Parenthèse(s)

Douces, incurvées mais assassines
Si elles s’ouvrent on ne sait quand
elles se refermeront
d’elles-mêmes ou repoussées (par une main autre)
par un cœur (ou un corps)
par une tête qui attend autre chose

Ou laisser en suspens
en aile (latérale)
gonflement d’une voile
qui prendrait l’air sans revenir

La liberté de penser et de s’interrompre
celle de ne rien forcer du tout
dans l’instant qui dure ou qui s’anéantit (aussitôt)
serait un bréchet d’oiseau
ou son bec qui me pique à vif
mais avec douceur (lenteur)

Je chéris la première et je redoute l’autre
celle qui clot l’espace (grand ouvert)
devenu prison

Au printemps, elle roucoule dans l’arbre, sur l’herbe aux fleurs ou sur les toits,
tremblement sourd de la mémoire et du sang dans les veines…
La tourterelle, figure du Cantique des cantiques, égrène ses trois notes,
infini leitmotiv, de l’aube au soir serein.
Image d’harmonie, de renaissance, de Gaia nourricière qu’elle picore,
elle est pour moi vibration de la mère perdue
qui se sentait happée vers la fin de sa vie
par ces notes distillées,
comme les trois syllabes de son prénom.
Se sentait-elle appelée là bas par ce chant au point d’entrevoir
l’envers des choses ou l’éclat du ciel ?
Oiseau messager d’un ailleurs invisible,
d’une terre natale qui l’accueillerait pour un autre voyage ?
En elle peut être un visage, une parole enfin perçue
qui cheminait depuis l’enfance de son nom
et qu’elle comprenait à présent,
évidente certitude.
Et moi je l’écoutais s’ouvrir à cet appel
et s’éloigner déjà de sa chair et du monde.

Peut être me parle-t-elle quelquefois,
dans ce chant qui mesure l’espace,
de ce séjour nouveau…

Quand quelqu’un dit
(N’allume pas la lumière !)
moi je l’entends
/ma mère/
dans l’obscurité
baignant dans le rouge
de ses poignets tranchés
(Va chercher ton frère !)

Quand quelqu’un dit
(Calme-toi ça va passer !)
c’est lui que j’entends
/mon grand-père/
au jardin d’enfants
ma chute du toboggan
mon poignet cassé
(Tu ne diras rien à ta mère !)

Chaque lumière
obscurcie
me rappelle
ce petit matin
/à moins que ce ne fut
la tombée de la nuit/
où nous avons fui
les créanciers
de ma mère
laissant là
la maison
et notre vie
dedans

Chaque fois
que quelqu’un me quitte
une bille de verre
légèrement bleutée
me dégringole
dans la poitrine
(Quand on sera loin
l’une de l’autre,
tous les jours
à la même heure
on regardera à travers
la bille
et on pensera
l’une à l’autre,
d’accord, maman ?)
j’ai peur
qu’elle m’étouffe
comme une absence
dans ma gorge
qui ne passe pas

Quand je fuis les autres
et le monde entier
/j’aime tant marcher seule
dans la forêt/
le silence
me rappelle
sa solitude terrifiante
et muette
(Votre mère a encore appelé
l’horloge parlante
toute la journée)

Quand je perds confiance
en tout et en moi surtout
(Tu es née dans le doute)
je sais que ne pas être
sûre de moi
n’est pas une peur
seulement une
incertitude
(Tu ne sais pas si tu es vivante
ou morte)

Chaque fois
qu’une étoffe
un parfum
une élégance
se dessine
la beauté
de son visage
m’apparaît
(Ma chérie,
on ne met pas du rouge
avec du rose
ne ronge pas tes ongles
ou tu ne trouveras jamais à te marier)
je cherche la profondeur
de son être
sous la touche
superficielle
de ses habits
de ses courbes
de notre bouche
pareillement
dessinée

Chaque mort
me rappelle
son corps figé
sur une table
à la morgue
(Monsieur,
c’est impossible,
vous ne pouvez pas
entreposer ma mère
sous une croix)
mon baiser
sur son front froid
le secret
emporté dans sa tombe
elle disait
qu’elle avait le mensonge
pieux
Chaque arbre
coupé
couché
superposé
dans la forêt
m’arrache
des larmes
de sa vie
à elle
coupée-couchée
superposée
à la mienne.

Au printemps, elle roucoule dans l’arbre, sur l’herbe aux fleurs ou sur les toits,
tremblement sourd de la mémoire et du sang dans les veines…
La tourterelle, figure du Cantique des cantiques, égrène ses trois notes,
infini leitmotiv, de l’aube au soir serein.
Image d’harmonie, de renaissance, de Gaia nourricière qu’elle picore,
elle est pour moi vibration de la mère perdue
qui se sentait happée vers la fin de sa vie
par ces notes distillées,
comme les trois syllabes de son prénom.
Se sentait-elle appelée là bas par ce chant au point d’entrevoir
l’envers des choses ou l’éclat du ciel ?
Oiseau messager d’un ailleurs invisible,
d’une terre natale qui l’accueillerait pour un autre voyage ?
En elle peut être un visage, une parole enfin perçue
qui cheminait depuis l’enfance de son nom
et qu’elle comprenait à présent,
évidente certitude.
Et moi je l’écoutais s’ouvrir à cet appel
et s’éloigner déjà de sa chair et du monde.

