La vaisselle

La pile de vaisselle me regarde avec insistance
Et son ombre plane sur mon corps fatigué.
Mes os répondent à l’appel de cette danse mécanique,
Mes mains s’exécutent pensivement.
L’éponge absorbe un à un les maux de la journée
Et un flot continu de mots se déverse dans le liquide savonneux.
Combien sommes-nous à cette heure du soir ?
A frotter le petit venin des langues râpeuses.
Je glisse entre ces dents acérées
Comme l’anguille traverse les mailles du filet.
Laisse couler le bruit du monde dans ce ruisseau
Accroche-toi au silence des oiseaux.
Dans les gestes répétitifs, naissent parfois
Des lueurs de révolte, comme un bruit sourd
Qui grandit à mesure que la nuit avance.
Courage.
Nous sommes tous des oiseaux de passage.

Errance d’esprit

Les mois me toisent du regard,
Ils sont les indécents d’un temps ambivalent,
Ou les graines d’une pelouse décérébrée.
Je me sens enchainée d’un instant hagard,
voilé par la certitude de vos vies.
Pourrais-je enfiler vos ailes, toiser le rapace d’une vitesse infinie,
Survolez le chêne de mon esprit,
Jusqu’à tournoyer de créance.
Nous étions les passagers d’une utopie vagabonde,
Je veux être conteuse de paysages,
Poser les verres ronds de beauté,
Pour admirer le hublot sur un monde qui se défile.
Au présent,
Je suis pressée par le fruit de l’errance,
Dans un panier qui ne m’inspire sagesse,
Que la vitesse d’un temps qui ne touche jamais terre. 

J’expire une fumée trouble
un air de dire ce que personne n’entend
ni toi ni moi n’osons
nous disposons de tant de toitures que les vents renversent
nos visages repeint d’une suie folle
nos têtes coiffées d’espérance et au fond des yeux
des miroirs pour mieux refléter le monde
la vue diverge comme une mauvaise loupe
grossissante et cette image que je vois n’est pas réelle
dans nos veines des ia se sont glissées
elles nous caressent dans le sens du poil
et j’en appelle à notre sauvagerie
pour nous sauver

De vaisselle et de vie

Ma colère s’est assise
Ma tristesse s’est levée
elle m’a conduite jusqu’à la cuisine, à l’évier
et elle m’a tendu les assiettes

J’ai noué mes mains à celles des assiettes
des poêles, des casseroles
Nous nous accrochions les unes aux autres
dans les nuages de mousse
L’éponge pleurait à mes côtés
Le robinet réchauffait l’eau pour me détendre

J’ai reposé ma vie sur le plan de travail
Elle sèche sans se flétrir
gorgée d’espoir

Quatre yeux à se murmurer des promesses,

Sous un ciel parsemé.

Soupirs gravés sur les troncs des forêts,

Pour toujours, à tout jamais.

Mains sérrées, bouches acérées.

Deux yeux qui cherchent dans la foule,

La couleur de l’être aimé.

Forêts de ciment,

Vague de béton laminant les airs,

Élans de boue et papiers gras.

Le vent a fait place nette, plus une trace,

du passé commun, des mots échangés.

Espoirs endormis par mégarde.

Poignée de sable jetée aux yeux,

Retourne-toi et fuis.

Loizo la pou fuir

tan lontan
la mousse té i dérape su ban gravier

tonère té i cogne, té i bat su la tête

com loraze
com loizo
ki la pou fuir, fuir lo silence

sat i coze derrière pied dbois, derriere tonère la pou lache ses nerfs

éventré mèm zisko keur mèm, sat i met ensemb na poin meilleur sens
le ban mot la, ki glisse sous ban doigts rêvés de nout tet
nout tet brulant, ki lache pa prise
coco ki durci
coco ki la pou fuir

zordi set mot lé seulment pensé pou ou
demain li sera di pou ou


L’oiseau s’enfuit

Il y a longtemps
La mousse glissait sur les pierres

Le tonnerre cognait, il battait sur la tête

Comme l’orage
Comme l’oiseau
Qui est en train de fuir, fuir le silence

Ceux qui parlent derrière le pied de bois, derrière le tonnerre, ils évacuent leurs nerfs

Comme éventrés, jusqu’au coeur même, il n’y a pas meilleur sens que ceux qui se
rejoignent
Les mots, ceux qui glissent sous les doigts imagés de notre tête
Notre tête, brûlante, qui ne lâche pas prise
Notre tête qui durcit
Notre tête qui s’enfuit

Aujourd’hui, ces mots sont seulement pensés pour toi
Demain, ils seront dits pour toi

Le ciel fait silence

Le ciel de gravats ne parle pas
fait la gueule faut croire
fait la grève
se déglingue sans rien dire
se désagrège tout doucement
sonnerait son propre glas
tombe bas d’épaule sur mon dos
des aigreurs de bile
un ton grave un air morne
aucune récolte à la clé
aucun éclair blanc
aucun cri porté par le vent
dans la voûte haute
aucun orage à déclarer
à ses frontières ni en dehors
calme plat dans ses entrées
triste à pleurer qu’il ne pleure pas

