Dans la solitude, la reconnaissance des livres

Personne ne pense aux livres
Personne ne pense à la solitude des livres
Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
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Moi je pense aux livres,
Personnes qui pensent
Comme moi
Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
Plus une personne qu’une autre
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Moi je pense aux livres
Que j’ai lus, relus, élus
J’observe et contemple
La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
Celle argentée et mystérieuse de Solaris
Ou celle défraichie
Brulée par la lumière de L’aveuglement
D’occasion daté
1984
_
Moi je pense avec des livres
Exposés, fragments de phrase
Amoncelés en nuancier
Des moments d’être rassemblés
En attente de,
Inconscients des émois et ressentis
De lecture
Nuls, mais une certaine connaissance
De moi à travers
Eux
Personne ne pense sans les livres
_
Moi je pense avec mes livres
Je les sors contre mon oreille
J’écoute leurs pages
Et chacun me conte son histoire
D’une voix ensommeillée
Sous la lumière,
Nostalgiques du soleil
Les tranches alignées
S’ennuient sur les rayons avec

Sur leurs pages préservées
Dans des chambres de cuir
Ou de papier,
Jaunies, les mains des années
Passées, à la surface
Des sentiments révolus
Inscrits sur les pages,
Ces univers solitaires où
Éternelle Antigone
Je cherche
D’autres lois que j’imagine 
_
Moi je pense mes livres : dans
Une solitude partagée
La (re)connaissance
D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
Imaginaire, musée de l’âme
Sur les tranches de ma mémoire
De moi me délivre
Et le Moi
Délivrent des livres

Les Dieux dorment dans les musées

Loin de leur magie première
Des curieux les contemplent dans leur nudité
Ouverte au commerce des images et au discours scientifique
Libérés des lieux sacrés
Où jadis ils furent vénérés
Ils sont là
Trônes Masques Statues
Dans leur sommeil de verre
Transformés en œuvres d’art
Soumises aux enchères du marché
Dans l’oubli des rites anciens
Déplacés
Ayant la nostalgie de l’Esprit…
Ils se souviennent encore dans leur sommeil de verre
Des voix qui les rendaient vivants
Des gestes qui les rendaient vivants

Les Dieux dorment dans les musées

C’est le Nouveau-Mexique
C’est Taos
C’est un ranch

C’est un banc sur le porche
C’est un banc sous le grand cèdre
C’est un sanctuaire au bout du chemin

C’est entre le sanctuaire et le ranch que le ciel monte
Il est bleu, d’un bleu si vibrant qu’il colore mes sentiments
Et écrase l’ocre de la terre et l’émeraude du cèdre

J’y suis allée
Une fois
J’y suis retournée
Chaque jour depuis
Dans ma tête

Sa présence manque
La porte soupire
Le banc se souvient de la légèreté du corps
maigre
Le cèdre se souvient de l’appui du dos contre son écorce
La poussière ocre ne célèbre plus le moindre de ses pas

Mais le ciel 
Mais le ciel et le vent transportent ses paroles

J’y retourne souvent
Chaque fois mon pied vrille sur les cailloux
Chaque fois mon souffle manque
Chaque fois la pièce que je pose sur sa tombe
Brille d’un éclat mat

D’autres pièces peut-être
D’autres pas peut-être
D’autres paroles murmurées dans le cèdre

Il a cessé de respirer
Il est tout autour

Sa trace tremble   
C’est un ranch
C’est Taos
C’est le Nouveau-Mexique

Pourquoi pas

J’ai du chagrin aujourd’hui
Car on distingue à peine,
Sous les tas d’épines,
Les fourrés,
Les hautes herbes,
Celui qui prenait soin d’eux.


Il est comme en sommeil.
Les restes de son existence ?
Il ne sait plus, en a perdu la trace,
Tout juste se souvient-il de ceux qui le foulaient
Les pas sages
Les pas pressés,
Les pas distraits,
Les pas sans âge,
Les pas désespérés,
Les pas endoloris,
Les pas de deux,
Les pas perdus,
Les pourquoi pas,
Les Y a pas de quoi,
Les pas à pas,
Les Il faut pas,
Et les cent pas,
Tous avaient une bonne raison de lui marcher dessus,
Il s’en réjouissait et donnait à chacun ce qu’il venait chercher,
Sans rien attendre en retour, juste pour faire plaisir,
Il déroulait son sol souple
Pour les pas pressés,
Ses haies encombrées d’histoires d’insectes et de fleurs
Pour les pas distraits,
L’enveloppe de ses bordures arborescentes
Pour les pas perdus,
Ses coussins d’herbe et de bois
Pour les pas endoloris,
Ses tapis de mousse
Pour les pas de deux,
Il savait s’adapter
Pas à pas
Se mettre au pas.
Aujourd’hui personne ne l’emprunte plus.
Quelles chaussures auraient l’idée de s’aventurer
Sur une ligne aussi fine qu’un fil ?
Dans un tunnel que l’herbe a envahi ?
Sur un sentier, peu engageant, qui a revêtu
Son armure d’épines et de brousailles ?


Nul ne lui prête plus aucune attention.

L’indifférence,
L’abandon,
La désertion pour celui qui a tant pris soin des pas
D’un être, d’un étranger, d’une inconnue,
D’un ancêtre, d’un parent, d’une amie.
Les constructions le menacent même,
Les mains ont pris le pas sur lui,
Arborant la hauteur de leurs murs, le gris de leur béton,
Emprisonnant les hommes, emprisonnant les pas.


