Je me lève
Je vois la masse de ses cheveux
Ses yeux émeraudes
L’amoncellement d’objets
Je manipule mon angoisse
Et ses vignettes travaillées avec soin
Où as-tu cherché ce paysage aussi parfaitement désordonné
Cette chambre kaléidoscopique
Tu es inconstante dit-il
Hier tu m’aimais avec ces moments d’exaltation
Et j’ai pensé que nous pourrions former un beau couple
Je suis une ratée tu sais
tantôt je désire la beauté tantôt simplement son ombre
Je veux dire
Qui aurait envie de vivre avec la nudité osseuse
D’un fondu au noir
Catégorie / Séverine Delrieu
Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs
De la nature et du cœur
Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme
Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés
Aux terres
À l’épuisement des sols et des cœurs
Tu ne consentiras jamais
Aux guerres contre les peuples
Contre les opprimés, les corps vulnérables
Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et
Les lâches, ceux qui se taisent et font mal
Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent
Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant
Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante
Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur
Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché
Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil
Tu ne dormiras pas sur les cendres grises
Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine
Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes
Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes
Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles
Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront
Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort
Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées
Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie
Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil
Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.
Ils sont le tonnerre, la fumée, les hurlements, la fureur et le sang
Ils secouent l’immense firmament
Par-dessus les humains tendrement grandissent
Les livres
Tandis que nous mourons
Continuent à vivre
Ceux que j’ai déjà lus
Ceux que je ne lirai jamais
Ces chaleurs infernales
Se lèvent, s’ébattent sous le soleil
Comme la fleur ou la feuille
Sont tout ce que j’ai
Ce qui vit
Ce qui vit infiniment
Comme les forêts
Comme un fleuve qui sort de sa ceinture dorée
Sont mes racines serrées à travers les rochers massifs
Où je rampe comme un insecte
Sont mes troncs
je m’y glisse salamandre écailleuse
ils surgissent de la vase durcie
et de ma crevasse me chassent
moi chauve-souris, araignée
les livres coulent sur le sable
je les bois, les contemple
ils parlent à l’enfant
à la fourmi, à la sauterelle, au ver
d’où viennent-ils
les livres
des troupeaux de montagnes
de l’apparition de la mousse
d’Homère, d’Horace, d’Ovide, d’Aristote
de la souffrance qu’on éprouve lorsque le corps tout entier se dissout
le livre se pose la question
Le manuel
D’abord entrer sous la tente
Se déposer sur un grand tas de pierres comme un cadavre
S’endormir allongée droite comme les rayons d’une roue
Puis dans le froid se mettre à tourner comme un chaman
Aller vers ton corps
Ensuite observer les mouvements de l’amour qui tournoient `une boule de feu dans la neige
Oublier que je suis seule très loin dans un fossé
Oublier la disparition
Deuil deuil deuil
Il hurle, putain, merde, fait chier parce qu’il a du mal à réparer un moteur. Il pète. Appelle sa femme, viens ici Adeline. Il rote. Il a mangé y a pas longtemps. Il jette un tournevis sur la terre. Entre temps, sa femme a surgi de la cuisine, elle court vers son mari. Qu’est-ce que je dois faire, elle dit. Ses mains se glissent dans les poches de son tablier. Sors tes mains des poches pour commencer, tiens-moi ça, il dit. Ne bouge pas, je vais utiliser la visseuse. Elle s’exécute. Ça fait un bruit insupportable. Il n’en a rien à foutre. Plus il dérange les autres, plus ça le fait marrer. Hahaha. Tout à l’heure, il appellera sa maîtresse Marie-Claude.
Il a acheté un téléphone sans fil pour passer ses appels sans être emmerdé par les autres, depuis son établi. Sa fille a fait Ouais super un téléphone sans fil, lorsqu’il l’a mis en charge, ce qui l’avait franchement agacé. Il déteste que sa fille s’enthousiasme, la voir joyeuse le remplit de ressentiment. Il pense : toutes des putes. Il pense : Tout roule. Sa femme fait semblant de ne pas savoir qu’il couche à droite à gauche, depuis toujours, elle ferme les yeux. Heureusement parce que sinon, elle pourrait dérouiller. Il a toujours été un vrai connard. Mais il s’en fout.
C’est lui le maître. Tout est à lui. Il peut pisser partout dans sa propriété comme un clébard. Tout lui appartient. Sa femme, sa fille y compris. Son fils aussi. Mais comme il grandit, le fils pourrait peut-être un jour lui foutre sur la gueule, au père. En même temps, il n’est pas trop inquiet. Car le fils sait que s’il lui fout sur la gueule au père, le vieux le déshéritera. Il en crèverait le fils d’être renié par le père. Il préfèrera se la fermer, encaisser et le père pourra continuer sans inquiétude à l’humilier, à l’ignorer, à lui dire qu’il est gros, que c’est un bon à rien, un branleur. C’est parfait pense le père. Tout roule. Hahah. Il rit intérieurement.
Un rictus mauvais se dessine. Le bruit de la visseuse est intolérable. Cela fait
des heures qu’il bricole dans le jardin. Il espère que les voisins n’en peuvent plus.
La foule
Il y a d’abord moi
Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
honteuse, angoissée, douloureuse
Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
plus vraiment moi
Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
et actes de torture etc etc
Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
celle du petit garçon violé par son père
Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
s’échappe des sanglots silencieux
Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
qu’abus
Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
grand-mère, c’est bien un viol
Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
coloniser, nous gâcher la fête
Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent
Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
inaudible, moi
Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
Il y a celle qui a été violée par son frère
Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
demandait de faire pareil
Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
contre les images envahissantes et les flashs
Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie
Maintenant
Ton effacement sera ta façon de resplendir
Ce quelque chose qui te disait son poids, sa forme, sa mesure, sa grandeur, tu ne l’entendras plus
tu ne sauras plus expliquer le monde
Ni savoir qui il est
Tu seras dedans le jour et le nuit
Mais tes yeux seront des grottes
Des morceaux de roches gravées
tu remarqueras ta trace, quelque chose de toi
En passant quelque part
sur le fragile espace
Tu laisseras le peu de jours que tu détiens filerUn éclair
lent poussera sur ton épaule
Tu seras le réceptacle du coeur qui bat