Lumière

lueurs saillantes de la lumière
séquencées selon le point du jour
ne faiblissent pas
se renforcent dans chaque puits où
le souffle est surenchère
se sont caillassées jadis de rivières
rougies – marées de coquelicots
(à quatre pattes pour les cueillir)
lueurs animales sans défense
se fortifient d’air tendre à l’heure du blé
crépiteront bientôt de paillettes de givre
rase dérivée vers un autre axe
embrasseront une terre dure et pierreuse
hier la lumière lévitait aujourd’hui trône
bien assise son bras levé vers demain
silencieuse elle impose
ses éclipses – sa respiration
terrifie quand elle brille
par son absence
aux arbres ramassera leurs ombres tombées
en tension de feu ses fumigènes
la lumière se décalque
s’écoule goutte à goutte
son filtre de forêt piqué d’aube
elle signe chaque clignement sur des troncs éclatés
d’un tatouage à vif – sa vision des choses
je la rêve d’un seul œil
évadé de son enclos noir de nuit
je la bois avant la brûlure de plein été
l’autre reste muet et flou
pour mieux accueillir la chaleur
quelques degrés supplémentaires
l’inclinaison dans l’angle droit de la paupière

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.

Des mots

Premier mot quasi muet murmuré comme dit pour soi-même ce souhait du jour que l’on aurait arraché à la nuit comme une plume

Deuxième mot plumé papillonne clairsemé bordure de lèvres susurré sorti de son nid tout ébouriffé pouffant ses heureux hasards dans l’attente ou la promesse à venir

Troisième mot souvent promis jamais tenu décline ses prédictions ses aventures le son produit chantonne un air que l’on respire de la bouche à la bouche

Quatrième mot déraciné s’accroche à la langue qu’un flot brutal fait dévaler sa pente inversement proportionnelle la durée de vie écourtée rentré dans la gorge

Si je t’aime encore

L’interdit m’a poussé si loin
Le ciel m’a secouée
dans tous mes sens giratoires
Le sort m’a secourue
L’issue m’a défendu de descendre
jusqu’à toi
C’est la rivière qui m’y a autorisé
dans ses flots tout est devenu possible
l’eau m’a charriée jusqu’à toi
elle m’a soulevée et portée
elle s’est infiltrée en nous a fait son lit
nous a creusés de rides caillouteuses
Les pierres m’ont basculée la première
elles m’ont suivi de si près que j’ai dormi avec elles (et cela voulait dire s’endormir avec toi)
elles m’ont remué m’ont fait vaciller
elles m’ont déroutée déviée de ma vie
elles ont déroulée toute la longueur de mon corps
elles m’ont chahuté m’ont chuchoté ton amour


Je t’aime avec mes os pointus mes dents mes griffes (où est ta peau)
je t’aime d’une force animale qui refuse de s’éteindre (où se trouve l’autel que je t’ai élevé)
une force qui s’éternise je t’aime à te dévorer (quand est-ce l’heure du déjeuner)
j’ai aiguisé ma faim ta finalité je t’aime avec ta propre force avec ton insatisfaction ton instabilité (quand
revient ton nom)
je t’aime avec les séismes les dessins à main levée de nos désirs (où gardes-tu tes couleurs)
je t’aime avec mes vagues mes densités douces mes éruptions (veux-tu seulement que je te submerge)
je t’aime avec ma bouche d’incendie et mes voies d’eau à inonder tes voeux à envahir tes chastetés (veux-
tu que j’ouvre mes cris que je disperse mes crues)
je t’aime avec tant et tant que je t’épuise peut-être (préfères-tu que je range mes armes)
je t’aime avec un reste d’indécision un reste d’indécence (dois-je vendre mes dernières volontés, si je dois
en tirer profit)
si je t’aime encore c’est avec ce que je n’ai plus, c’est avec ce que je ne suis plus

Avec ou sans

Le flambeau m’a fui
Le feu m’a fondue quand le bois m’a brûlée
L’oiseau m’a piqué de son bec avec de la cruauté dans le regard
Le renard a mordu mon ombre
La peau m’a trompée m’a tordue au bord du gouffre

Que veux tu me dire que tu n’oses pas ?

Je t’aime avec l’enfant qui flotte en moi
Je t’aime avec ma fureur et tous ses tremblements
Je t’aime avec les mains lourdes de sens
et de senteurs
avec ma peur de mal faire de ne plus savoir comment effleurer

Comment doit-on s’y prendre pour se défier ?
Où flotte le peu l’insuffisant l’insalubre ?
Où puis-je trouver l’insupportable vérité ?
Sur quel bouton reset où reloader ?

Je t’aime avec mon téléphone qui clignote et s’éteint qui ne dit rien de plus qui ne géo-localise aucune
logique ni aucune réponse
Je t’aime avec tous mes écrans fluides et non genrés
je t’aime queer quidam d’un amour maquisard qui l’eût cru
Je t’aime comme je te parle avec une langue insuffisante qui ne fouille pas assez qui rechigne à entrer dans les trous du monde

Où ai-je mis mes caresses où mes traces désertées ?

Je t’aime avec et je t’aime plus encore sans

Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à
cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline.
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle.
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon

ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-
mère à faire semblant, à me confondre ?

Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux

ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-
être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère.

