Sur la table

Sur la table devant moi
des peaux mortes tatouées
comme des souffrances étalées
je les enfile sur mes doigts, le long de mes bras.
Je pose mes nouvelles mains
comme un livre ouvert
sur la table devant moi.

Sur la table devant moi
avec ma nouvelle peau je sens
des formes géométriques juxtaposées
comme des perceptions peinant à se combiner.
Je les empile sur mes épaules, je sens leur poids
leur forme s’accorder et se confondre
avec ma nouvelle peau.

Sur la table devant moi
des petites mains par paires
papillonnent, se posent et se soulèvent
pour délivrer des tas d’insectes morts épinglés.
Toutes les couleurs sont là, tous les motifs
comme des souvenirs oubliés
je les assemble par paires.

Sur la table devant moi
on a posé
des clés, des feuilles
des cailloux, des cornes.
J’essaie en vain d’en changer l’ordre
mais rien ne bouge
clés, feuilles
ce sont des ombres
cailloux, cornes
des mots.

Sur la table devant moi je m’allonge
de sous ma nouvelle peau
j’ôte mon vieux coeur pour le remplir
de nouvelles formes
de nouveaux mots
de souvenirs
de motifs
et le remets en place
avec un tour d’écrou.

La prochaine fois

La prochaine fois
je commencerai par goûter des petits bouts
prélevés à la surface
La prochaine fois
je me cognerai sur tes ongles
tes surfaces dures
La prochaine fois
j’évaluerai soigneusement
chaque centimètre de toi
La prochaine fois
je mesurerai tes arrêtes, tes côtés
ton périmètre
la taille de tes pieds
fois 3,14
La prochaine fois
je prendrai note de chaque son qui sort de toi
si la sol fa
La prochaine fois
Je m’enroulerai autour de toi
pour faire le tour au moins 3 fois
La prochaine fois
je compterai tes cheveux, tes doigts
La prochaine fois
j’emplirai mes poches de tes mots
La prochaine fois
je plongerai mes doigts sous ta peau
derrière tes os
La prochaine fois
j’écraserai ma bouche sur la tienne
pour que rien de ce qui sort de toi ne soit sali
La prochaine fois
je t’absorberai
mais je laisserai,
peut-être,
quelques bouts de toi
pour la fois d’après

La mémoire et le fil
Coudre deux surfaces ensemble crée un nouveau continent –
La couture est une suture qu’on ne peut s’empêcher de triturer –
Repriser patiemment les trous entre deux parois guérit du vertige –
Amasser des voiles autour est apparemment le seul moyen de saisir la beauté –
C’est en assemblant deux, trois étoffes disparates qu’on apprend d’où l’on vient –
C’est en perçant la surface de cuir à l’aiguille que l’on sait où on va –
Réparer la robe aide à tenir droit –
Broder des motifs impossibles sur une étoffe modeste est la plus belle preuve de vie –
Il existe peu de sortes d’amour qui ne passent dans le chas –
Penser à la matière qui me recouvre et me protège et me cache me fait imaginer le passé
de ceux qui l’ont créée –
Voilà les dialogues perlés reprisant la vie décousue des femmes depuis l’éternité.

Est-ce que je suis un personnage ?
Non.

Est-ce que je suis un animal ?
Non.

Est-ce que je suis une divinité ?
Non !

Est-ce que je suis un objet ?
Non.

Est-ce que je suis animée ?
En un sens.

Je suis végétale ?
Non.

Est-ce que je suis un fait ? Est-ce que je suis arrivée ?
Une seule question. Non.

Est-ce que je suis un phénomène ? Une sensation ?
Une question. Oui.

Est-ce que je suis vert-de-gris, parfois rose pâle ?
Est-ce que je suis lisse et parfois pas ?
Est-ce que je guide les animaux ?
Est-ce que j’accélère le cœur et raccourcis le souffle ?
Est-ce que je suis insaisissable comme une poignée de gouttes ?

J’ai trouvé ce que je suis.

