Blanche immense détachée 

Elle est dans l’attente 

Là au centre

Là ou rien ne se passe 

C’est à l’extérieur que se trouve l’effervescence 

Son antre, ouverte aux yeux de tous.

Elle se révèle dans son immobilité. 

Elle est dans un Entre deux 

Entre le calme et la frénésie 

Elle n’a guère besoin de plus 

Son en-dehors fait exister tous le reste 

J’Observe…

La lumière au contour glacé.

J’écoute…

Le bourdonnement ambiant. 

Je comprends enfin pourquoi elle aime sentir ces montées de fièvre.

La fébrilité de l’avant qui fait place enfin à l’action,

celle qui fait entrer la lumière.

Le premier signe a été lorsque, nue sur le dos, elle sentit une coulée, un lâché, un tombé étrange. C’était en haut de son corps.
Mon Dieu, son sein droit partait vers la côte.
Puis il y eut, dans le désorde, l’apparition de quelques poils noirs au menton puis au-dessus des coins de la lèvre supérieure, devenue plus fine, il y eut les ongles plus durs et jaunes, les crevasses aux talons même en été, il y eut un soir dans le miroir un nouveau creux sur l’épaule, des poches sous les yeux au matin dans lesquelles les rides prennent volume, il y eut encore la chair du haut des bras qui se détache des biceps, les veines du bas de la jambe gauche qui s’enflent et noircissent, les tâches, les multiples tâches brunes, mille étoiles dans le ciel de son temps, il y eut l’annonce discrète d’un menton qui se double, les petits vertiges, les yeux mi-clos pour voir, les trous blancs de mémoire.
Dernièrement, et cela lui a fait penser à l’expérience du sein droit, tête en bas lavant la baignoire, elle sentit comme une excroissance gêner sa vue, sous l’œil gauche : une nouvelle verrue se dit-elle, au mieux un momentané bouton. Mais non, c’était juste sa chair qui mise vers le bas ne se retenait plus et venait habiter le territoire de l’œil.
Elle a aussi chaussé chez l’ophtamologiste des lunettes de correction et le monde est devenu plus vivant, plus réel, plus fort, plus à vif.
Alors c’est ça vieillir, s’est-elle dit, s’éloigner peu à peu du monde, creuser un écart, y mettre une douce et amère ouate.
Cest ça. Faire un nid au pire, s’apprêter à accueillir les souffrances du corps, qui lâche. Déjà de petites douleurs et leurs inquiétudes l’accompagnent chaque jour. Coccyx, sacrum, cœur, articulations.
Son corps se plombe, sa personne s’incarne. La voix s’aggrave et avec elle l’aplomb de dire non, la voix pour gueuler, le coffre, le trésor d’expériences, à moi, à moi, on ne me l’a fait pas, je sais, je sais même de mieux en mieux qui je suis.

Le plateau est noir

le plateau est noir
le plateau a peur du noir
qui peut imaginer
le plateau se veut seul se retrouve démuni quand ses murs perlent


c’est la sueur des corps les corps passent encombrent s’éloignent
le plateau résiste
aux monstres fondus


le noir n’est pas voulu


le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce noir pour cette profondeur qui aspire
qui inspire le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce carré découpé arraché à
la ville au tumulte aux désinvoltes le plateau sait-il

Oblivion

Au commencement était l’eau.
Les vagues giflant nos joues fumeuses,
décharnées, arides.
Nos côtes aiguisées,
nos canines mûres,
affûtées, plantées dans
nos ventres creux,
aimantés et fiévreux,
par des mois de jeûne,
fervents et caniculaires.


Et de toi et de moi,
Et de nos silhouettes furieuses,
vacillantes sur une terre madone aux falaises faillantes,
dans les ruissellements salés,
jaillissent nos toutes premières ombres-portées.


Il n’y a pas eu de début.
Le début aurait déjà été la fin.
Et ce qui avait été prédit vient s’écraser contre mes tempes humides.
Un vertige et la nausée d’une alchimie de sang noir.


La Grande Ourse dévore tout.
À l’aurore disparue, silencieuse.
Pas moins présente,
pas moins éclatante.
Éblouissante comme
la glace du vaisselier
qui ne reflète que
le centre.
Tremblant sous le pas des planches branlantes qui mènent vers la chambre.

Les murs sont couverts de visages p/u/é/trifiés/
Dans un coin reculé, empilés,
des chaises perdues et boiteuses
guettent.
Les fantômes et les chimères
tordent les pieds
des meubles drapés.
Et le lit recueille encore
dans ses fissures de chêne
les échos et gémissements
des nuits sans lumière.