Peut être me parle-t-elle quelquefois,
dans ce chant qui mesure l’espace,
de ce séjour nouveau…

À l’heure bleue
l’heure de tous les possibles
marcher dans une forêt
– cela veut dire respirer –
et laisser ses pas aller
un pas puis un pas
– tel le souffle –
et malgré les ombres gourmandes
se retrouver près d’un tronc d’arbre
celui qui appelle
désencombre le regard
on épèle sa peau
comme une langue étrangère
néanmoins familière et
on redevient l’enfant près du petit pin
où chaque été se mesurait la taille
et il grandissait si bien
même un peu tordu
que les rêves de grandir  se miraient en lui
on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
et des poèmes se murmuraient
– un souffle lent et continu –
par les interstices de peau
où échange de chaleur de sève
d’intensité de soi
comme si un feu
– un souffle comme le premier –
et la peau  – dans cet appel d’air –
se modèle, se sable
– respire ce qu’elle sait –
et la main de l’enfant est là
qui tremble encore

on continue le chemin
un éclat dans la paume
– un peu d’air –

Éblouie, aveuglée par cette lumière blanche qui émane de la voûte céleste, je ne le vois pas mais j’entends et hume le vent qui fait frissonner ses feuilles qui tardent à s’ouvrir, encore assoupies et engourdies par le froid de l’hiver. Majestueux, au milieu du champ des possibles, il est debout face à moi et je voudrais l’enlacer, puis me gorger de sa sève , plonger dans ses racines jusqu’au plus profond du sol, mon ADN au sien accolé, goûter la terre-mère nourricière et grimper jusqu’au ciel, sentir l’illusion du vertige, suspendue dans le vide, et me balancer, légère, à son rythme, docile et cadencé, bercés et embrassés tous deux par les nuages floconneux qui laissent place à la douceur du soleil qui réchauffe nos écorces diaphanes et ternes et ravive nos sangs mêlés, m’emmêler à ses branches ancestrales dans un corps à corps, un pas de deux, une danse sensuelle et animale qui rallume nos flammes et animent nos âmes végétales pour ne faire plus qu’une seule et même entité : l’Arbre de Vie.

Lors de mes promenades, là où mes pas m’emmènent,
Je m’éveille chaque fois un peu plus à moi-même,
Ces pas, irrésistiblement, vers la Loire aboutissent,
Et ses courants, et ses remous d’un seul coup m’engloutissent.


Ils me ramènent d’abord aux histoires marines de mon lointain aïeul,
Elles défilent une à une tout au fond de mon œil,
Je revois dans le sien, la joie de raconter les histoires anciennes,
Les détails de pêche, de poissons gigantesques, d’épopées ligériennes,


Un courant me rapporte des bulles de vacances,
Souvenirs de grève, où avec peine j’avance,
Parcourant de la Loire, les longs cheveux de sable,
Et toutes leurs nuances de blondeur admirable.

Mais le vent de galerne souffle soudain en moi,
Me rappelle la Sauvage et provoque l’effroi,
Ses courants emportant mes joies et mes chagrins,
Le sourire d’une maman et des yeux enfantins.

Les courants changent alors tout comme mon futur,
Je leur confie mes doutes en indicibles murmures,
Espérant que la Loire, ses remous, ses courants,
M’aident à y voir plus clair dans ces sables mouvants.

Je déchire le filet de pommes de terre.
Je choisis les plus charnues
Mets à la poubelle
Celles qui sont trop abimées.
Je les épluche.
Je deviens cet assassin en série
Dépeçant les corps
Collectionnant les peaux.
Je sens sur mes doigts
Couler le jus de l’amidon.
Les gouttes de frayeur
Des minorités décimées
Les larmes de peur
Des camps de concentration.
De ces patates,
J’ai le destin entre les mains
Comme toutes les nations
Sacrifiant l’humain.
L’apparence,
Sélection
L’utilité,
Motivation
Pour faire tourner le monde,
Rester dans cette ronde
De la société.
Enfermés,
Enchainés
Entassés sur la terre
Nous sommes tous des pommes.

Les voilà, nues, sous mes yeux.
Elles s’illuminent
Otées de leur habit rugueux
Soleil luisant de fraicheur.
Elles sont l’adolescente, insouciante, en maillot de bain, sur la plage
Transpirant de fraicheur
Portant son corps
Comme un trophée fougueux.

Je les ai laissées trop longtemps à l’air libre.
Elles noircissent
Semblables à nous autres
Rongées par le temps qui passe
Tatouant nos corps et nos âmes.

Alors que je vais les rincer, l’une d’entre elle s’échappe.
Elle tombe à terre.
Elle est espoir
Croire en sa chance
Elle est la danse
Des plus courageux
Elle est le risque
Elle est la vie.