Rappelle toi, tu étais là toi aussi
tes yeux étaient là, ils ont vu
ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable
tes yeux n’ont rien dit de l’effroi
ils sont restés silencieux

Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
la pluie du déni les a lavés
chacun des deux yeux visibles
et de tous les autres yeux
de ceux qu’on a à même la peau
ou sur le bout de la langue
chacun a chassé l’image passée sous silence
le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
nos yeux à tous restés intouchables

Toi et moi tirons au sort nos regards
captifs des illusions
quelque chose chante dans le nerf optique
quelque chose qui berce
que fait germer la lumière
et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux
et c’est une clarification soudaine
chaque situation nouvelle
couchée dans le regard jusqu’à l’éveil
jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière

Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?

Le nom

Hier le nom était sur-puissant
d’une énergie folle
une poussée en avant
le nom était magique
oui magique
il exerçait sa magie
dans ma chair et mes os
il palpitait sur ma bouche
nom chanté entre les lèvres
je l’ai vu multiplier mes dents
agrandir ma langue
le nom sur-puissant


Aujourd’hui il grésille
comme un disque rayé
il grésille
il grésille sans s’arrêter tout à fait
il grésille et résonne encore
sur ma peau
j’entends le grain de voix
à volonté
la voix restée dans la tête
surgie entre deux acouphènes
et le nom murmuré


L’air passé ne se chasse pas
il revient avec le nom
cogné au palais
le nom sucé jusqu’à la moelle
sa remontée au cœur
l’air passé charrie
larges lettres du nom
ses enjambées jusqu’à moi
amplitude à l’oreille
pleine du nom
jusqu’à moi

Rien ne frotte
Aucune étincelle d’aucun silex
aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
et ce qui ne brûle pas s’éteint

Rien ne murmure rien ne chante
la voix a disparu
la bouche de la voix a disparu
le visage de la bouche de la voix a disparu
Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

Il n’y a plus de marée pour me nourrir
plus de lumière pour me guider
dans l’horizon plus de montagnes à escalader
tout est plat à perte de vue

Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
la route prévue a été coupée
chercher revient à ne pas trouver
se pencher dans le vide revient à tomber

je reconnais ma voix
je reconnais les lieux
je suis seule encore et tu es déjà là
quelque part
pas loin peut-être même tout près
peut-être même que tu peux me voir
déambulant l’eau sous les pas
la vague au cœur
le frisson d’avant le frisson
quelque chose dans l’air me prévient
un avant-goût de toi
me picote le bout des doigts
je ne sais pas quand tu arrives sur cette passerelle
qui surplombe le canal
et toute la vie assise sur les quais
riant fumant prenant le soleil
mangeant la joie
sans craindre qu’elle disparaisse
sans penser à demain
le bonheur des autres
et le mien
je ne sais pas si je suis bien là
mais j’entends ta voix
je te reconnais
à l’aveugle
et je goûte pour la première fois
à tes lèvres où le désir déborde
et où le mien palpite et coule
à pic
tu me retiens vertical
au bord du vertige
dont tu es la cause
alors ton regard
alors ton sourire
plus légers qu’un envoûtement
l’envie de rester un peu plus
que longtemps
les mots peuvent bien se taire
deux minutes
nous aurons tant de choses à nous dire
que même aujourd’hui
à l’absent je parle

Rage

La rage ça me prend de face, de plein fouet. D’abord, ça bouillonne, ça gonfle, ça vibre comme si les vitres de mon visage allaient se briser. Le couvercle que je tente de poser sur ma colère ne tient plus. Il se soulève à chaque fois que quelque chose m’écorche le cœur. On dirait que je suis une cocotte minute au bord de l’explosion. Ça siffle quelque part. Pour prévenir que ça bout. Que je suis à bout. Au bout du bout. Que dans un instant ça va péter. Bombe à désamorcer. La soupape, la valve, le clapet anti retour ! Mais ça ne suffit pas. Ça finit par déborder. Le feu sous la cocotte ne s’éteint pas en tournant le bouton. Si tu souffles dessus, le feu ne s’éteint pas, il se réactive, il reprend du poil de la bête. La bête c’est moi. Ma mâchoire : crocs plantés dans ma propre bouche, ma proche chair, retournés contre moi. Mon poil se hérisse. Rien ne peut me caresser. Mon poil est dru comme un tapis de fakir, une plante épineuse, un cactus. Celui qui pose sa paume risque gros. Il risque un jet ininterrompu de mots assassins, de phrases vénéneuses. Qui sait qui en sortira suffisamment indemne pour souhaiter encore ma compagnie, qui sera encore assez brave ou fou, qui sera suffisamment immunisé pour s’immiscer entre ma rage et moi.
Ma rage et moi, on ne fait qu’un.