C’est dans nos demi-jours
que la maison cherche
son secours.
S’ébouriffe de nos odeurs aquifères.
Au bord du gouffre, à bout de souffle,
le lit au mimosa flétri éclate,
explose en un millier de gouttes salées,
pulvérisant la chevelure de Bérénice.


La Grande Ourse lacère maintenant d’autres terrasses
aux fauteuils glacés.
Même morcelées,
les promesses asthmatiques,
murmurent encore leurs intoxications.

Puis l’air change,
Il s’engouffre dans la grande rue, taloche les
fanions, se heurte au Surcouf, s’accroche puis s’écorche de
tout son long aux balcons fauves du Sans Façon, déchirant sa voilure.


Eux dorment.
Palpitants, échoués, cousus de ruisseaux d’or.
Des bleus et des lunes apparaissent.
Le matin, striés par l’aube,
révélant la poussière, des napperons
écrus, aux broderies extatiques, étourdissent de fiction.


Rien ne bouge, pourtant tout est en mouvement.


Tout ce temps où nous étions malheureux, nous n’avons fait que nous croiser.


Pour pointer la suture qui élucide la maille
venant d’être nouée,
On déroule la pelote.
Scrutant la boucle fermée,
au commencement tout est tricoté.


Tous les choix d’une vie orchestrée de manière distraite.
Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais, peu importe leur extension de chaque côté.
Une théorie du vertige de l’espace-temps. Pli fait à l’ongle dédoublé sur une nappe cirée,
se froisse,
se réplique.
Reflet d’une froissure, épiphanique.


Au commencement était le vent.
Trop d’eau et de terre,
et mon dieu, pas de feu –
combiné avec le vent,
on allumerait un brasier.
S’il te plaît, aligne tes pieds parallèlement aux bords de ton tapis.
Mes pieds ne se toucheront plus jamais.


Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais.
Le son du vent était si fort en mars.
Quand je suis sortie,
j’étais tellement confuse,
pensant m’être réveillée au bord de la mer.
Elle se tordait,
se détournait,
nous repoussait, nous ballottait.
Vous secouait par les épaules.


J’ai la nausée.
J’ai la nausée et je me dresse, je pense.
Les rêves de ceux qui grandissent ici sont repus de la mer qui
se replie et de la tempête qui les engloutit et les dégueule
contre les vitres des bateaux qui s’écrasent contre l’église et leurs
mères ensevelies par les remous.


Sous les escaliers du château,
La Vierge aux mains béantes vers le ciel,
comme un couteau.
Des fissures forment deux chaînes d’argent tressées sur les poignées.
Le lierre qui l’entoure palpite sous sa robe.
La Vierge ne tient plus sur ses jambes.

Mais cette beauté ne m’atteint pas.
Si nous devons apprendre à être laides, soyons-le maintenant.
Car je sais ce que c’est désormais d’être un cadavre
aux ongles boueux d’avoir trop creusé,
nos langues comme des limaces râpeuses,
et nos cheveux des filaments sclérosés.
Si nous devons apprendre à être laids.


Au creux de mon aine, une chaîne carminée flamboyante veinée.
Je voudrais que ce soit mon visage que les méduses aient lacéré.
Car si nous devons apprendre à mourir, mourons maintenant, car je sais désormais ce que c’est d’être un cadavre.

Il y a

Il y a du sable collé sur mes joues
ou peut-être est-ce autre chose
mes jambes qui
plus vite que moi
mes jambes qui
vont et viennent
toujours plus vite
vont et viennent
toujours plus loin
mes jambes qui
plus vite que moi
comme folles
vont et viennent
repoussant loin
l’horizon
quand je deviens
quand je deviens
papillon ou
peut-être autre chose
quand je deviens
un truc léger
une luciole
une fumée
une mouette
une plume
un papier de soie
un voile blanc
quand je m’envole
quand je deviens une
ou bien un
quand je deviens un
ou bien une
que sais-je
presque rien
un cerf-volant écarlate dont
on a lâché la ficelle pour
qu’il s’échappe
froufroutant dans
le vent et sous
les jupons
de la mer mousseuse.