Les restes de son existence attirent mes semelles funambules.
En sentir l’étroitesse,
En retrouver la trace …
Je m’engage sur le sauvageon.
Et là …
Le sentier malingre m’accueille
Comme au temps des bons vieux pas.


Son sol est toujours souple,
Même un peu plus qu’avant
Les épines, les broussailles,
Un simple bouclier,
Un rempart dressé naïvement contre les constructions.
Mes pas se mettent à écouter
Les histoires d’insectes et de fleurs
Qu’il veut me raconter,
Il en a plein ses haies
Depuis le temps…
Captivée, je me retrouve
Là,
Sur un coussin herbeux,
Juste à l’abri du temps.
Mes pas dressent l’oreille,
Entendent d’autres pas …
Des pas discrets,
Des pas légers
Pointent le bout de leur nez,
En sifflotant.
J’oublie les Il faut pas,
Choisis les Pourquoi pas,
Laisse ces pas joyeux

Se mettre dans les miens,
M’en remets aux bons soins du sentier généreux,
Pour poursuivre sur le fil …
Avec des pas de deux.

Souffler n’est pas jouer

Puis vint le tour des Alizés de souffler tous les mots qu’ils rêvaient de répandre : « Vous ne trouverez pas, dans les ciels du globe, de vents plus doux ni plus légers que nous. Voici tout l’éventail de nos qualités : polis, délicats et mesurés, nous soufflons avec régularité, ni trop ni trop peu, plus ou moins languides plus ou moins vigoureux ; c’est selon les saisons. Et les navigateurs portugais du XVe, admiraient notre constance, nous les vents exotiques, ils y trouvaient la clé pour atteindre l’Outre-mer. Nous étions importants, voire même stratégiques. Alors on fit de nous un vrai secret d’état… »
A peine leurs mots soufflés, Aquilon les surprit surgissant par le nord, agité, trépidant comme une vraie furie lâchant toute sa froideur : « Ah vous, les Alizés, vous aimez prendre vos airs. Vous omettez de dire combien de cartes trompeuses ont été établies pour leurrer les grands- voiles sur toutes les mers du monde et garder jalousement le secret de vos vents … Et vous vous vantez peu du nom moins poétique, dont on vous affublait il y a fort bien longtemps : Trade winds ; sacrifice du rêve de tous les vents poètes, vous rapportiez beaucoup. Et quand vous traversez les terres émergées et fréquemment arides ; quand vous soufflez au-dessus des zones désertiques ou semi-désertiques, vous entretenez l’aridité de ces régions comme cet harmattan, qui dans le Sahara, en été, et en toute saison, assèche les abords de l’ouest de l’Afrique. Moi, c’est sûr, on ne m’aime guère, on me trouve violent, téméraire, glacial et par trop tumultueux. Mais je ne cache rien, je suis entier, tel est mon caractère … Et puis, viendra un jour où l’on me suppliera de refroidir la Terre avant qu’elle ne succombe à toute cette sécheresse qui la fait suffoquer. »

Lac du Petit Maclus.

Lac, eau stagnante, démonstration de la quiétude, j’ai envie de me rouler dans tes bras, que mes jambes s’entortillent au gré de tes remous impassibles, implacables, obscurs

Lac, nénuphars sur ta surface, racines dans tes reflets, tu es le jardin germé dans l’eau vieille des glaciers fondus

j’ai envie de refondre ma peau à ton eau, de ressouder ma chair à tes rochers, de tricoter mes cheveux à ta vase indocile

Lac, ombres des sapins vert sur le noir de ta moire liquide, j’ai envie de croiser mes jambes à tes saphirs triomphants, de visser ma langue à ton impossible étang

de frotter mes pieds à ton fond inatteignable, pourtant si doux, de cambrer mes dents sur ton apparence épaisse, noire, d’ébène et de confettis

Lac, truites, ombres, vairons, grenouilles, entités millénaires prises dans tes filets de liberté, j’aime me jeter à corps perdu dans ton corps mouillé, et retenir longtemps ma respiration

Lac, châtaignes, brumes et longue pluie, je passe mon temps à situer ma vague sur l’envers de ton vibrato

je lèche tes bords, je sens ton odeur, je ne sais plus me séparer de toi

je sens le vide de la nudité emballer les blessures, vivifier les corps et fabriquer des baisers très solides

à la mémoire verte.

Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour

Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Rester

Dans la nuit éclairée par un demi-cercle de lune, un verre d’eau est resté sur la table. Le store de la pièce principale pas complètement baissé, par endroits les contours brillent. L’eau ne tremble pas, un cercle opaque ferme le verre, le frigidaire murmure.
A l’heure centrale de la nuit, le verre n’aime pas penser au vide. Les vivants dorment, la ville s’étend, ne demeurent que les ombres.
La porte-fenêtre au double vitrage est close et pourtant le verre sent un souffle sur son eau, il ne préfère pas regarder. L’eau frémit, le frigidaire grogne, ou alors l’imagination.
Dans la grande pièce silencieuse, sous les rayons crus de la lune, l’eau retient par sa charge. Tout le monde est parti, le verre veut le vide et dormir ; ne pas assister aux lèvres bleues de la morte qui s’approchent de lui.