Certains matins, elle époussetait les statues des saints par ordre organique d’importance de
ferveur et lui la regardait faire en sourcillant mais sans broncher.
Certains matins, elle s’attelait à la remise en rangs parallèles des chaises de prières pendant
qu’il réajustait les pupitres avec des yeux qui traînent.
Certains matins, le nettoyage du retable concentrait toute son ardeur et lui feignait de préparer
le livre de chants pour l’observer en toute impunité.
Certains matins elle finissait ses heures de ménage en allumant un cierge qu’il venait éteindre
sitôt la porte de l’église refermée sur elle.
Certains matins, elle ne travaillait pas et lui froissait sa soutane de colère de n’avoir personne
à maudire.
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L’absente
Elle s’avance de toute sa nonchalance, désœuvrée devant des montagnes d’injonctions. Mes yeux la suivent, elle se disperse se dissipe se dissout. Ses gestes sont fluides, comme si elle n’avait pas vraiment de consistance. Elle se cramponne à ce qu’elle peut. Ses appuis semblent fragiles. Son pas est glissant mais résistant, sa bouche close par une mâchoire serrée. Elle ressasse, cramponnée à une voix qui ne se tait jamais. Je l’’entends d’ici, son esprit agité parle si fort que ma tête pourrait éclater si je la laissais me pénétrer.
Elle paraît aller au-delà de ses limites ; attrape son parapluie noir, l’ouvre. S’arrête se regarde dans le reflet d’une vitrine. Non, elle ne se regarde pas, elle s’observe. Elle relève ses cheveux. Appuie son œil puissant sur l’ensemble de son corps, comme si elle se découvrait pour la première fois.
Elle sent ma présence. Se retourne.
Je me suis demandé qui elle était et si elle dormait bien la nuit : sa mâchoire se décolle-t-elle , prend-elle le temps cuisiner, fait-elle du sport, a-t-elle des enfants, est-elle jeune ou plus âgée que ce que je crois, écrit-elle, est-elle vivante mais soudain je me demande : est-ce elle ou mon reflet dans la vitrine ?
Matin de décembre, tôt. Je bois ma tasse de café avant de partir travailler. Une écrevisse nage dedans.
Alexandre joue à la console. La manette devient molle dans ses mains. La télévision coule comme un cierge.
Promenade dominicale pour une famille. Une femme, un homme, leurs deux enfants. Il fait froid et humide dans la forêt. Les adultes sont fatigués, les enfants ne sont pas contents d’être là. Le ciel devient marbre.
Un surfeur décharge sa planche de sa voiture, enfile sa combinaison et se dirige vers la plage. Arrivé en haut de la dune, il s’aperçoit que l’océan a disparu.
Je suis fatigué ; paupières acides. Je les ferme. C’est vert dedans.
Métamorphoses
Lorsque, lasse un soir, on prend la route et que le vent nous pousse dans le dos, que la pluie peut-être commence à tomber, lorsque la nuit est encore claire, que l’on s’engage dans une forêt où les ombres s’étalent sur la route de boue, où la lune pleine de mai, projette notre ombre aussi nette qu’en plein jour, que nos idées, légères enfin, file vers d’improbable pensées, qu’on commence à croire aux fantômes, aux douces chimères, qu’on croit apercevoir les courses folles des étalons de ténèbres, qu’à nous se joignent les sons merveilleux du brouillard, que l’on ne voit plus l’avant de notre roue et que l’on est chaudement enveloppé de perles et de nuit.
