Au premier instant de la première nuit
Elle avait veillé le nourrisson. Le nourrisson tout juste né en silence…
En silence il lui avait sourit et tout s’était éclairé.

Éclairé d’une lumière forte qui suspendait le temps. Le temps contre lequel il lui avait toujours semblé lutter; 
Lutter, douce, fébrile, désespérée ;
Désespérée dans son enfance inversée…

Inversée à veiller sur les autres, comme mue par une contagion! Contagion à laquelle elle cédait ; Dont il faudrait bien se délester…

Se délester pour que l’enfant quitte la fusion; Quitte la fusion pour devenir une et plusieurs !

Une et plusieurs au grée de la terre en mouvement ; Mouvement qui toujours l’avait effrayée : orage assourdissant !

Assourdissant en ses nuits fondatrices où elle avait vogué au bord du gouffre !

Gouffre dont l’esprit et le coeur ne se défont qu’au prix d’un lent voyage !

Voyage intérieur, discret, qui cette première nuit s’ était clos.

S’était clos alors qu’elle avait pensé. 

Pensé et crier comme une nouvelle certitude; Certitude subite :  » Je suis quelqu’un de bien ! » 

Quelqu’un de bien et la honte s’était éloignée : vaincue enfin.

Vaincue alors qu’elle lui donnait son nom auquel le nouveau né lui répondit dans un souffle d’instinct!

Un souffle d’instinct qui scella le plus secret serment; Serment d’amour muet; Muet. Muet et évident.

Premièrement :
Je quitte les draps froissés et m’arrache à la chaleur du lit. Le rideau métallique rembobine la nuit, le jour pénètre dans la chambre. Dehors l’herbe est toute irisée de gelée. Le soleil blanc de l’hiver éclabousse la terrasse. Encore toute endormie, comme je frisonne un peu, je m’enroule dans un peignoir épais. Le sol est tiède, doux sous les pieds nus. « On such a winter’s day / I’d be safe and warm … ». Derrière les vitres, merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges et bergeronnettes, ces lève-tôt, picorent dans les demi-noix de coco, remplies de graines, qui font office de mangeoires. Mon estomac gargouille. La faim s’invite au saut du lit.

Deuxièmement :
Dans la cuisine infondée de lumière, tu m’accueilles d’un baiser. Odeurs de café et de pain grillé, je salive. Les oiseaux s’ébrouent dans la glycine toute nue, ils chantent et s’appellent. Je sifflote aussi. Je les contemple longtemps en sirotant le café. Ils m’amusent et me font rêver. Merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges ou bergeronnettes, je les sais par cœur à présent. Quand je sors fumer une cigarette, eux s’envolent dans un bain d’azur. Le ciel est d’un bleu intense ce jour. Une fourmi, petit insecte sans aile, suit résolument son chemin entre les dalles. Besogneuse, elle se hâte en zigzagant. « There’s a place called Kokomo / That’s where
you wanna go / Baby, why don’t we go? … ».

Troisièmement
Il est temps de se presser lentement sous l’eau chaude. Dans la salle d’eau, une araignée domestique a crocheté sa toile dans un angle du plafond. Je reconnais la tégénaire, inoffensive arachnide à longues pattes. Elle se balance au bout de son fil de soie pendant que je me savonne , me rince et me sèche. « Ooh baby baby, it’s a wild world / if you want to leave, take good care … ». Elle est confiante comme une amie. Je le suis aussi. Je la salue en partant. J’entortille mes cheveux et visse ma casquette. Je suis prête.