Sous la cire végétale
aux paupières de fougères
des voix se voilent
et se dévoilent
liquides│volatiles
entre les cils
un saule pleureur
se noie dans l’oubli
il ne sait plus pourquoi
il plie dans l’oubli de soi
il ploie sous son poids
d’ombre │ d’abandon


_________ » je suis une solitude
_________à jamais déversée
_________une mélancolie
_________sans origine│sans racine
_________as-tu senti parfois que rien ne meurt ?
_________de longues branches-lianes perpétuelles
_________à l’abri des fantômes
_________avec l’oubli en diadème »


dans la ravine des cernes
se dresse une prêle
vers l’arbre en vase clos
elle se dresse rebelle│ardente
de segments verticaux
en nœuds couverts d’écailles


_________ » je me souviens des lèvres
_________silice d’amours vivaces
_________chaque strate est tatouée
_________dans ma chair fractionnée
_________subaquatique je m’enfonce
_________je sustente le subliminal
_________primitive je ne fleuris pas
_________je nourris la survivance
_________empreinte je suis le jonc
_________vertébral de l’argile
_________la mémoire de l’éléphante
_________les baisers reçus savent-ils qu’ils perdurent ? « 


entre le saule amnésique
et l’herbe fossile
la rivière est une échancrure
où le corps se partage.

Parole en l’air et en terre

Je suis parole en l’air
éjectée par un souffle
vertical
un soupir tendu vers
l’arc du ciel
une caresse sur la joue
des nuages
le sourire
des étoiles
qui murmurent

Et toi qui es tu
qui me tires dans le bas
dans le râle épais
des cratères
m’attrapes le pied
figes l’élan de mes phrases ?

Je suis parole en terre
J’effondre les murs et giffle
l’herbe des sentiers
essore les ruisseaux
éteins le soleil
ferme les bouches
émiette les mots
crache les cris

Je t’exhorte
Rejoins-moi dans les profondeurs
sombres les gouffres
noirs du feulement
Creuse-toi
Coule-toi
en moi

Je suis parole en l’air
et demeure ferme dans
la légèreté
de la lumière
la ronde
des mots
le ruissellement tendre
du verbe

Eloigne-toi
Dégage toi
loin
de moi
Que rien
de toi
ne touche rien
de moi

Gare de l’Est

Les murs de la gare surplombaient la nuit. Les soirs d’hiver, le vent soufflait sur les visages des quelques banlieusards ramassés dans le petit abribus. Ils attendaient le bus de 3h du mat. Mathushan était là, chaque nuit. Lorsque le bar fermait, il rangeait ses roses et se précipitait vers le bus. « Ce bus de banlieue était assez confortable. Pas comme ceux de son enfance, au Sri-Lanka » pensa-t-il la première fois qu’il monta dedans. Et pas comme ces bus du jour encombrés. Ce bus avait des sièges molletonnés. Quand il le prenait à l’aube, il pouvait enfin dormir, après des heures à arpenter les rues, les bars, les
restaurants, il dormait à poings fermés.
Et soulageait ses articulations.
Le plafond de la gare coupait l’horizon, fendant la nuit noire.Des filles discutaient ce soir-là sous l’abri. Et des hommes, beaucoup d’hommes passaient. Le balai des alcooliques, des crackhead, des miséreux et des violents de Paname se répétait, comme chaque nuit. Lui ne les voyait quasiment plus. Personne ne le voyait non plus. La gare vide. Esseulée. Moment suspendu et tendu. C’est un moment qu’il avait appris à aimer.Ce bruit autour de lui qui se dilue dans la nuit douloureuse. Des hommes tiraient les filles par leurs bras, il sursauta. Se retourna. Le bus arriva, il monta vite. Un corps s’étendait par terre à l’entrée du bus. L’homme cria et se mit à rire. C’était un de ces fous habituels, qu’il croisait dans ces bus. Il fila dans la nuit. Il s’endormit, la gare s’assombrit, disparut, Paris disparut: dehors les arbres ployaient sous le vent. Plus que 30 minutes, estima-t-il, le bus de nuit était toujours beaucoup plus rapide que celui du jour.
30 minutes de sommeil avant de retrouver son lit.
Il se réveilla. Ville-Evrard. C’était son arrêt. Une longue route à l’horizon perçait deux parcs. D’un côté, Ville-Evrard, l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques du pays. Sa voisine s’est faite plantée une fois par un fou en cavale. C’était un accident, avaient-ils dit, ce qui l’étonna à l’époque. Après tout, c’est vrai qu’il était étonnant qu’un tel hôpital dans un pays si riche laissait souvent ses fous s’échapper.
Chez lui, le silence régnait. Dans l’interstice de l’aube et de la nuit, il s’engouffrait chaque soir, son corps endolori le maintenant à peine éveillé, pour rejoindre son lit où il s’effondrait. Son nez le piquait étrangement de plus en plus chaque soir. Un sommeil lourd
l’emporta comme à chaque fois. Des rêves il n’en faisait plus. Pas plus que des
cauchemars. Sa fille dormait déjà lorsqu’il rentrait. Son fils aussi. Lui se réveillait
généralement à 15 heures. Il ne les voyait que deux heures lorsqu’ils rentraient de l’école,
et avant de retourner travailler.
Dans sa chambre aux volets constamment clos, il s’habille. Il passe une petite heure avec
ses enfants quand ces derniers finissent tôt. Son jean lui tombe sur les chaussures, des
mocassins larges marron. Le jean recouvre quasiment ses pieds. À 17 heures trente, il
sort, reprend le bus. Du haut de son 1 mètre 70, il se hisse pour attraper une canette de
coca. Et puis sort. Dans le sifflement du vent, dehors, les arbres ployaient toujours. L’automne arrivait.Il s’engouffra dans le bus où trois poussettes bloquaient l’entrée.
Soupir.Une jeune femme le regarda, la tête collée à la vitre. « Elle semble triste », se dit-il.Il détourna le visage. Il n’aimait pas voir les gens tristes.
Son trajet durait en moyenne une heure trente. Souvent plus. Lui aussi avait pris l’habitude de coller son visage à la vitre. Dehors, le soir s’abattait. Les routes disparaissaient avec l’arrivée du soir. Des jeunes hommes faisaient vrombir des motos trafiquées en roulant près du bus. Le paysage s’enfuma, s’évanouit dans un amas de noir.
Un jeune se mit à hurler dans le bus, dans un langage qu’il ne comprenait pas. Puis une réponse arriva : “Jésus, c’est le fils de Dieu et toi t’es le fils de qui toi ? hein?” cria l’un des fous du 113. Mathusan s’éloigna, depuis que sa voisine se fit planter, il préférait être prudent. Mais le fou avait bien raison, pensa–t-il. C’était qui son père à lui, pour qui se prenait-il à brailler comme ça ce gosse?