Quand les chênes ont des visages et des mains, que l’on s’arrête un temps au pieds d’un arbres, que nos bras l’enlacent. Lorsqu’on creuse notre terrier pour une nuit au pieds du chêne, le corps pleins de boues qu’on laisse sécher, qu’on s’enterre le plus profond possible, qu’on découvre cette autre monde, le monde des vers et des taupes, le monde des morts et des déchets enfouies, quand ce monde nous ouvre les bras, nous serre en son sein et nous transforme, que nos pieds se palmes et nos yeux s’écailles, que la pluie transforme le sol en marre, que nos poumons s’emplissent d’eaux glacées, que la parole nous quitte, quand on découvre le langage des eaux, qu’on comprend le courant et la vase, qu’on se promène dans les algues, qu’on se laisse caresser par la lune et les poissons chats, et que l’on ressort du marais pour se laisser sécher à la lune, que la vase et la boue croute, qu’on la décolle avec les ongles, tout doucement, couche par couche, et que sous la vase et la boue apparait un plumage, un fin duvet d’oisillon, que l’on pousse alors le premier cris du matin.
Alors le soleil se lève sur les mondes nouveaux et des tanières béantes apparaissent enfin les hybrides.
Tandis que le ciel de la baie se teinte de bleu, le bleu laiteux du ciel, l’azur du ciel toujours plus bleu, le bleu céleste du printemps pastel ; tandis que le printemps céruléen féconde des bourgeons aériens, l’éveil des abeilles sur les bourgeons, la joie exaltée des fleurs humides de rosée, les norias de fleurs qui scintillent à la lumière du jour éclosion ; tandis que le jour lumineux se dépose sur les toitures des maisons, sur les nervures des troncs d’arbres, sur les voilures des goélettes, sur les chevelures assises en terrasse, sur les chaussures ensoleillées ; tandis que la chaleur du soleil se répand sur les pieds nus, les mains nues, les cuisses nues, les bustes nus, les nombrils nus, les paupières nues, sur la peau du cerveau qui se dénude à son tour ; tandis que la peau nue du cerveau s’encre de bigorneaux amoureux, de siestes à l’ombre des falaises, de baignades dans la mer d’Iroise, de glaces aux fruits rouges, de vins nature entre chien et loup, tandis que chaque chose devient une image dans le cerveau nu, chaque chose posée, chaque chose imposée, chaque chose fluide, chaque chose figée, chaque chose rémanente, chaque chose fugace, chaque chose présente, chaque chose enfouie ; soudain le cerveau prend froid. Il estompe la place de chaque chose et convoque l’image monochrome, l’image fantôme, l’image hématome. Ton corps liane. Aux chairs serrées à la base du cou. Le bleu des traces de la corde sur ton cou. Le bleu nuit de l’hiver à perpétuité.
Lorsque tombe le « chien loup » et que la lumière fait place aux nuances d’ombre crépusculaire mais que flottent, encore, éparses et tendres, dans le ciel, quelques nuages roses suspendus dans l’immensité du néant, tandis que peu à peu s’éteint la cacophonie du monde pour faire place à la quiétude de la nuit qui revêt son habit de velours, et qu’à l’autre bout de la France, se ferme la porte de ce bureau, que tu déposes ton habit d’apparat, ton smartphone dans la poche de ton pantalon, que tu caresses, en dépit de tout entendement du bout de tes doigts, au moment où tu montes dans ta voiture pour prendre cette route, tant de fois empruntée, qui te mène à ta vie de famille qui t’attend sagement comme chaque soir, quand au-dehors s’évaporent les couleurs et parfums du printemps qui vient d’éclore donnant un semblant de vie à ce décor de mort, le temps s’est figé depuis un an déjà. Tandis que glissent mes vêtements sur le sol, que mon pied effleure l’eau tiède et insipide de ce bain aux senteurs vanillées, et que doucement, en apesanteur, mon corps exsangue et tangue, nue et blanche chair, qui se fond doucement dans la moiteur de cette pièce, pendant que l’obscur s’étend à perte de vue et que la nuit finit par engloutir le jour, lorsque la douceur de mes pensées volubile jusque toi, que la route défile sous tes yeux à la vitesse de l’éclair, quand tu touches encore inlassablement de tes mains ce petit écran de verre qui nous sépare, posé sur le siège à coté de toi, alors surgit de nulle part ce camion aux phares blancs et aveuglants, qui vient couper ta route dans un bruit de frein violent qui fracasse l’écosphère en deux.