Quatrièmement
Je sors me promener dans la forêt avec toi. Main dans la main, nous chiffonnons les herbes, les mousses et les feuilles mortes sous nos pas. Nous avons de la musique dans les oreilles. Je peigne des yeux les arbres qui frisent. L’air est frais. La terre respire. Son souffle sent l’humus, le mycélium et le pin sylvestre. Tu me montres les traces et les empreintes des animaux des bois. Nous marchons côte à côte sous les feuillus. Bientôt le soleil rougit. De la sorte passent les douces heures. Ainsi va la vie. La nôtre et celle des bêtes. Les jours parfaits. La vie heureuse avec toi. « Oh, it’s such a perfect day / I’m glad I spent it with you / Oh, such a perfect day / You just keep me hanging on / You just keep me hanging on / You’re going to reap just what
you sow … »

1 California Dreamin’ – The Mamas & The Papas
2 Kokomo – The Beach Boys
3 Wild World – Cat Stevens
4 Perfect Day – Lou Reed

Des mots

Premier mot quasi muet murmuré comme dit pour soi-même ce souhait du jour que l’on aurait arraché à la nuit comme une plume

Deuxième mot plumé papillonne clairsemé bordure de lèvres susurré sorti de son nid tout ébouriffé pouffant ses heureux hasards dans l’attente ou la promesse à venir

Troisième mot souvent promis jamais tenu décline ses prédictions ses aventures le son produit chantonne un air que l’on respire de la bouche à la bouche

Quatrième mot déraciné s’accroche à la langue qu’un flot brutal fait dévaler sa pente inversement proportionnelle la durée de vie écourtée rentré dans la gorge

Premier son peut-être indécelable pour l’une des deux oreilles peut-être la traversée de l’os comme un gémissement sourd une griffure dans la jointure


Deuxième son amplifié dans la pliure du genou un craquement la course des nerfs leur galop en surface quelque chose flotte à l’intérieur qui prend feu


Troisième son la plainte gravit la pente jusqu’au crâne le choc s’entend loin au cœur centaines de bêtes à l’œuvre la plaie vive brûlante tout le corps irradié

le fleuve sans draps

A 6h
tu mets tes chaussettes bleues
comme ton pull
ma pochette
ta veste
la gourde

il est 6h
où sont mes gants
le froid
la pluie
le fleuve qui déborde
prends les grands draps
tu murmures
tu peins en blanc
l’enduit
les affiches
le chauffage

il est 6h
où sont mes gants
couper mes ongles
acheter des chaussons
ne pas dormir
oublier le réveil
le matin
la nuit
le soir
ton anniversaire
les bougies
les allumettes qui tombent
la poussière sur le toit
prendre le balai
nous coiffer
mettre un bonnet

6h
les gants sur la table
le coup d’éponge
senteur verveine
la tasse dans l’évier
que tu recolles

6h
descendre les escaliers
ton manteau à la main
le couvercle tombe
le carrelage, la glue
sur la liste de courses

il n’est plus 6h
le casque sur le coude
tu le mets sur la tête
l’essence
le plein
tu démarres
prends les grands draps
le renard qui traverse
le pont sous les pieds
le fleuve qui déborde
les draps dans le coffre
la clé pour ouvrir
la gouache au plafond

6h
tu lèves les bras
tu mets tes gants
les chaussons sur les pieds
le bonnet sur la tête
tout habillée
une carapace
un homard

6h
grandir
changer d’année
gratter la peau
mettre une chemise
et des boutons
puis
recoller le couvercle
la théière
garder au chaud
tout mettre dans le bain
l’éponge sur les ongles
les cheveux qui tombent

6h
tu as soif
tu n’es pas dans le courant
le fleuve
la noyade
et tu dors
tu plies les draps
la gouache est tombée dans l’eau

Enfance

Premièrement

Mes nuits-
Noires d’angoisse

Mon corps-
Un château hanté par mes peurs du silence. Le fantôme de la mort rode en moi.

Non je ne voulais pas dormir.

Deuxièmement

Mes parents-
Des morts-vivants.

Mes pleurs perçaient leur os, ils étaient invisibles d’amour. Pas le droit de les réveiller.

Leur lit-
Une tombe aux fleurs de l’égoïsme.

Je n’avais pas le droit d’avoir peur du noir.
Je n’avais pas le droit de me lever. Le froid de mes terreurs nocturnes embaumait ma couverture, linceul d’un abandon.

Troisièmement

Le jour se levait mais maman était resté dans sa nuit. Sombre, elle était transpercée par le spectre du soleil de mon existence. Elle en avait si peur, perdue dans le labyrinthe épineux de ses douleurs. Elle errait dans notre maison de glace. Je glissais vers elle mais jamais je ne la rejoignais.

