Il y aura un moment où le bleu de tes yeux s’emplira de crevasses
Où surgiront mille dagues pour enfoncer le jour
Et tu sauras pourquoi

Pourquoi la nuit est froide
Et le matin pluvieux
Pourquoi la fleur se fane sur le bord du chemin
Et le poisson suffoque

Ta main s’ouvrira sur les lignes du temps
Tu ne feras rien

Immobile

Tes yeux se fermeront
Tu verras les grèves de sable gris envahies par la nuit
Et le cœur des enfants palpiter
Innocent

Et tu sauras pourquoi
Pourquoi ma bouche est close
Et mon regard lointain

Et ma main arrimée
À la brûlure des songes

Un peu fripée, la peau fine de ma main droite se détache des tendons et des muscles comme si elle avait continuellement soif. La petite cicatrice à la base du pouce me rappelle le vase noir cassé dans l’évier. Ça fait comme un V un peu plus clair. Comme un cœur inversé.

Mon majeur droit garde le creux de la première phalange depuis l’élémentaire, où se sont logés porte-plume, crayons de couleurs, bic, et où aujourd’hui encore mon stylo plume se cale.

Mon rire, je ne pense pas qu’il ait changé, quelquefois il part dans de grands éclats, quelquefois dans de petites vibrations répétées juchées dans les aigus.

Honnêtement… si j’y réfléchis… il s’est peut-être teinté d’une ombre mélancolique quand il retombe.

Mon ventre s’est arrondi quatre fois, la peau craquelait avec bonheur. Le bourrelet qui insiste , disgracieux, est le témoin d’émotions envahissantes qui se logent là. Lorsque je mange pour les faire taire.

Je ne dirai rien d’autre sur mon ventre. On ne se comprend pas bien.

Mes yeux étaient noirs. On me le disait. Si je les regarde de très près, ils sont plutôt marron gris sur le pourtour de l’iris, une zone comme décolorée. Changent-ils de couleur en vieillissant, comme les cheveux ?

Mes cheveux toujours libres font des vagues ou des boucles, ils font comme ils veulent et ça me va.

Ça me va qu’ils ondulent.

Ça me va qu’ils s’emmêlent.

Les fils blancs, aussi, ça me va.

Mes doigts cherchent la mèche, comme ils l’ont toujours fait, et l’enroulent, la déroulent, la lissent, et l’entremêlent, font des nœuds qu’ils caressent et passent sous l’ongle du pouce. Recommençant sans fin depuis l’enfance.

Je ne saurais dire si ça me calme, si ça me rassemble, si ça m’évade ou si ça me pleure.

Mes cils parlent pour moi

Mes cils parlent pour moi
Mes faux cils parlent pour moi
Mes faux cils me disent fausse
Retirent à mes yeux leur capacité
De pleurer de dire et même de cligner
Mes faux cils fabriquent un moi-bimbo
Les font parler elleux
Plus que je ne parle moi
Mes faux cils sont rideaux-théâtre
Les sièges parlent de mon teint
Mon teint parle pour moi
Mon fond de teint parle pour moi
Mon fond de teint rompt l’hiver
Il dit bonne mine dit santé
Mais il dit aussi orange dit
Voiture volée dit
Pot de peinture
Mais son absence parle pour moi
Elle dit grisaille dit fatigue
Dit l’absence de soin de soi
Dit l’absence de femme
Une femme ça a la bouche rouge
Alors ma bouche parle pour moi
Mon rouge à lèvres parle pour moi
Il dit rouge carmin dit
Femme fatale dit
Séductrice parfois dit
Fille facile souvent
Et c’est comme si mes mots
Sans rouge du tout
N’avaient aucune portée
Pourtant mes mots sont
Tout en cils, teint, lèvres
Pourtant mes mots
Ne sont pas que cela
Pourquoi se demander alors
Ce qu’il se cache derrière
Le maquillage l’ornement
Comme si tout n’était que théâtre
Mon visage est sans coulisses
L’ornement est ma seconde peau
Il est ma chair il est mon sang
Le moi-peinture est mon vrai moi
Et mes vrais mots sont mots-pigments

La vaisselle

La pile de vaisselle me regarde avec insistance
Et son ombre plane sur mon corps fatigué.
Mes os répondent à l’appel de cette danse mécanique,
Mes mains s’exécutent pensivement.
L’éponge absorbe un à un les maux de la journée
Et un flot continu de mots se déverse dans le liquide savonneux.
Combien sommes-nous à cette heure du soir ?
A frotter le petit venin des langues râpeuses.
Je glisse entre ces dents acérées
Comme l’anguille traverse les mailles du filet.
Laisse couler le bruit du monde dans ce ruisseau
Accroche-toi au silence des oiseaux.
Dans les gestes répétitifs, naissent parfois
Des lueurs de révolte, comme un bruit sourd
Qui grandit à mesure que la nuit avance.
Courage.
Nous sommes tous des oiseaux de passage.

Le moment arrivera et

Le moment arrivera et

ta langue tremblée

ta langue
deviendra le feu
redeviendra partout
et
comme un son
un murmure étalé
jusqu’à sa forme de cri
et

ta langue sera redevenue
le brasier
elle
sera partout
sera là

Le moment arrivera et

ta voix deviendra le lieu
comme les bouts
épars
moments
morceaux
et
ta voix rassemblée

ta voix redessinera les après-seuils
et
ce sera immense

comme le plus petit os
de la plus petite chose

Le moment arrivera et

ce qui luit
de toi

resera
jailli.