Il ne reste soudain que ce terrifiant silence qui hante à jamais mes nuits.
Tremblement de soi
Lorsque enfant, à son réveil, elle se retrouve debout, dans le noir, au milieu de sa chambre, devenue
énigme,
du bout de ses bras tendus, ne rencontre aucune matière comme mur, lit ou cadre de fenêtre,
tous disparus, n’existent plus,
se fige là, sur cet îlot, entouré de rien,
où suis je, terrifiante question
qui s’agrippe à elle avec la menace de basculer dans le vide
d’une possible chute interminable et consciente,
comme un lent glissé d’un corps sur un glacier tombant dans la mer,
si elle ne meurt pas de peur, sa fin sera un enfer,
et si toute tentative de bougé lui est interdite,
seul, un geste peut la sauver ;
Alors elle entendit son cri qui surpassait de loin la voix d’une enfant,un cri à ouvrir une porte d’un coup,
un flot de lumière la toucha et par magie, le monde reprit ses esprits, ses marques et la petite aussi.
De cette apprentissage du vide,
des laissées de ce tremblement de soi comme traces d’âme fugitive,
sont des marques recroisées souvent,
à tous les quatre chemins du cours de sa vie.
Conseil
Si tu jettes les photos avant qu’elles jaunissent, si tu quittes la maison avant d’y mettre les pieds, si tu effaces tes mots avant d’offrir le texte, si tu déformes le miroir avant qu’il t’ait regardé, si tu sors sous la pluie avant qu’elle soit tombée, si tu retournes le coup avant qu’il soit porté, si tu t’élances avant d’avoir à fuir, si tu perds avant d’avoir à gagner, si tu mens avant que vérité soit faite, si tu tombes avant de sauter, si tu esquives avant d’attaquer, si tu aimes avant de connaître, si tu oublies avant de ressasser, si tu refermes avant d’ouvrir, si tu en ris avant de pleurer, alors tu pourras décider sans crainte et en secret de ne jamais mourir.
Lorsqu’arrive la fin de sa journée, rien ne semble changer autour de la baie vitrée hermétiquement close, et elle n’a pour horizon que la mer de nuages flottant, indéchiffrable, au pied de la tour comme une couette lourdement oubliée sur un lit. Le soleil comme une boule de feu qui explose sur la ville depuis ce matin mais qui reste dissimulé, sauf du haut des étages supérieurs de la skyline en bord de mer. Si elle se levait, allait coller son nez à la vitre enchâssée dans le sol, et regardait en bas, tout en bas, alors elle pourrait apercevoir, dans une trouée cotonneuse, un lampadaire déjà allumé malgré l’heure et qui éclaire de son aura orangée la route grasse d’humidité et de la suie des paquebots restés à quai qui tirent sur leur laisse. Et puis il serait normal qu’elle retourne prendre sa place face au courbes et aux chiffres qui défilent par saccades et se reflètent dans ses lunettes, dissolvant son regard dans un flux numérique et éphémère. Et puis, elle décroise les jambes, recule son fauteuil et referme son ordinateur qu’elle place bien au centre de son bureau.
Lorsqu’il leur paraît évident, mais tellement improbable, qu’elle va se lever, prendre sa veste, se diriger vers le fond de la salle, en franchir la porte et qu’ensuite il ne lui restera plus qu’à patienter devant l’ascenseur dont le bouton clignote avant de s’y engouffrer, ils tournent la tête, leurs regards balayant la pendule murale, la mer de nuages à l’extérieur à la recherche d’un signe des autres, aux regards aussi vides que le leur. Comme si ils ne pouvaient entendre le ballet des portes qui s’ouvrent et se referment avec la voix pré enregistrée souhaitant la bienvenue aux passagers embarquant à chaque étage. Puis un long silence persiste. Comme si l’activité ne pouvait reprendre qu’une fois qu’elle aurait bien quitté le bâtiment.
Et c’est alors que tous voient passer un corps qui chute et frôle les baies vitrées incassables, comme au ralenti, avant de disparaître dans la mer de nuages.