfaitement, main dans la main, comme de vieux amants.

Interface

Sur les écrans, oscilleraient deux images. Deux visages y figurent. Deux souffles, deux essences, deux chairs en puissance dans la constellation des cristaux liquides. Tu m’apparaîtrais ainsi dans un faisceau de lumière crue. Je te ferais face aussitôt, emprisonnée dans un rectangle quelconque. Pixelisés dans la zone magnétique, nous serions réunis le temps d’un mot doux, d’un baiser virtuel. Soudainement, le tunnel se refermerait et nous recracherait dans le néant. Fondus au noir, black-out, nous serions éjectés dans nos solitudes respectives. En exil.

Surface

Ce serait ce lieu, un serment sur la langue, rêvé de nuit comme de jour, dessiné sur la page à l’encre sympathique, pétri longuement entre nos doigts. Ce serait un lieu bâti par nous, pour nous, mot à mot, phrase à phrase, champs contre champs, pierre après pierre, au corps à corps, peau à peau. Ce lieu serait notre gîte quelles que soient les saisons. Un nid pour nos caresses. La canopée serait un ciel de lit étoilé pour nous. Ce serait un abri dans les feuillus sur la terre arable et fertile où je te dirais oui, toujours ; où tu me dirais oui toujours. Un refuge.

Profondeur

Un frisson à fleur de peau, un balbutiement de la chair, ainsi s’afficheraient l’amour et le désir. Venu des tréfonds, de la nuit des temps, de bien avant le langage parlé ainsi serait mon désir de toi, inextinguible. Mon amour de toi, infiniment. Tu serais ce feu en mon centre, les flammes du plaisir sur mes joues. Ton nom, absenté ici, serait inscrit sous ma peau frémissante. Ton nom, qui m’est cher et doux, je l’aurais écrit secrètement dans le noyau de mon corps tremblant.

Premièrement :
Je quitte les draps froissés et m’arrache à la chaleur du lit. Le rideau métallique rembobine la nuit, le jour pénètre dans la chambre. Dehors l’herbe est toute irisée de gelée. Le soleil blanc de l’hiver éclabousse la terrasse. Encore toute endormie, comme je frisonne un peu, je m’enroule dans un peignoir épais. Le sol est tiède, doux sous les pieds nus. « On such a winter’s day / I’d be safe and warm … ». Derrière les vitres, merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges et bergeronnettes, ces lève-tôt, picorent dans les demi-noix de coco, remplies de graines, qui font office de mangeoires. Mon estomac gargouille. La faim s’invite au saut du lit.

Deuxièmement :
Dans la cuisine infondée de lumière, tu m’accueilles d’un baiser. Odeurs de café et de pain grillé, je salive. Les oiseaux s’ébrouent dans la glycine toute nue, ils chantent et s’appellent. Je sifflote aussi. Je les contemple longtemps en sirotant le café. Ils m’amusent et me font rêver. Merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges ou bergeronnettes, je les sais par cœur à présent. Quand je sors fumer une cigarette, eux s’envolent dans un bain d’azur. Le ciel est d’un bleu intense ce jour. Une fourmi, petit insecte sans aile, suit résolument son chemin entre les dalles. Besogneuse, elle se hâte en zigzagant. « There’s a place called Kokomo / That’s where
you wanna go / Baby, why don’t we go? … ».

Troisièmement
Il est temps de se presser lentement sous l’eau chaude. Dans la salle d’eau, une araignée domestique a crocheté sa toile dans un angle du plafond. Je reconnais la tégénaire, inoffensive arachnide à longues pattes. Elle se balance au bout de son fil de soie pendant que je me savonne , me rince et me sèche. « Ooh baby baby, it’s a wild world / if you want to leave, take good care … ». Elle est confiante comme une amie. Je le suis aussi. Je la salue en partant. J’entortille mes cheveux et visse ma casquette. Je suis prête.

Quatrièmement
Je sors me promener dans la forêt avec toi. Main dans la main, nous chiffonnons les herbes, les mousses et les feuilles mortes sous nos pas. Nous avons de la musique dans les oreilles. Je peigne des yeux les arbres qui frisent. L’air est frais. La terre respire. Son souffle sent l’humus, le mycélium et le pin sylvestre. Tu me montres les traces et les empreintes des animaux des bois. Nous marchons côte à côte sous les feuillus. Bientôt le soleil rougit. De la sorte passent les douces heures. Ainsi va la vie. La nôtre et celle des bêtes. Les jours parfaits. La vie heureuse avec toi. « Oh, it’s such a perfect day / I’m glad I spent it with you / Oh, such a perfect day / You just keep me hanging on / You just keep me hanging on / You’re going to reap just what
you sow … »

1 California Dreamin’ – The Mamas & The Papas
2 Kokomo – The Beach Boys
3 Wild World – Cat Stevens
4 Perfect Day – Lou Reed

Ton œil
je vois ton œil
tout est là
ce qui reflète
ce qui pénètre
je te vois et m’y vois
belle autant que nue.


*

Je vois
dans la trouée de tes prunelles
qu’une horloge tourne à l’envers
pour m’y retrouver et m’y perdre
nuit et jour et de jour en jour
quand s’ouvrent tes paupières
dans tes yeux j’embrasse
tout de toi.

*

Je vois aussi
une robe rouge
à fleur de peau
tressée de fils
en points de croix
de l’herbe qui flambe
sous mes pas quand
ton regard sur moi
se pose.