Tu iras là où tu dois aller, tu iras à l’aveugle
Tu ne retourneras pas vers des yeux qui te garderaient prisonnier, immobilisé
Tu continueras d’avancer sans regarder en arrière
Tu avanceras là où te guident tes pas
Tu échoueras toujours mieux dans les chocs du chemin, dans les cahots de la route
Tu chanteras pour aller mieux, plus loin, tu ménageras ta monture
Tu t’abreuveras aux sources et à leurs origines, au ciel et à la terre, à la boue et aux fleurs
Tu ne t’assécheras pas parce que tu auras toujours soif

Un secret

Ce secret que rien n’alourdit que la parole
ne dit rien que tu ne saches déjà
de ta mère de ton épouvante à la contenir
dans son rôle de mère
disert dans sa propre expression
ne se décèle pas d’emblée


Ce secret jamais ourdi arrivé par hasard
toujours tu toujours présent en transparence
tressé de ses nerfs que l’on ne nomme pas non plus
qui saillent sous l’histoire
toujours un sourire (faux) en coin
un air de dire un air de rien


Ce secret ne se bombe pas sur les murs
ne bombe pas le torse se rétrécit plutôt
sa petitesse est le signe de sa décence
sa discrétion consentie son innocuité
Il passerait protéiforme pour un fantasme
ou un rêve va savoir


Ce secret ne disparaît jamais il surgit
à l’improviste inopportun s’impose
il revient quand tu t’y attends le moins
c’est un monstre sous l’apparence
d’un secret il te creuse et te ronge
il a un appétit vorace


il mange tout sur son passage
Ce secret qui fait bombance sur ton dos
qui sous couverte de caresse
a dévoré ta jeunesse et te croque encore l’os
tu ne sais plus comment lui claquer le bec

Grand calme

C’est une heure creuse. Elle boit nos eaux vives. Elle nous vide, jusqu’aux orbites par lesquelles nous voyons l’ordinaire. Nous volons de nos propres ailes. Nous devenons ce que nous étions l’instant d’avant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous devenons nouveaux mais d’une nouveauté tenue. Du neuf d’après brouillon. D’après bouillonnement de secondes (celles que nous n’avons pas vues).

C’est une volonté. Elle se dit farouche mais nous ignorons pourquoi tant elle faite d’audace. Elle n’a pas peur. Elle ne pleure pas ses arguments, elle les campe au contraire. Elle se veut claire, précise. Elle a cette saveur de bonbon acidulé. C’est pour qu’on la garde encore un peu avant de la partager.

Elle ne se mâche pas des jours durant, ne se crache pas, elle s’échange. Elle se troque contre toute autre pensée adjacente, sensible, contraire ou non, qui la ferait avancer. La pensée marche son petit trot ou son
pas rapide dans ceux des autres.

C’est un vœu (ou une prière). Il s’étale sur un trottoir sale. Il se développe sous la semelle d’une chaussure sale. Il naît de la saleté et nous ne savons pas si cela nous rassure. Il naît de sa propre bordure, de son recoin sale, d’une frontière commune avec la vie. Sans quoi il n’est rien.
C’est un souffle. Il se veut court. Il crée un arc en partant du cœur. On ne sait pas trop jusqu’où il va, jusqu’où il est capable d’aller, s’il se rallonge à mesure de la respiration. Il percute quelque chose de dur.

C’est dans la gorge que ça se passe, que ça tressaille. C’est en spirale (et tourne tourne), ça donne la nausée ou bien ça court plus vite qu’une danse et cela t’entraîne vers le bas. Vers la chute.
C’est un vertige. C’est ce qui te tire, ce qui t’entoure et te tourne la tête. La prise dans le filet d’un tout petit être (comme une pêche au large). L’orage te gronde à l’intérieur. Rien ne digère, tout grossit. Il y a une sérieuse menace d’explosion. Il y a un instinct de survie. Il y a aussi cet espace entre le marchepied et le quai où tu te laisses glisser.
On le sait, c’est toujours comme ça avec les vertiges.

C’est la terre. Là où les mains creusent. Là où les yeux creusent aussi, où ils fouillent dans l’obscurité, où ils remuent la masse grasse, où ils enfouissent non triées les terreurs tirées de leurs orbites. Là où ils enterrent leurs indicibles, où s’oublient loin dans l’épaisseur, dans l’épair noir, la croûte malléable, là où se vautre l’inaudible. Tu vois ?

C’est la rivière. Là où les mains se tendent. Là où les yeux guettent l’ombre dans la clarté. Ou l’inverse. Là où il se baignent dans la fraîcheur sèche. Là où ondoie une forme de chasteté, le reflet pur, le miroir. Là où le genou roule, rougi par le gel de l’eau. Là où le corps se pend à la roche, où jonchent les membres un à un plongés. Tu sens ?

C’est le nuit. Là où les mains se penchent à voix basse. Là où les yeux versent leur obole tombée de la pupille même, par là où la lumière pénètre. Une goutte de noir fondu rebondit dans le noir infini de la nuit. L’oeil s’y aventure. Il s’y aveugle. Y progresse par tremblement successifs. Et finit par traverser entièrement. A l’aube, tout se dissipe et renaît dans l’iris. Tu vois ?