Le ciel a choisi la saison muette
a rangé ses miettes sous la nappe
a balayé devant sa porte
a traversé sans regarder
sans m’adresser la parole
aucune prière n’a été prononcée
à l’heure des promesses
aucun petit profit
aucun premier baiser
aucune prison ouverte
il garde toutes ses fenêtres
fermées son noir de grimace
tout ce gris d’avance la poussière
parsemée sur ma tête brûlée
rien ne passe d’encre de fuite
entre mes bras ma faute se lit
dans le plus sombre des lits
de rivière morte

Toi tu le sais,
le ciel fait silence

I&I a tree

Je suis un être végétal. Autour de moi, je croise des regards qui ne savent rien d’une âme en couverture végétale peut-être simplement parce qu’ils sont trop accolés à l’adjectif humain. Aucun ne me voit tel que je suis, arbre, plan ou excroissance végétale. Mes pieds sont la partie émergée de racines que le sol abrite dans sa chaleur. Seulement, personne ne le sait parce que personne ne les voit. Mon torse est tronc, mes bras sont branches, ma ramure chevelure. Ou l’inverse. Tout petit, je me plantais dans les jupes de ma terre pour saisir en son sein la chaleur d’une maman attentive. Pacha Mama m’allaitait de sa sève sucrée comme l’énergie de la vie. L’énergie végétale ! L’adolescence se passa en légume habitué aux poussées sauvages des jours de pluie ensoleillés le lendemain. Des délires me poétisaient la tête alors que les fumées des herbes montaient seulement jusqu’au plafond que j’avais bas comme un ciel d’hiver. Délires végétaux des parfums de zamal ! Plus tard, mes rejetons, belles fleurs parmi d’autres, colorés de croisement divers se plaisaient dans un jardin au sein duquel j’étais à la fois plus vieux et moins animal. Plus végétal. Mais enfin ! Comment peut-on être à la fois humain et végétal ? me crient des gens qui ignorent l’inhumain. C’est pourtant simple, c’est un long poème de Claude Nougaro, une plume d’ange aux étincelles magiques depuis les branches d’un noyer pour transformer l’homme en nouvel arbre aux feuilles couvertes de vers. Je suis végétal, je me sens végétal, merveilleusement végétal.

Et vous ?

Liberty

Je vois ces balles jaunes
Liberty
Ping-pong, Ping-pong 
Liberty
D’un jour où 
La poésie a ricoché
Liberty
Dans les ruelles perdues
Liberty
De l’âme humaine
Au carré,
Ping-pong 
Liberty
À Damas
Au Caire
Au cube
Liberty
Mais ici
Osef
Émile
Même si
Au cube lui-aussi
J’entends au loin 
Ping-pong, Ping-pong 
Dans les ruelles pentues 
Je vois des armes et des hyènes 
À l’affût comme perdues 
En haut des 
Ping-pong, Ping-pong 
Et la poésie sauvera le monde
Liberty.

Nous marchons librement
Nous chantons en marchant
Nous marchons en riant
Nous sommes le liant

Ils veulent défaire le liant
Faire taire nos chants
Faire de nous et de notre pensée des délinquants
Ils criminalisent nos mouvements

Indistinctement
Ils ont transformé notre marche
Ils veulent en faire un match
Dans une nasse ils ont enfermé notre marche

Nous décidons de poursuivre la marche
C’est notre marche à nous et comme on veut on marche
Au rythme de nos pas librement marchés
Nous marchons nous marchons

Ils forment en face un mur bleu humain
Notre marche est une marée humaine
C’est ce qu’ils veulent
De l’humain contre de l’humain
De bons humains autoritaires
De mauvais humains contestataires

Leur mur veut disloquer nos belles vagues gaies poussées par le vent
De quand nous marchons librement
Nous y sommes bien dans notre marche nos chansons à l’unissons
Ils se mettent aussi dans un unissons, bien soudés
De tous côtés
Leur mur est devenu carré
Ils nous est maintenant impossible de librement marcher
Notre marée stagne
Il y a un peu d’écume au dessus de leur mur devenu carré
C’est l’écume grise des gaz
Leurs gaz font sur notre marche un orage
Notre marée se fait grosse et mouvementée
L’écume devient rosâtre parfois 
À cause des coups portés et qui font comme comme des éclairs
Le tonnerre commence
Notre marée filtre dans le mur carré

Le carré est plus petit
Le gros de la marée est comprimé
Derrière le mur des chars à eau se mettent en mouvement
Nous ne marchons plus librement

Nous ne marchons plus du tout
Nous devenons la proie de leurs coups
Nous répondons par des coups
Ils nous agrippent par le cou et nous plaquent sur le bitume
Ils appuient leurs genoux sur notre marche stoppée

Ils savent qu’ils nous font mal
Le mur était leur auxiliaire
Ils justifient leur fonction
Ils sont à toutes les jonctions
Ils nous lancent des injonctions

Ils triomphent sur abandon

ILS SAVENT DÉJÀ QUE NOUS REVIENDRONS

Un jour vraiment nous marcherons librement
Et notre marche stimulera nos pensées LIBÉRÉES
Et nous serons sans pitié.