Teint cassable de porcelaine, rompu au translucide, à l’évanescence, une figure qu’on dirait de poupée mais non pas rond de fillette, tracés aiguisés, affirmés, d’un visage déjà adulte sous l’adolescence austère des traits, piqué d’acné léger sur les ailes du nez qu’elle a fin et droit sous la mâchoire arrondie qu’on devine carrée sous la peau tendre, et le menton s’avance comme pour parler. Le bas de son visage semble vouloir dire quelque chose mais se tait, par timidité ou pudeur, lèvres closes la plupart du temps. Ce qui parle le mieux c’est le regard, noir, fiévreux, brûlant. Un regard de passion grand ouvert sur l’extérieur mais animé de l’intérieur, flamboyant. Sous l’arcade sourcilière bien dessinée, l’œil se fait fixe pour embrasser et regarder loin. L’œil ne vacille pas, il veut tout voir, tout appréhender, tout comprendre. L’œil est le centre du désir. Et l’oreille dégagée, cheveux tirés en queue de cheval ou en chignon de danseuse, l’oreille palpite et capte tous les sons, analyse d’instinct la musicalité des choses, dans un mouvement imperceptible qui la fait se décoller très légèrement du crâne, l’oreille comme une aile de papillon ouverte.

Elle ouvre la bouche et aucun son n’en sort. Ses yeux se plissent en une fente mince, minimale qui semble filtrer la lumière autant que ses pensées. C’est par absorption des rayons qui pénètrent dans la pièce, exposées en particules, une suspension pailletée qui retombent en tourbillonnant autour d’elle.
La lumière entre, la traverse et synthétise des émotions, l’esquisse d’un sourire, l’esquive d’un tourment. La lumière tourne et fouille. A cet instant, quelque chose s’éclaire en elle qui s’épanouit sur son visage. Je sais ce qu’elle s’imagine. Toujours elle revient dans sa journée à cette évidence. Le décompte du rythme, les pas, les variations. Elle chorégraphie, voilà ce qu’elle fait. Et les mains prennent le relais de la bouche muette mais mouvante, dessine dans l’espace :
une danse.

Elle a toujours procédé ainsi depuis qu’elle est toute petite, prenant modèle sur ses professeurs, sur les professionnels qu’elle a croisés. Les mains ont leur grammaire propre, déliées, leur grâce est un langage. Elle tournent, se tendent, orientent, graciles, les doigts. Chaque mouvement est une indication du corps. C’est ainsi qu’elle crée.

Chien et loup

Ça commence entre chien et loup, ce moment où la lumière s’émousse doucement. L’ombre bleue survient progressivement. Elle envahit d’abord la terre, les arbres. Elle se dessine en nappes, en nébuleuse un peu floue qui recouvre ce qu’il reste à voir. C’est le moment où les yeux se plissent pour distinguer encore quelque chose dans l’obscurité. Pour s’habituer au noir. Elle s’avance à son rythme, s’étend, se répand. Elle repeint. S’éternise. Le paysage se brouille dessous, puis disparaît.
Toujours ce mouvement lent, comme ralenti, suspendu, surprend par sa radicalité.
On dit qu’elle tombe mais c’est faux, la nuit noie.

Comment devenir un athlète oral ?

Tout le monde le sait, la langue est un muscle. Nous préconisons une approche originale pour la travailler, un entraînement hybride. Il s’agit d’alterner des phases intensives et d’autres plus douces, d’endurance, avant celle de récupération.

D’abord, il faut échauffer, tendre et relâcher, la tirer, la soulever, la soupeser, tirer à nouveau dessus  pour l’assouplir.

Quand la langue est prête, on peut commencer les premiers exercices. On prononce sans effort des mots faciles, sans grande signification, des mots anodins, indéfinis.

Puis, vous passerez à l’étape supérieure. Vous devez toujours et avant tout penser au phrasé, au niveau sonore, à bien faire tinter les voyelle, bien poser les consonnes. Pensez aussi à interpréter la ponctuation, parfois même, chantez-la. 

L’accélération requiert une force cardiaque pour articuler les mots compliqués ou ceux qui engagent. Attention de ne pas vous laisser submerger par l’émotion des mots. Certains sont véritablement traîtres, ils nous terrassent avant même de les énoncer. Certains mots nous assassinent. Pourtant, il faut s’accrocher et les dire tout de même. De plus en plus fort, de plus en plus vite pour les faire entrer dans le cœur à coup de langue. Il faut que la langue joue les mots, qu’elle les crie si besoin, qu’elle fouette les mots, jusqu’au sang. Puis, il faut enchaîner des mots, des mots, des mots, ventiler, inspirer, des mots, des mots, des mots, maîtriser l’allure, la diction, le souffle, des mots, des mots, marathonez un peu, cela fait du bien à la langue

Dans une seconde phase, on laissera retomber le rythme, l’énergie, la douleur ressentie, lentement, sans pression, en respirant profondément, jusqu’à ce que la langue se relâche totalement, qu’elle reprenne une position normale dans la bouche, positionnée au repos, contre le palais. Alors seulement, le silence pourra réinvestir la place.

A la fin, tous les organes auront retrouvé le calme, au niveau le plus bas, d’avant l’entraînement.

les organismes sont habitués / leurs parents ont été sélectionnés / complètement « hors nature » / vont finir par se croire au printemps / si le froid nous rattrape, il y aura un crash / il y en a qui continuent à faire des feuilles, alors que ce n’est plus le moment / faire de la photosynthèse, cela leur donne du sucre / ce n’est pas une nourriture équilibrée / les plantes ne vivent pas seules / ne changent pas de mode de vie / il faut aussi penser aux pathogènes / ils meurent massivement / il y a une sorte de purge / il y a des espèces qui ne savent plus très bien vivre / nous devons / faire migrer vers le Nord