Ça a commencé quand j’ai voulu fermer la porte à clé.
Je devais juste fermer la porte et glisser la clé dans la boîte.
Je ne pouvais pas m’arrêter de vérifier que la porte était bien fermée.
J’avais peur de ne pas arriver à fermer la porte, de ne plus pouvoir récupérer la clé.
Je me suis vue vriller, vérifiant pour la cinquième fois que la porte était fermée en la
rouvrant, me disant qu’en la rouvrant pour vérifier qu’elle était bien fermée, je risquais de
partir sans l’avoir fermée.
Pendant un an après ça, la peur de la folie ne pas pas quittée.
J’ai souffert, un an, d’une folie sans objet.
D’une anti-folie.
D’une phobie de la folie.
La possibilité de la folie ouvrait en moi un abîme.
Mes pensées sont devenues mes ennemies.
Quand je voyais une fenêtre, je pensais à m’y jeter. Sans avoir aucune envie de m’y jeter.
Tout en me disant si je me dis je vais me jeter alors ça veut dire que je suis folle alors ça
veut dire que je vais le faire même si je n’ai pas envie de le faire.
Quand je prenais le métro je pensais je vais hurler. A partir du moment où la pensée m’avait
traversée je ne pouvais plus penser à autre chose et qu’est-ce qui se passerait si, bien que
n’ayant aucune envie de crier, je le faisais quand même parce que j’avais eu la pensée de le
faire.
C’était un débat permanent dans ma tête entre une voix qui était moi et une autre voix qui
était moi.
L’une des voix qui était moi s’amusait à planter des graines dans ma tête et s’en allait une
fois que c’était fait.
Chaque pensée était une de ces graines qui avait poussé, florissante, victorieuse, d’une
vitalité menaçante.
Elle ressurgissait chaque fois que la situation se représentait, plus victorieuse, plus
menaçante.
Il ne restait plus grand chose d’amical dans le monde.
Le réel n’était plus qu’une purée de pois et j’étais dessous.
Puis j’ai réussi à refermer la porte.

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir, des années après, écrire sur toi.

Je t’ai changée.

Avant, tu étais le sentiment de l’été.

Tu étais orangée, jaune,

soleil sans cesse devant derrière et contre tous.

Tu étais les glaces les jeux dans le sable la paella,

le sable doré les immeubles vagues,

tu étais les incroyables douches en béton sculpté.

Avant, tu étais les allées de pins chauffées, les vacances sans fin, tu étais l’enfance.

Tu étais un mirage, un conte, avant que je t’écrive.

Si je n’avais partagé avec mes frères les souvenirs confus de ton existence,

j’aurais sûrement cru t’avoir inventée.

Tu étais une image flottant à côté de la petite rivière au centre du pré, des carreaux cassés du carrelage de grand-père et des pieds nus au petit déjeuner.

Tu étais mes 4, tu étais mes 6, mes 8 ans.

Et puis j’ai voulu te retrouver, te recréer, t’inventer.

Je me suis dit pourquoi te laisser à l’état d’infans alors que je pourrais faire de toi une créature à moi, un livre !

Tes immeubles pyramides coulant dans des couchers de soleil artificiels.

Tes bancs de béton aux motifs aztèques sculptés à explorer.

Tes pins méditerranéens exhalant la chaleur paresseuse d’un jour sans fin.

J’ai voulu t’écrire.

Inventer un personnage pour t’arpenter, lui donner des baskets usées et un regard moqueur sur tes airs de station-balnéaire du peuple.

Oubliant l’enfant qui t’arpentait sans honte, avec au cœur la joie pure et la certitude que la vie serait ainsi.

Je t’ai figée sous les traits d’une ville nouvelle inventée pour des vacanciers sans imagination.

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir tâter ton béton pour vérifier que ce que j’écrivais correspondait à mes souvenirs correspondait à la réalité.

Mais je ne t’ai pas complètement gâchée, tu existes encore un peu, à côté de la rivière au milieu du pré, il y a une vaste plage dorée.

La danse est une suite de mouvements des membres.
Le rythme est donné par l’extérieur,
la pulsation vient du dedans :
l’impulsion électrique qui fait le bras se soulever,
le genou dans un sens bouger,
les pieds et les épaules de l’autre côté.


