Villes moutons

Je me disais :
il n’y a pas de poussière dans la forêt.
Pas d’agglomérations grises
de fibres, de peaux mortes,
de cheveux, de poussière.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Je me disais :
il y a peut-être trop de vie dans la forêt
— animaux, végétaux,
bactéries, champignons —
pour qu’il y ait de la poussière.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Puis je me suis dit
que malgré le gris
du béton, des pavés,
du zinc, du bitume,
les villes sont pratiques
pour fabriquer.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Hydres

Je répète 
Que c’est une folie 
Cataloguée oubli manifeste 
À la dérobée 
Paradant 
Après tout 
Un jour est un jour
Mais que dire? 
Je répète 
Je pourrais faire mieux que ça  
Mais pas sans déclencher l’hydre 
Je pourrais retenir la meute 
Et sauver ce qui reste 
Mais que dire? 
Je répète 
Les images sont vides et l’œil grand ouvert 
Il devrait y avoir une récompense 
Pour avoir remodelé son cerveau 
Mais nous n’atténuons rien 
Car un geste aussi décent 
Ne cause que perturbations 
Que dire ? 
Je répète  
Se dédoubler
N’est pas seulement un privilège, 
Mais aussi un devoir 
Un impératif
Nécessaire 
Et salvateur 
Si profond 
Qu’un jour 
Demain 
Après 
Ça en vaudra la peine 
Que dire ? 
Je répète 
Nous sommes coupables 
Mais quoi qu’il arrive 
Statuer jusqu’à l’embrasement 
En prières monotones 
Vidanger la honte 
Absoudre le pire 
Et se satisfaire 
De nos limites 
Mais que dire ?

je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
on marche sur des braises
on respire des cendres
on boit de l’acide
on appelle ça vivre —
qu’en faire ?

je me dis : la peau garde tout —
les griffures de l’enfance
les morsures du monde
les baisers non-voulus —
elle retient
elle refuse d’oublier
elle parle à ma place —
qu’en défaire ?

je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
ils nous rongent les os
nous avalent tout crus
nous digèrent sans un bruit
dociles on tend la gorge —
qu’en refaire ?

je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
les fils qui nous cousent la bouche —
il faudrait casser les murs
renverser les tables
incendier les évidences
mais on apprend à se taire —
qu’en panser ?

Sois vive !

Sois vive oh ma fierté 
Plus vive que ta peur 

Facile sera la honte
Compagne de l’immobile

Sois vive oh ma fierté 
Grandir  c’est traverser
Montagnes et forêts 
Le plus souvent sans guide
Se perdre ou se blesser
Et risquer la relève 

Sois vive oh ma fierté 
Tu n’es pas seule sur ce sentier 

Sois vive oh ma fierté 
De ces égratignures 
Des chemins hors balises
Des branches qui craquent sous tes pas
Des monts trop hauts pour être gravis aujourd’hui 

Sois vive oh ma fierté 
D’avoir conquis seule ton visage relevé 
Tel l’enfant placé dans un lit sans histoire 
Dans un lit non bordé 
Blotti dans les bras de la honte 
Et non ceux des rêves souhaités 

Sois vive oh ma fierté 
De tout ce qui t’habite
Tout l’amour qui t’habite
De l’asphalte des cités arpentées 
Des mots qui te préservent des cauchemars de ton labyrinthe insatiable 
De ta famille bâtie 
De longue haleine rêvée 
Cette enfant farouchement portée 
Et tendrement bercée
De sa joie qui explose 
Sa gaieté qui désarme 

Sois vive oh ma fierté 

Ne prends pas cette chance pour un miracle
Ne t’en prive par habitudes 
Tu peux te l’accorder
Tu n’as rien à y perdre

Sois vive oh ma fierté 
Oublie d’être parfaite
La quête serait vaincue
Et nul ne te le souhaites !

