En bord de jardin, assise sur un banc, il y a celle, isolée, qui n’a jamais cru que ça arriverait. Jamais vraiment. Qui a quand même choisi sa robe avec attention, blanche aussi, par provocation. Et qui s’est dit qu’elle serait celle qui se lèverait à l’église pour s’opposer, mais ne l’a pas fait.
Debout, à côté du buffet, il y a celui qui est venu manger gratos. Il est debout parce qu’il n’a pas de table, parce qu’il n’est pas invité, et, à côté de lui, il y a son pote qui glousse en disant : « C’est bien dans Les Valseuses que les mecs s’invitent à un mariage, non ? »
À chaque table, il y a des groupes, rangés dans les bonnes cases. Les mariages ne sont pas faits pour mélanger, juste pour arranger les mélanges.

Les amis. On a mis ceux de Mademoidame avec ceux de Monsieur. Et là, il y a celle qui a attrapé le bouquet de la mariée, qui avait déjà les joues roses d’excitation : elle serait la suivante ! et qui se laisse courtiser d’un pied opportuniste qui profite de son trouble et de son ébriété pour lui faire des avances. Il y a le propriétaire du pied qui a retiré son alliance pour ne rater aucune occasion et le complice goguenard qui se gausse en silence de la dinde qui finira farcie dans un massif de buis.
La famille. Les parents et beaux-parents, les frères et sœurs, et, aux tables adjacentes, les tantes et les oncles, les cousins et cousines. Le père de Monsieur à côté de la mère de Mademoidame la regarde avec indifférence et ses questions affichent une curiosité factice. La mère de Mademoidame, elle, n’ose pas le regarder. Cet homme l’impressionne. Les mariages font parfois s’entrechoquer des mondes.
Les élus. Mademoidame, les yeux plongés dans ceux de Monsieur, le sourire rivé au pupilles. Monsieur, l’air béat, très en verve, en rire, la ressert de champagne, la resserre dans ses bras et la soulève pour l’emmener sur la piste de danse.
Sur la piste de danse une fillette se trémousse, un nœud rose dans le dos de sa robe d’ivoire.

J’ai été invisible. Longtemps. Enfant taiseuse, discrète, disciplinée. De celles que l’on
oublie.
Je suis devenue sauvage. J’ai perdu le lustre de l’obéissance, ma douceur, développé
mes aspérités.
Étonnamment, j’étais née polie, je suis devenue brute.

– Tu ne te souviens pas de moi ?

– Non.

– Nous étions meilleures amies…

En terminale, retrouver ses marques auprès de ceux qui ont compté… Découvrir
l’absence d’empreinte laissée.
J’ai été naïve.
Je suis devenue lucide, sans pitié, sans regret à couper les amarres.
J’étais partie de force, souvent. Je me suis mise à partir de gré. Chercher la forêt, la
terre, la montagne. Courir en montagne. Me cacher dans les abris sous roche, me
couvrir de feuillages. Chasser.
J’ai été invisible.
J’ai choisi de le devenir. Je suis devenue invisible.

Annonce

Vend terrain
atopique, atypique

d’une certaine surface
plane
mais pas seulement
courbe
grenue
(ci-joint une liste d’adjectifs
non exhaustive
dans laquelle piocher
les qualificatifs les plus appropriés
selon vous)

pour raison
inavouable

si cela vous intéresse
adressez un courrier
une lettre
anonyme
(vous pouvez découper les caractères
dans ce journal même
où l’annonce paraît)
à l’adresse
non indiquée
ci-dessous

Il fait nuit, tu n’as pas allumé la lumière. Il te manque, tu ne veux pas voir qu’il est absent.
Tu avances dans le couloir, à tâtons. Mur de droite sous la main droite comme une immense rampe plate que tu suis. Une palissade. Ta maison s’est muée en un labyrinthe. Tu cherches la faille, la sortie.
Là, tout à coup, sous ta main la trace d’une boursouflure, une cloque traversée d’une ligne accidentée. Tes doigts la détourent, s’interrogent, il n’y a rien de tel sur ton mur. L’angoisse. La mer qui monte dans ton gosier.
À cet instant, tu sais combien tu es fragile, vulnérable… seule. Tu as peur parce que tu es seule. Tu as peur parce que si le mur ouvre la bouche – c’est bien la bouche du mur cette boursouflure, cette plaie que tu sens s’animer sous tes doigts – si le mur ouvre la bouche, personne ne sera là pour le voir t’engloutir.
Tu fais le vide dans ta tête, tu dois te ressaisir. Tu inspires. Tu souffles. Tu inspires. Tu souffles. Tu dois te trouver à trois mètres de la porte de la salle de bain. Tu seras à la salle de bains dans trois mètres à peine. Tu pousseras la porte et là, par la fenêtre, la lune t’aidera à y voir plus clair. Tu ouvriras le robinet, te mouilleras le visage pour camoufler tes larmes… voilà, dans trois mètres à peine, ça ira.

Marseille

Et tu t’es éloigné quand ça a commencé. Tu t’es éloigné et tu n’as plus parlé. La grande ville ne l’a pas remarqué, tu y es revenu quelques fois. Un ou deux jours pas plus, par peur peut-être de retomber. Tu as été heureux là-bas tu disais, mais l’arrivée de l’enfant, l’appartement trop petit pour trois, maintenant, fini ton grand voyage, on arrête de déconner, retour auprès des proches, de l’autre côté du pays.

C’est toi qui les aide maintenant qu’ils sont vieux. Tu ne regrettes pas ton choix, dans tous les cas tu l’aurais fait, partir, mieux valait il y a quinze ans, quand t’étais jeune.