Je pense parfois que les membres
cherchent à fuir pour vivre leur vie.
Je me dis que si je laisse faire,
tout ira à vau l’eau.
Les pieds battront sur place,
le bassin ne peut pas aller bien loin,
mais les avant-bras, les poignets, les mains,
pourraient bien se désolidariser,
et partir chacun de leur côté.


Peut-être que la danse est la poésie des membres
Elle donne forme à l’ensemble.
Elle aligne les mouvements comme des mots.
Elle empêche que tout se sauve et s’évente.
Elle est une corde qui lie tout.
Une force qui ramène le sens vers l’intérieur.

Fragments

– Il faut toujours que tu rajoutes des couches, que tu remplisses l’espace. Tu pourrais faire un effort, parfois, pour entendre l’écho de ce qui s’est dit avant ton arrivée. Déjà dans l’enfance, tu étais comme ça. Tu n’as jamais su observer le monde, rond et délicat, autour de toi. Il faut toujours que tu t’en saisisses, que tu le comprimes, le façonnes à ton image. Ne t’étonne donc pas si les gens te fuient. Au début tu les attires et puis tu les étouffes. On était sur le point d’avoir une vraie conversation avant ton arrivée. Si tout le monde était taillé dans le même caractère que toi, il n’y aurait pas de poésie, parce qu’il n’y aurait personne pour l’écouter.

– Vous n’alliez rien vous dire avant que j’arrive et tu le sais. Parce qu’ils n’ont rien à dire, jamais. Je vous ai laissé le temps, exprès. J’ai fait deux fois le tour du jardin, j’ai même caressé le chien couché dans l’allée. Ce chien que je déteste, je lui ai flatté la joue, tu vois, comme ça. Pour vous laisser le temps. Je suis une soeur modèle finalement.

– Parfois je te hais. A ça se mêle un monceau de sentiments sédimentées. On n’en sortira jamais, tout ça s’est gravé dans notre caractère d’enfants. J’aurais aimé que cette fois, tu n’essayes pas d’agir sur le monde, que tu écoutes ce qu’il te chuchote.
Mais converser avec toi est un art de la contorsion. Déjà tu n’entends plus. Arrêtons-là, retourne caresser ce chien craintif et peureux. Lui, il n’a pas besoin qu’on l’écoute, tu peux juste lui flatter le flanc et il t’aimera.

Ca commence par un baiser 

chaste, presque fraternel

tu te recules, tu me regardes

tu reviens, tu t’accroches

tu t’en vas je te rattrappe

ta bouche s’entrouvre un peu

laisse entrer ma langue 

plus loin

on ne se touche pas

le temps que nos bouches se reconnaissent

je lèche doucement tes lèvres

en bas en haut je sais

de ma joue à mon cou tes doigts

descendent pendant que ma langue s’enroule un peu plus 

à la tienne tes doigts 

jouent de moi comme d’un instrument

passent dessus dessous tes doigts

écartent s’éloignent

savent mieux que moi

quoi faire comment pourquoi

je suis toujours surprise

par l’éclair vif comme un coup d’épée dans toute cette eau

au milieu des vagues longues et lentes

vite tu dis monte viens

je monte tu glisses

glisse est ton mot

et la vague gonfle jusqu’à la gorge

chaque cellule existe pour les autres

le rythme est à moi mais parfois tes doigts

impriment sur mes hanches

quelque chose de plus dense

commence à résonner je ralentis

j’aime te sentir à peine j’aime

que le mouvement soit si lent presque inexistant

chaque cellule se cristallise se tend

comme un flocon, un diamant 

je me rapproche

tu sais tu mets tes doigts

dans ma bouche

et délicatement touches 

mes tétons comme des boutons

ça devient aigu lancinant

les eaux montent

les cristaux se multiplient derrière mes yeux

autour de moi tu sais parfois

tu dis mon nom et parfois pas

parfois tu me regardes tu me souris tu dit l’amour et l’abandon

tu t’enfonces au fond de mes yeux

tu fonds à l’intérieur de moi

tu n’existes plus

un tsunami rose violet, translucide

submerge et absorbe à la fois un cri 

transperce les étendues désertes

et le plaisir est la seule chose qui reste

avec tes doigts.