La porte dérobée

Il y aura un jour
où tu sortiras du lit sans regarder le creux à tes côtés
où tu ne mesureras pas la durée du vide
Et l’odeur de la pluie viendra se nicher
dans la ride de ta paupière

Il y aura un jour où
tu ne ramasseras pas
les tessons de maisons mortes dans le sable
où tu ne combleras pas l’absence
par des bouts de douleur
fleurs de bougainvilliers fanées qui t’emplissent la bouche et les oreilles.

Il y aura un jour
où tu pétriras le récit pour faire pousser des soleils
où tu retrouveras les petits cailloux semés
où l’enfance te demandera pardon
Et dans ce rêve qui te hante,
la porte dérobée
enfin s’ouvrira.

Demain
Tu regarderas les autres 
De haut
Tu souriras 
Pour garder la face

Et la nuit
Tu pleureras moisissure sur tes murs crépi 
Ton plancher rira bien 
Tordu par terre secoué par tes erreurs
Tu diras qui je suis qui je suis 

Demain 
Tu brimeras tu mépriseras 
Narquois 
Tu gâcheras       quelques journées 
Tu trancheras     quelques veines 
Tu marcheras 
avec aisance
Avec assurance 
                            Sur des pattes sur des têtes 

Et la nuit 
Tu négocieras avec la lune
Lui racontera  
La vaste vase qui pèse 
La mâchoire 
Grincera 
Le prix le prix 

Demain 
Tu voudras caresser secrètement le dos d’un chat
Sauver l’escargot qui traverse toujours le trottoir
Dire désolé 
Mais tu poursuivras
L’éclatement des cellules  
Pour remplir pour remplir 
Tranquillement mais sûrement 
Tes poches de haine

Et la nuit
Tu rouleras rouleras vite
Tu boiras quelques litres 
Personne ne devra savoir 
À quel point la solitude est une pièce qui te hante 

Demain
Tu briseras des rêves des vitres 
Pour stopper les hémorragies internes 
Tu tapoteras les douleurs vives 
Tu t’approcheras tu enlaceras 
Serreras quelques lacets 
Autour de cous tendus pour te faire une bise

Et la nuit 
Tu te tourneras dans l’insomnie 
Tu chercheras en vain
Le sens de ta bile 
Pour crever finalement 
Pneu pété
Dans le silence anonyme 
Ta peau boite de pétri
Pourrira 
Pourrira 

Poussière cendre
Tes victimes Pompéisée
De n’avoir pu 
De n’avoir pu

Liste des choses à faire avant l’opération !

– Retrouver mon journal intime celui de mes 14 ans.
– Aller visiter les endroits que j’ai aimés : la piscine de mon enfance, la maison où j’ai grandi…
– Manger des malabars à la fraise au bord du lac,
– Écouter Hôtel California (tous les jours)
– Aller voir ma cousine de 93 ans à son EHPAD la semaine prochaine.
– Prendre mon frère dans mes bras le jour de son anniversaire, de mon anniversaire, DIMANCHE
– Dire à mes nièces d’aller faire leur mammographie la semaine prochaine.
– Ne pas pleurer devant maman.
– Envoyer un message au voisin que j’aime bien,
– Écrire à celle que j’ai perdue de vue,
– Aller devant chez mon père,
– Acheter des princes de Lulu, des Kangoo, des Curly, des Michoco de la pie qui chante pour après.
– Enregistrer sur le dictaphone la berceuse des enfants : Hipo-itatayé
– Danser sur Freddie Mercury (tous les jours)
– Prendre en photo mes seins, dire adieu à celui qui va être opéré. CE SOIR
– Allumer une bougie , un gros cierge à la Bonne-mère.
– Aller voir l’énergéticienne. Mardi
– La veille, manger une grosse glace avec supplément chantilly et coulis au chocolat,
– Écouter les podcasts de Christophe André : ZEN
– Se détendre, respirer, +++
– Donner au père de mes enfants les codes de l’ordi et de mon compte en banque, lui dire désolée, y a rien dessus.
– Acheter une brassière sans armature. DEMAIN
– Acheter une chemise qui s’ouvre facilement, plus large, taille M pour laisser passer les redons. DEMAIN
– Prendre un sac en tissu pour mettre les redons dedans.
– Ranger la maison, faire le ménage, faire le plein de courses,
– Acheter le lait pour les enfants,
– Leur laisser un post-it avec écrit dessus : « Je vous aime », signé Maman. CE SOIR
P. S : acheter des bas de contention et respirer, oui, respirer ! J’ai peur ! Respirer ! TOUT VA BIEN SE PASSER ! Respirer ! 

Mes mains sont des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment
sur les choses du monde
contre mes yeux je les pose :
la lumière entre et me traverse


Tes caresses sont des mots
elles traversent
mon cœur
cochléaire
tes mots sont des caresses :
c’est sous mes tempes
que le rythme est donné au corps


Au bar, entre deux pintes, besoin de me vider la vessie. En déboutonnant le pantalon, je
regarde mon ventre et cherche une asymétrie, une anomalie : rien, absolument rien, à part
ce ventre un peu gonflé, ne montre qu’à l’intérieur, sous la peau, sous la chair, il y a
l’utérus qui va mal. Se rappeler l’anomalie. « Un jour il faudra vous opérer », m’ont-ils dit. Il faudra briser la capsule, découper le corps-objet.


Courir marcher gravir
saisir le rire le plaisir

trahir
le désir

je ne peux pas tout choisir

et pourtant
de tout mon corps
embraser le temps