ce qui reste de nous

Dans la cuisine, on n’échangera pas sur les émotions qui tapissent l’atmosphère, on préférera le choc-tintement des casseroles, on maintiendra les cheveux lisses, les traits tirés, les nuits éparses, on gardera la pose photographique, affichera les portraits dans l’entrée.
Nous n’avons pas été. Ne plus vieillir sur papier glacé.

Dans le canapé, on n’étirera aucun corps, on composera un amas de peau et d’os. On effilera les minutes, comme on pèle une banane. La fin engloutie, on se lèvera pour la promenade à dix jambes.

Pas de mots, des gestes épuisés, une danse qui contourne ce qui crierait : plus de liens !
Seulement la figure !
Performance, pas de parole. On laisse nos voix sur les seuils, on soigne encore dans l’épaisseur du sens, ce qui reste. Ce qui reste de nous. D’un geste, elle balaie les miettes.

Une vie en lipogramme

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Ne pas s’enivrer de futile
Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
Ne pas s’attarder sur nos ombres

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Lavons ces limons 
pour continuer à avancer
Lavons ces limons 
pour nous émouvoir 

Les yeux grand ouverts
Nous attendrir du petit jour

Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
Pas de rires pour fissurer les peines
Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
Pas de doux sur les mâchoires serrées 

Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

Une seule et unique empreinte de corps allongé 

Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                   Malgré tout 
Surtout
                              Ne pas en rester là 

Ne pas parler, ne pas se taire
Ne pas flancher
Son eau et son feu en héritage 

Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
Pas d’euphorie non plus
Mais de la paix
Et les autres tout autour 
Et la vie qui résonne
Qui s’infiltre

Ne percer les vides que pour les écrire 
Malaxer ses creux
Et pétrir ses manques
Y puiser son encre

Ecrire toutes les absences
Les faire exister de mots
Comme un alphabet de palpable 

Toutes nos absences 
Les rendre concrètes, réelles 

Exister par les manques

   Tout ce qui nous manque 
        creuse en nous 
              des lits d’écriture

Rien ne frotte
Aucune étincelle d’aucun silex
aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
et ce qui ne brûle pas s’éteint

Rien ne murmure rien ne chante
la voix a disparu
la bouche de la voix a disparu
le visage de la bouche de la voix a disparu
Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

Il n’y a plus de marée pour me nourrir
plus de lumière pour me guider
dans l’horizon plus de montagnes à escalader
tout est plat à perte de vue

Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
la route prévue a été coupée
chercher revient à ne pas trouver
se pencher dans le vide revient à tomber

Nulle part

Tu n’as pas eu le papier
Pas de papier pas de travail
Pas de toit pas de pain

Tu ne connais pas cette rue
Tu ne comprends pas ce monde
Tu n’entends plus le rossignol
Tu ne goûtes plus les grenades
Les galettes au miel de ta mère
Jamais
Il n’y a plus de musiques
Plus de danses
Rien n’est comme tu l’avais rêvé

Moins de vigueur dans ton corps
D’espoir dans ton coeur
Tu ne connais pas cette rue
Pas de toit pas de pain pas de main amie
Personne
Et tu n’iras nulle part

Tu ne prendras nulle part à ce monde
Ne recevras nulle part du gâteau
Rien
Ne te sera donné

Et tu ne pourras pas leur dire
Tu mentiras
Ne retourneras jamais sur tes pas
Jamais

Tu n’es pas mort
Tu ne vis

Nulle part 

Ne pars pas
ne t’envole pas
tes sœurs tombées
ne sont pas encore mortes
pas tout à fait pourrissantes
dans leur manteau d’hiver

pose devant ma fenêtre
unique survivante
tu tiens par un fil de compagnie
tu ne fais pas de bruit
tu me diffuses des images en couleurs
le givre te dessine des contours de rosée glacée
le soleil joue la transparence de ton or
danseuse le vent te souffle son haleine

et puis si
va-t’en !
je sais que tu ne peux résister
aux éléments des frimas
aux appels de celles qui s’enterrent peu à peu
feuilles d’automnes en tapis d’écus d’or
pour donner naissance à de fragiles violettes

devant la fenêtre
ton ombre sur ma page blanche
se balance comme poésie
reflet de ton visage
les prochains abricots d’argent
ne sont pas en sommeil
sous l’écorce craquèlent les soupirs
des bourgeons bilobés tout nus

laisse toi tomber

ne sera pas un manque
dans ma solitude ton absence
me dicte en signes invisibles
pas à pas
une écriture
dans une langue que je ne parle pas encore
alphabet de l’humus