Quatrièmement

Je mettais mes patins de courage à mes pieds mais je me changeais en statut de sel, figée par ses réactions violentes.

Cinquièmement

J’allais vers la lumière de l’extérieur, trop éblouie par le soleil des autres, je disparaissais. Je fusionnais avec le rien, l’air, le vide. Je devenais comme elle, comme lui. Un mort-vivant.

Sixièmement

Mes yeux refusaient de quitter mon monde. Ils étaient des crayons, des pinceaux, des feutres de couleurs de ce (et non ceux) qui m’entourait. J’avalais petit à petit la beauté qui ne crève jamais. Mes yeux m’ont ainsi raconté de belles histoires, auxquelles je crois encore aujourd’hui.

La traversée

Premièrement

Le cliquetis métallique de la clef dans la serrure, puis le bruit sourd de mes pas sur le carrelage bigarré années soixante-dix des escaliers. Leurs soixante-dix marches me conduisaient, une fois la porte refermée, jusqu’à cette longue et interminable rue, sombre encore à cette heure matinale, dans le vrombissement des moteurs, les klaxons des voitures et leurs vapeurs. Ces monstres aux yeux jaunes, perçant l’aurore hivernale et le silence de ma solitude, ne cessaient de me tourner autour. La gare au loin.

Deuxièmement

La gare sur ma gauche. Je passais parmi les loups, figés là à jamais, condamés à regarder les trains et leur ombre offerte par la lumière des réverbères. Je les caressais, m’attardais dans cette ronde que formait la meute pour puiser de sa force. Puis, à nouveau les escaliers menant sur un joli croissant de lune en bois ; cette passerelle surplombant les lignes des voies ferrées. Seule, capitaine,
comme à l’avant d’un paquebot. Crissements sur l’acier. Le soleil freinait des quatre fers. La gare en dessous.

Troisièmement

La gare sur ma droite. J’admirais les couleurs interdites sur les murs du quartier. Invitation au voyage : personnages de Chine en plein milieu d’un champ, le bateau sur la mer avec un goéland. Hier encore ils étaient gris. Le ciel le resterait aujourd’hui, la nuit avait déjà fait don de toutes ses nuances subversives. L’air encore frais prenait vie sous mes pieds, me donnait des ailes. La voix séduisante se répandait sur les quais, me suggérant ses destinations. J’accélèrais le pas pour ne pas le manquer. Début de journée au bureau. Me remettre sur les rails. La gare derrière.

– Le lit appelait les savates
Les savates appelaient le Soleil
Les savates prenaient la forme
d’un tableau de Mondrian

Le lit prenait la forme de mes obsessions
Le lit donnait le courage aux oiseaux
Les oiseaux donnaient le courage au Soleil
Le lit chantait la chanson du café
Le café coulait sur mes espérances
comme un livre précieux

Le lit faisait une dissertation
sur la pollinisation des pissenlits
Les savates rejoignaient la danse
Le lit buvait le café que j’avais laissé
pendant que le Soleil pleurait
La disparition des hérissons

Le lit n’avait pas de cœur
Le cœur n’avait pas de courage
Le courage ne prenait pas de café
Il préférait une tasse de thé
avec un nuage de lait
sans Soleil

Le lit ne lisait pas
Le lit enserrait mes souvenirs
autour de la gorge
comme une cow-girl ratée –

Premier
le vent est dans la mer
mais la mer peut envoyer quelques gouttes dans le vent
devant cette mer et ce vent, la femme danse avec du bois
le bois, on dirait qu’il danse avec la femme, mais c’est faux
lui, il est juste le bois
le bois qui ne coule pas dans la mer

Deuxième
c’est un amoureux qui est sur le sable
mais le sable est aussi un peu sur l’amoureux
sur le bas de son pantalon par exemple
mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres
le sable est dans beaucoup d’endroits
il est dans la mer

Troisième
La femme qui danse et l’amoureux ensablé
se regardent sans se toucher
ni se parler
ni rien d’autre, d’ailleurs
Pendant ce temps-là :
toujours demeurent la mer et le vent.