Dehors, la nuit tombait. Lui revenait en tête, en boucle, des rêves incandescents, ses rêves de jeunesse qui précipitèrent sa fuite de son Sri Lanka natal. Des rêves défaits par le cours de l’histoire, et par la perte de la guerre.
Terrible nostalgie des choses qui n’ont jamais été.

Chien et loup

Ça commence entre chien et loup, ce moment où la lumière s’émousse doucement. L’ombre bleue survient progressivement. Elle envahit d’abord la terre, les arbres. Elle se dessine en nappes, en nébuleuse un peu floue qui recouvre ce qu’il reste à voir. C’est le moment où les yeux se plissent pour distinguer encore quelque chose dans l’obscurité. Pour s’habituer au noir. Elle s’avance à son rythme, s’étend, se répand. Elle repeint. S’éternise. Le paysage se brouille dessous, puis disparaît.
Toujours ce mouvement lent, comme ralenti, suspendu, surprend par sa radicalité.
On dit qu’elle tombe mais c’est faux, la nuit noie.

Elle ouvre la bouche et aucun son n’en sort. Ses yeux se plissent en une fente mince, minimale qui semble filtrer la lumière autant que ses pensées. C’est par absorption des rayons qui pénètrent dans la pièce, exposées en particules, une suspension pailletée qui retombent en tourbillonnant autour d’elle.
La lumière entre, la traverse et synthétise des émotions, l’esquisse d’un sourire, l’esquive d’un tourment. La lumière tourne et fouille. A cet instant, quelque chose s’éclaire en elle qui s’épanouit sur son visage. Je sais ce qu’elle s’imagine. Toujours elle revient dans sa journée à cette évidence. Le décompte du rythme, les pas, les variations. Elle chorégraphie, voilà ce qu’elle fait. Et les mains prennent le relais de la bouche muette mais mouvante, dessine dans l’espace :
une danse.

Elle a toujours procédé ainsi depuis qu’elle est toute petite, prenant modèle sur ses professeurs, sur les professionnels qu’elle a croisés. Les mains ont leur grammaire propre, déliées, leur grâce est un langage. Elle tournent, se tendent, orientent, graciles, les doigts. Chaque mouvement est une indication du corps. C’est ainsi qu’elle crée.