Tout ce qui vibre
Rien qui se signale, rien qui se dérange, rien qui se dit
Un corps de granit ou de marbre, une roche polie, un façonné de cristal, comme un mirage oublié
Rien d’inutile, rien d’efficace, dans cet objet-poids posé au milieu de la ville
Rien de logique dans cet objet pesant dont le rapport à son environnement n’existe plus
Rien de perceptible, soulagement face à ce sens invisible, cette danse figée, ce geste figé, cette masse qui se regarde sans se laisser approcher
On ne récupère pas un objet qui se tait
On n’embrasse pas un être qui se tait
On ne comprend pas malgré elle une enquête qui se dérobe
Ne pas croire à la vérité
Ne pas essayer de vérifier l’absolu
Ne pas manger dans la main des statues
Ne pas retirer la mousse qui pousse dessus face nord
Ne pas imaginer que la moisissure ne sent pas
Rien n’est moins sûr que le sens d’une histoire quand dans mon regard ne danse pas une statue
Rien n’est moins essentiel quand le funambule avance, solide et fragile, face à son fil ténu
N’est-on pas avare de tendresse lorsqu’on habille l’inconnu de ses propres vêtements,
De sa propre peau
Des frissons de son cœur
Des bruits de ses torrents bien à soi
Est-ce que ça se souhaite, d’être d’accord avec ce qu’on voit ? Est-ce que ça existe seulement ?
Ne pas oublier que ce bloc taillé un jour par des mains vivantes est sorti ensuite au grand jour, a été posé à la vue du soleil, du vent, des eaux étranges et instables du ciel, proposé alors à tous nos yeux
Posé en vertu de l’urbanisme à des centres, des places, des carrefours, pour ne pas déranger les pieds vivants qui foulent les trottoirs, se frayant un chemin parmi des vélos devenus plus agressifs que des voitures

Qu’est-ce qui gît ?
Il n’y a pas que la mort qui nous trompe
Il n’y a pas que des figuiers qui remontent à la surface faisant fi du béton
Il n’y a pas que le béton qui tue
Il n’y a pas que le vent qui fouette nos regards et abîme nos yeux verts bleus et rouges
Il n’y a pas que le sang qui donne la vie
Ne pas consteller d’humilité nos yeux fait mal
Fait mal aux cheveux
Il n’y a rien à dire de vivant qui ne soit alors terminé
Il n’y a rien de grave à ça
Rien
C’est juste pour sourire au mieux
Ne pas souhaiter l’incompris
Ne pas souhaiter le maudit
Ne pas maudire parce que j’ai peur, parce que j’ai froid, parce que j’ai attendu une idée au coin d’une rue et qu’elle a failli
Ne plus fantasmer des trahisons là où simplement une pensée n’était pas intéressée à quitter son antre serti
Ne rien faire d’autre que regarder, sans jugement
Ne pas hésiter à tourner le dos aux monolithes, même cinq minutes seulement, pour respirer, sans morale
Rien à attendre d’une statue au coin d’une rue qui n’a pas vécu et autant vécu qu’un souvenir de chair et de fumée
Rien, et puis l’enlacer aussi, avant de tourner les talons

Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs

De la nature et du cœur 

Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme 

Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés

Aux terres 

À l’épuisement des sols et des cœurs

Tu ne consentiras jamais 

Aux guerres contre les peuples 

Contre les opprimés, les corps vulnérables 

Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et

Les lâches, ceux qui se taisent et font mal

Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent

Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant

Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante

Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur

Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché 

Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil

Tu ne dormiras pas sur les cendres grises 

Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine 

Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes

Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes

Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles 

Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront 

Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort

Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées 

Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie

Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil

Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.

Face B

La chambre n’est pas tamisée
Le lit n’est pas défait,
L’épaule n’est pas dénudée

Indécents

Il n’y a pas de musique
Il n’y a pas de parfums
Il n’y a pas de souvenirs

Imperceptibles

Dehors, les paysages ne sont pas opaques
Il n’y a pas ta main
Il n’y a pas ton souffle
Je ne vois pas tes lèvres

Invisibles

Il n’y a pas de fleurs
Il n’y a pas de repas
Il n’y a pas de promesse
Je ne vois pas tes yeux

Insolents

Ne pas sortir du lit
Ne pas penser
Ne pas courir
Ne pas parler
Ne pas ouvrir la porte

Impossibles

Il n’y a pas de manque
Il n’y a pas d’adieu
Il n’y a pas de rencontre

Innamorento

Ce qui m’agite ?
Je crois que c’est un souffle
ou alors son esquisse.

Oui.

Un souffle sans aspect,
qui couvre de buée
les lieux supposés de mon reflet.

C’est nulle part qu’il va,
mais il m’y emmène.
Toujours

Il me porte toujours
       vers

Il est aiguillon
Il est intarissable
Il est synonyme du vertige
du vertige qui a perdu la mesure de sa chute.

Qu’il est étrange d’être presque dépossédé par l’idée du possédable !