Le cou de la rage

Courage triangulaire
En dents de scie
Aiguisées à souhaits
Manche en bois jamais ne rouille.
Poli avec lenteur
A la vigueur de son vernis.
J’entends le bruit de ses triangles jouer en moi
La musique de l’espoir rond comme des notes
Parsemées
Sur une partition
Accrochées à ce fil
Il vibre en moi.
La rondeur de l’espoir rebondit sur les nuages de mon âme.
La géométrie de l’existence
Feuille de papier sentences
Feuille de chêne de la chance aux lignes enlacées
Feuille de tabac à rouler
Qui de plie et se replie
Sur les méandres de nos espérances
Sur notre ligne de vie
Jetées comme des dès cubiquement ballotés
Au gré du pic
Incisif des aléas
Rattrapés par la montgolfière
De l’amour.
Se gonfle de tendresse
Son ovale souffle l’avancée de destins plats
En un avenir décuplé
Comme une feuille d’origami.
La mort, rectangulaire
Comme un tiroir
Nos souvenirs se cachent sous nos derniers soupirs vaporeux
Comme des bulles de savon flottent dans l’air et éclatent.
Invisibles, étirés, allongés,
Ronds, plats, carrés, déformés
Pâte à modeler dans la mémoire des autres.
Ovales dans leurs sourires

En gouttes dans leurs larmes
Géométriquement classés
Dans des albums de souvenirs
En spirales dans leurs rêves
En pointe dans leur douleur
Tordus dans leur peine
Alignés par le temps qui passe
Qui efface
Qui gomme.
Fantômes déformés
Cendres de notre vie
Adieu les bulles de notre effervescence
Invisibles à l’œil nu
Habillés en eux
Ronds comme un chapeau
Baissé en hommage
Plats comme deux étrangers
Qui n’ont plus rien à se dire,
Rectangulaires comme un panneau
Encore dangereux.
Ovales comme un regard inoubliable
Décrochés de notre vie.
Accrochés à la leur,
Un point c’est tout
Ce qu’il est de nous
Dans le ciel linéaire
De notre mort.

Je marchais autour d’un carré
Fatigant
J’avais conscience d’être seule à parcourir ce cube
Tout le monde se tenait à des lianes
Courbes
Faciles et Sensuelles
Je me disais oui elle est sensuelle
Mes jambes sont bâtons noués
Je tire des lignes jusqu’à toi mais je ne sais pas quelle forme prendre
L’ascenseur dressait miroir entre elle et moi
Et montait et pourtant je descendais
Sous
Terre
Les lignes sont brouillées.
In the mood for love se dit les Silences du désir au Québec
Les silences nombreux plus nombreux forment une pièce entière
En ton nom

L’amour serré dans mon poing comme la flamme qui vacillante scelle le macramé à mon poignet.

La confiance est une pièce de soie, j’espère toujours qu’elle s’enroule dans une étreinte, mouvante, délicate. Elle ne me quitte pas tout en restant étrangère. Je suis étonnée de ma relation à la confiance, lame de fond qui discute avec mon entourage, se sert de ma bouche et de mes mains, provoque la vie et ajuste le loup sur mes yeux parce que j’ai besoin de lunettes
pour filtrer les spectres nichés dans la lumière. On n’est pas exempt de violence quand tout
autour est fragile.

Fragile comme une voix qui se brise, dans le froncement diffus et éparse de ma robe péniblement recousue. La fragilité, le fil solide, infini tant que je ne me décide pas à le couper.
Insolite, libre.
À quand la liberté ? C’était quelle date déjà le rendez-vous?
Je caresse chaleureusement mes compagnes de route même si franchement je vois bien qu’elles m’évitent. Elles font des choses ensemble et ne me convient pas, et je me retrouve en tête à tête avec la maîtrise, la dernière connaissance, ou la première, ça dépend comment on regarde, le roc, la charnière, la poulie, la main ultime toujours tendue, ma boussole des sens contraires, le corset qui ne sert à rien d’autre que se moquer de l’air qui cherche mes poumons, et mes poumons appellent à l’air eux-aussi.
Alors que je tiens debout.


J’aime pas la honte. Elle a le sans-gêne des fascistes. Elle essaie âcre et sèche de s’inviter dans mon milieu, rôdeuse, ombre des bas-fond ; tueuse d’aspérités.
Nous sommes des petits papiers pliés remplis de mots et de poussière.

Soie patiente

La patience, comme un cocon immaculé, dont je déroule très lentement le fil soyeux,
Ce fil, parfois je le prends, souvent je le perds,
J’aime y flâner, en équilibre,
Il m’emmène si loin, sur des mètres et des mètres,
Je remonte doucement à son origine,
A cette énorme et insatiable chenille blanche,
A son inlassable gourmandise,
Qui fera du vert, le blanc,
De la feuille du mûrier,
Le satin, la soie, le velours éclatants,
J’en confectionnerai une robe à la couleur lente,
Et je m’envelopperai de ce précieux cadeau,
Donnée par celle qui maintenant est devenue imago.

air-air

L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile. L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit. L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes. L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau.
L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.