Je suis à la rue la rue est à moi

Je peux perdre le fil
dans cet étrange pays
qu’est le quotidien

je peux perdre le fil
quand le sérieux devient
un mensonge qui s’ignore

je peux perdre le fil
grâce au rire puisant sa source
dans les tragiques lignées

je peux perdre le fil
caresser des couteaux avec le cœur
embrasser mon reflet dans les lames

je peux perdre le fil
lâcher le manche des appartenances
n’avoir pour paix que deux mains nues

je peux perdre le fil offrir des cailloux en guise de papillons
à d’inconnus passants pour que de pauvres bancs
deviennent une chambre moins pesante

je peux perdre le fil des frontières
ne faire que traverser des-astres pour me rendre compte
que mon corps est celui de cet arbre couché ou de l’étoile impossible

On peut vivre sans poésie mais moins bien
Jean Dasté

on peut vivre sans poésie mais
la lumière du matin n’aurait pas
l’ampleur des ailes d’un ange

on peut vivre sans poésie mais
les ombres auraient abandonné
leur inspiration lumineuse

on peut vivre sans poésie mais
l’horizon ne serait plus
cet infini où accrocher nos rêves

on peut vivre sans poésie mais
quel souffle alors pour irriguer
nos lèvres et scander notre pas

on peut vivre sans poésie mais
quel regard porter encore sur
les nuages les merveilleux nuages

on peut vivre sans poésie mais
la neige ne serait plus
l’étendue blanche du songe

on peut vivre sans poésie mais
la page blanche ne serait plus
l’oiseau qui déploie ses ailes

on peut vivre sans poésie mais
la marche n’aurait pas le don
vertigineux de création du monde

on peut vivre sans poésie mais
les mots perdraient leur liberté
leur devenir leur raison d’être

on peut vivre sans poésie mais
alors comment dire la lumière
de tout ce qui fait obscurité

on peut vivre sans poésie mais
quelle corde quelle espérance
pour déambuler en ce monde

on peut vivre sans poésie mais
comment voir l’autre face du feu
et comment arpenter les marges

on peut vivre sans poésie mais
alors le précieux couteau de bleu
ne déchirerait plus les yeux

Où, la vie ?

Où est-elle la vie
qui surgit à l’improviste
derrière toutes nos portes

Où est-elle la vie
qui sème ses graines
de désir et de force

Où est elle la vie
qui ouvre en grand
les barrières des chemins

Où est-elle la vie
qui nous aspire
et nous serre dans ses bras

Où est-elle la vie
qui nous promet
tant de ciels

Où est-elle la vie
qui nous renverse
et nous secoue

Où est-elle la vie
qui nous aspire
dans son tourbillon

Où est-elle la vie
qui a quitté ma peau
qui déserte mon corps

Où est-elle la vie
qui dit quand
elle reviendra

Map-monde

Pas de frontières dans mes yeux
Qui dessinent la mer.
Qui serpentent la terre.

Pas de frontières dans mes yeux
Qui définissent les peuples
Qui traduisent les langues

Pas de frontières dans mes yeux
Qui protègent
Qui vulnérabilisent

Pas de frontières dans mes yeux
Pour les sans papiers
Pour les identités

Pas de frontières dans mes yeux.
Qui éloignent les amoureux.
Qui attristent nos cœurs

Pas de frontières dans mes yeux
Qui vulgarisent les hommes
Qui brutalisent nos âmes

Pas de frontières dans mes yeux
Qui nous éloignent
Qui nous rapprochent

Pas de frontières dans mes yeux
Qui séparent nos corps
Qui t’éloignent de moi

Pas de frontières dans mes yeux
Qui dansent et qui bougent
Pendant que je me cherche et te trouve.

Il n’est pas de poisson

Il n’est pas de poisson
Qui aime à buller
Dans les prés du printemps

Il n’est pas de poisson
Déployant ses branchies
Au doux air de l’été

Il n’est pas de poisson
Détestant frétiller
Au fil de l’onde fraîche

Il n’est pas de poisson
Evitant les courants
Pour se laisser porter

Il n’est pas de poisson
Repliant ses nageoires
Au plus fort de la vague

Il n’est pas de poisson
Qui du fieffé pêcheur
Ne flaire les appâts

Il n’est pas de poisson
S’accrochant à l’hameçon
Après mûre réflexion

Il n’est pas de poisson
Ne désirant nager
Dans le filet des mots

Il n’est pas de poisson
Filant entre le lignes
D’un carnet poétique

Il n’est pas de poisson
Qui ne soit attiré
Par l’encre du poète

Je ne vois plus le soleil
L’autre est nocturne
L’âme taciturne

Je ne vois plus le soleil
Imperceptible grisaille
Brume ma flamme

Je ne vois plus le soleil
L’espoir inattendu
La lueur d’un printemps

Je ne vois plus le soleil
Le temps qui passe
Le bleu du ciel

Je ne vois plus le soleil
Les oiseaux virevoltants
Le souffle du vent

Je ne vois plus le soleil
L’appétence de vie
L’immensité des nuits

Je ne vois plus le soleil
Le fruit rouge d’amour
L’aube qui s’éveille

Je ne vois plus le soleil
La force silencieuse
La clarté de ce monde

Je ne vois plus le soleil
La constellation des étoiles
Le chemin de nos pas

La lumière s’est enfuie
dans le torse de l’arbre
l’argile sombre de la terre

La lumière s’est enfuie
sous la vague violente
la forêt des coraux

La lumière s’est enfuie
de l’arpège du vent
de l’aquarelle des fleurs

La lumière s’est enfuie
au fond du ciel obscur
et l’étoffe des nuages

La lumière s’est enfuie
de tes mains de ton front
de l’écharpe des rêves

La lumière s’est enfuie
de ta vie qui avance
du sourire des matins

la lumière s’est enfuie
mais peut elle renaître
sans l’éclair de ta joie