*

Je vois encore
dans tes yeux une île
de blanches nacelles
des baleines au bois
des papillons filant leur cocon
de l’air liquide autour de toi
un souffle dans la voile courbure
des bateaux en papier de soie.

*

Je vois
dans tes iris bleus
des poissons happés
par le courant et qui frayent
sous tes cils
vers l’hameçon en ombelle
de tes pupilles.

*

Je vois
l’eau de tes yeux
bienveillante et si douce
que j’ai soif d’y tremper ma bouche
et je bois de ton sexe
à tes lèvres
tout de toi.

*

Tes yeux
j’ai faim d’y voir ce que je crois
j’y vois je crois ce que je veux
quand je bois aux fontaines jumelles
de tes yeux je puise là
des eaux limpides
et paroles muettes
celles de toi
de toi profond
de toi rêvant.

*

Tes yeux
flaques profondes de mercure
où mes petits cailloux
sombrent
dans des sphères
de silence.

*

Je crois de toi ce que je vois
sous tes paupières orphelines
tes yeux précieux
tes yeux rêveurs
tes yeux bleus
mes deux petits frères.

Ce n’est rien

C’est l’hiver.
Il fait nuit.
Le vent souffle par la fenêtre.
Pas d’étoile dans le ciel.
Ce soir, il n’y a rien.
Presque rien.

Comme une aigrette, un papillon
happé par la tempête ou
une poussière peut-être
dans l’œil, ce n’est rien.
Seulement des questions
en suspens
dans ce grand vide
qui nous pèse
lourd, soudain.

Que sont les forêts devenues
et le grand chêne dans la clairière
et la rivière cristalline
qui filait vive dans son lit
sous le pont de pierre ?

Ce n’est rien
qu’une pensée toute simple
pour ce qui n’est plus,
une impression passagère,
un souvenir des jours anciens.

C’était hier.
Nous n’irons plus.

Nous n’irons plus courir
dans le champ de blé mûr.
Nous n’irons plus rêver
dans la cabane couverte de fougères.
Nous n’irons plus nager
entre les algues bleues dans l’eau claire.
Nous n’irons plus dormir
sous la saulée qui ployait au bord de la rivière.

Dans la pénombre
toutes les nuits
à la même heure
quatre heures –
dans la chambre
rodaient des loups.

Tournée vers le néant
ne pouvant ni toucher
ni atteindre personne
puisqu’il en est ainsi
de la distance qui se creuse
jour après jour
et agrandit les ombres
puisqu’il en est ainsi
des multiples écrans
qui s’élèvent entre les hommes
des murs si hauts
si hauts qu’ils deviennent
infranchissables.


Je vous tenais pourtant
dans mon regard encore
fidèle dans mon regard seulement
dans mon regard attentif toujours
à vos couleurs, à vos formes
à vos gestes, à vos tremblements
pour mémoire, je vous tenais
frissonnant sous les draps
jusqu’à l’aube.


Pour porter votre odeur
votre goût à mes lèvres
quelque chose de vous
quelque chose de doux
quelque chose d’humain
pour m’apaiser je soulevais
mes mains au dessus de mon visage
les faisant danser
ainsi comme des pantins
je remuais l’air statique
et tout l’éventail d’artifices
que les premières lueurs
du jour font danser sur les murs.


Parliez-vous ?
Non, vous ne disiez rien.


Du bout des doigts, je tendais
des lianes de branche en branche
des cordes de clocher à clocher
des guirlandes de fenêtre à fenêtre
j’inventais des ponts
suspendus pour sortir de l’ombre.


Pour conjurer l’angoisse et l’insomnie
je poursuivais des chemins éreintants
où j’errais seule pour renouer
la soie de l’eau filante
entre deux rêves et recoudre
au ciel de la chambre un drap
brodé de milliards d’étoiles.
C’était loin.
C’était long.


Je cousais, je brodais
j’entrelaçais des rêves de paille
des fantasmes, des contes de Perse
usant mes yeux, mes doigts
allez savoir pourquoi
à ces enfantillages, ces mirages.


Seule, dans la nuit des loups
à quatre heure
j’avais peur, j’avais froid
j’étais redevenue petite
toute petite, si petite.
J’appelais.
Pas un mot.
Pas un murmure.
Personne.


M’entendiez-vous ?
Non, vous n’entendiez pas.
Je dansais, je pleurais
je riais, je cousais, je brodais
des étoiles, des mots, des astres
mais tout faisait silence
parfaitement.

Les aïeux

Voyez dans les rêves
ceux qui regorgent d’encre
voyez ces fantômes fardés
de signes noirs et rouges
ces fantômes nus
à la peau transparente
le front tatoué
de leurs vieilles mémoires.


Voyez comme ils nous visitent
la nuit sentez
comme ils cherchent
la chaleur de nos corps toujours
se glissent sous nos draps
fluides dans leurs mouvements
mais tellement habilles
qu’on les croirait vivants.


Les miens sont au nombre de tant
je les appelle par leur nom
mes bras doucement les enserrent
près de mon cou
contre l’oreille
je les serre un à un
afin qu’ils ne partent pas
tout de suite
pas tout de suite
pas encore
pas trop vite
je les écoute
j’entends leurs souffles
et leurs murmures
j’entends leurs rires
et leurs plaintes
jusqu’aux dernières lumières éteintes
je les écoute
ils sont là.


Et puis comme vous
comme toi peut-être
je ferme les paupières
quand ils me disent
« endors-toi, nous veillons.