Fragments

Il faut toujours la prendre par la main pour ne pas qu’elle s’effondre

L’écouter se perdre dans l’enfance qui revient à grands coups de ratures

Et percevoir le brouillard de ses incertitudes

Elle se perd comme le petit Poucet

dans une forêt de mots dont on peine à dérouler le sens

Il faut être caillou tout rond et délicat et l’aiderà trouver un chemin

Et donc être là, pour ne pas qu’elle s’effondre.

Dans les yeux, sur le visage, ces signes de mélancolie dans le même caractère que ce qui s’écrivait

il y a longtemps de cela.

Les rides ont raviné sa peau à force de vieillir et laissé des méandres dont on ignore la source.

Dans son lit, couché près d’elle, un petit chien en peluche qui caresse sa joue comme s’il était vivant,

modèle chiffon d’un animal qu’elle a tellement aimé.

Dans la tête ça se mêle et s’emmêle, elle appelle ses parents, elle devient petite fille soucieuse

et tourmentée. Elle a perdu son caractère d’enfants joyeux qui peuplaient son enfance.

Sur les mains, des rigoles de veines qui sillonnent la peau. Parfois, une contorsion involontaire, un mouvement machinal, le battement d’une mesure sans musique.

Et le regard craintif et peureux qui s’accroche obstinément à la vie pour ne pas s’effondrer.

Un conte cruel

Les incomplètes

Il y a longtemps de cela, une femme fatiguée et malade mis bas une paire de filles pour la douzième et dernière fois. Elle eut bien du chagrin de se voir une fois encore engrossée comme une vache qui revient du taureau. Elle accoucha dans la douleur de deux filles incomplètes et hideuses. On ne pouvait dire laquelle était la plus ratée des deux. La mère ne ne leur donnât pas de prénom tant elle détestât les fruits de cette copulation.

Les jumelles étaient loupées, trouées de partout mais se complétaient l’une l’autre. L’une avait des dents acérées que l’autre n’avait pas. L’une avait une main que l’autre n’avait pas. L’une avait une langue que l’autre n’avait pas. L’une avait des viscères que l’autre n’avait pas. Et ainsi deux corps distordus, bosselés, amputés, deux corps agissant étrangement dans l’ombre de l’humanité. Pas un geste de l’une sans que l’autre en fit un.

Quand l’une croquait une pomme, l’autre tuait un oiseau. Quand l’une vomissait, l’autre arrachait des fleurs. Quand l’une voulait effacer son visage, l’autre giflait la mère. Elles étaient incomplètes et ne le savaient pas. Elles grandirent ainsi, unies à jamais dans l’absurdité de leur vie.

Etrangement, l’une et l’autre se mirent à penser à l’amour. L’une et l’autre rougissaient ensemble et leurs coeurs palpitaient plus vite quand elles pensaient plaisir. L’une et l’autre se lovaient comme des chattes en chaleur.

Comme il se doit, dans les contes où des filles attendent un prince charmant, le prince arrive. Le voila ce bel innocent en quête d’une jolie blonde qui saurait le combler. Elles eurent un même désir en voyant le désirable mâle. Qui de l’une ? Qui de l’autre ? Il fallu bien trancher.

L’une attira le prince, l’autre saisit la hache. Elle tranchèrent ainsi l’étalon, s’en sentirent comblées mais pour un temps seulement.

Car l’amour appelle l’amour, le désir, le désir et la hache, la hache. 

Au départ un élégant monticule bicolore sorti tout droit de la machine.

Après une pression maitrisée de la main du vendeur, la glace, propulsée dans le cornet,

se tient droite encore, comme un clocher tors.

Très vite, le sommet est pompé par une bouche gourmande et impatiente.

Les coups de langue répétés contentent le suceur qui transforme petit à petit la flèche en dôme.

Il unifie les bords et veille à ralentir l’écoulement de la crème.

Le mamelon s’arrondit, les couleurs de mêlent, la calotte rapetisse et le cornet perd de son étanchéité.

Tu lèches jusqu’au trognon, tu en as plein les mains

Et tu vas jusqu’au bout,

Jusqu’au bout rassasié et comblé.

Le geste du boucher

Il mène la viande de mains de maitre.

Coupe, taille, entaille entrailles, caresse, renifle de ses doigts

Il sait la bête de l’intérieur

Couteau tranchant affuté aiguisé dix fois cent fois

Tranche sans égorger

Chair écorchée appétissante

Un coeur qui bat pour deux

Amours saignantes sur le billot

Couple imparfait

Étranges épousailles

Troublantes noces de sang 

Un peu de rien,
Rien…
Je ne sais pas
Je n’en sais pas plus que toi
Et je ne vois pas comment ni pourquoi j’en saurais davantage
Je n’en sais rien, j’ai bien cru que parfois…
Mais parfois le pourquoi ne dit rien du comment
Et je ne sais pas pourquoi tu me demandes comment 
Et c’est qui, et c’est quoi et c’est comment tout ça 
Une forme confuse qui surgit d’un peut-être 
Un fluide qui coule d’une pluie de vacance
Un vent de vide qui en dit long,
Un petit rien dont je ne sais pas comment ni pourquoi il est là
Et qui s’en va courir et mourir je ne sais où 
Là où personne ne va car je ne sais pas comment 
Et je ne saurais jamais ni de qui ni de quoi
Ni pourquoi je ne sais pas 

C’est un voyage

C’est un voyage. Des ombres de passants ont surgi du désert. Un chien aboie qui déchire le silence.

On voudrait s’accouder au balcon des vestiges. On regarde la mer, on tait car le silence est criant d’inconnus.

C’est un voyage. Les profondeurs fourmillent de reliques insaisissables.

Des ombres sillonnent les dalles opaques et piétinent vivement les bouffées de tiédeurs.

On évoque la source.

C’est un voyage. On ouvre grand les yeux. On chantonne en silence des airs lointains d’avant qu’on soit.

Un chat grille son poil sur un sentier pétré.

On isole une forme, une image, la parcelle d’un présent que l’on voudrait toujours.

Et l’on pressent le chemin qui s’étire comme une mue lascive et suspendue.