Maintenant tu t’en fous de tout ça, les villes se ressemblent. Là-bas il faisait trop chaud, ça te rendait malade, ici ça fait campagne, ça te rend triste.
Partout tu te sens seul, maintenant t’essaie même plus les relations, les femmes, toutes se ressemblent. Avant tu supportais une capricieuse, ça t’enfermait, maintenant tu habites avec une folle et ça t’enferme encore.
Tu as été, dès tes trois ans, quelqu’un d’anéanti et tu es maintenant toujours brisé en mille morceaux. Tu as guetté sur le toit, adolescent, le signe d’un espoir et tu connais maintenant la déception des nuits d’attente.

Les journées passent et tu continues ce que tu as toujours fait, subir leur lent défilement.

Die Bachen lesen ein buch

A trois,
Tu vas arrêter. Pinailler sur n’importe quoi, tu vas arrêter.
Ta bouche, tu ne vas plus l’ouvrir, elle sera fermée
Et ta soit disant brûlure dans le ventre pour moi, tu vas l’éteindre.
Sans adresse, sans verbe, tu ne me verras plus, je ne suis plus dans la grande existence.

Et ensuite,
Tu partiras en Allemagne, à Berlin, où tu veux.
Tu n’auras plus d’amour pour moi, tu n’y penseras pas, ça n’est jamais arrivé.
Les attentes et les grands sentiments, la toute-puissance et l’enfermement. L’enfermement.
Tout ça n’aura jamais eu lieu. Tu partiras en Allemagne peinard, et je partirai sans coup,
tranquille.

Bloc 7

J’enfile des gants jetables, entre dans le bloc, l’opération a eu lieu, des morceaux sur le sol.
Je t’ai vu par la porte, je ne t’ai pas souri, tu étais sous anesthésie.


Je commence par les surfaces, nettoie les tuyaux des machines, du produit pour la Bétadine,
de l’eau chaude pour la graisse.
Je ne te connais pas, tu es un patient, ils t’ont amputé la jambe.


Je ne change pas de gant, prends le balais, trois bandeaux, je poursuis par le sol. Des bouts
d’os et fils de suture, des restes de toi sur mes pompes.


Et je porte avec moi l’odeur de ton sang.
Le sol est lavé.
Et je porte avec moi le poids de ta jambe.


Je transporte la jambe dans le bac à poubelle, j’ai gardé les gants, l’odeur de ton sang partout.
J’ouvre le grand container, le sac en plastique menace de percer et te jette à l’oubli. J’enlève
mes gants, change de charlotte et de blouse, l’odeur de ton sang partout.


Il faudrait me passer au Kärcher chaque fois que je te quitte, pour éviter que le soir, chaque
fois que je te quitte, te retrouve et te cherche, l’odeur de ton sang, traque et renifle, des
poignets jusqu’aux coudes, des coudes aux poignets, l’odeur de ton sang.


J’aurais beau me laver, mettre des gants une charlotte, respecter le protocole entier de
nettoyage, rien n’enlèvera.
Des insomnies de Bétadine et des réveils au goût de fer.

Des ongles

Il y a ceux qui ont les ongles longs et ceux qui ont les ongles courts
Il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas.


Celle qui ne peut s’empêcher de les mettre à la bouche, c’est dégueulasse, tu t’es lavé les
mains en rentrant.
Celui qui a les doigts tellement rongés qu’à chaque faux mouvement ça saigne, c’est sale, tu
devrais mettre un pansement.
Et puis il y celle qui sait toujours tout sur ce que les autres devraient faire pour aller mieux,
Celui qui explique, qui soutient que là, non, pas comme ça.
Et l’autre qui se rajoute sans être invité, lui aussi a son mot à dire, son explication.
Un dernier se permet d’ajouter de l’eau au moulin, pour l’échange voyez, la beauté de la
réflexion commune.


Alors celle qui se bouffe les ongles continue de se les ronger
Celui qui saigne des doigts, continue d’avoir mal
Et pourtant tous sont ensemble.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
Il fait ça.

Il se lève du banc
pose le sac en plastique sur le banc bien au milieu
fait le tour du banc dans un sens
fait le tour du banc dans l’autre sens
s’assied à côté du sac en plastique
et le vide en posant toutes ses affaires sur le banc
toutes ses affaires une à une toujours dans le même ordre
à la même place sur le banc
il les regarde
il vérifie.

Puis il les remet dans le sac en plastique
une à une toujours dans le même ordre
il repose le sac en plastique par terre
il se lève du banc
fait le tour dans un sens puis dans l’autre
toujours le même sens en premier
se rassied sur le banc.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
exactement à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure


Ses affaires toujours les mêmes depuis toujours
il les place
toujours à la même place sur le banc
le journal daté du 16 juillet 1986 – le petit bouddha écaillé – la bouteille en plastique avec
l’eau bénite de Lourdes – le carnet avec les noms les adresses les téléphones – le
couteau suisse qui n’a plus de lame – la manche en tricot rouge – la petite poupée
dans cet ordre-là toujours
sur le banc
puis retour dans le sac plastique.


Il fait ça.

Il regarde bien chaque objet
sa place sur le banc
il vérifie
à la même heure exactement bien qu’il n’ait pas l’heure
trois fois par jour
en toute saison.


Il ne regarde pas autre chose
les gens qui en marchant s’écartent un peu du banc
les enfants qui montrent du doigt et qu’on tire par le bras
ceux qui ne dévient pas de leur route parce qu’ils le connaissent depuis longtemps
ils l’appellent le vieux fou mais il ne le sait pas


il ne les regarde pas.
Il sait seulement qu’il doit faire ça
ses affaires
vérifier
le tour du banc dans un sens
le tour du banc dans l’autre sens
toujours le même sens en premier
et se rasseoir.

La foule végétale

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les
entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles,
disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs
griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les
gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure
de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour
capturer la bonne fortune.