De ce côté se trouve la grille encore tiède d’un radiateur
De l’autre un livre et ton odeur
C’est bien suffisant

Un silence bien complet sur des tonnes de béton
C’est rare une rue en creux qui se laisse dormir

Tandis qu’au jour
Le jour se plie en mille
La nuit le frigo geint
Et le marchand de sable
Fait tomber sur mes yeux
La limaille de mon cœur
Effréné

La honte

______ De tous les écrans, de tous les paravents, je suis la honte.
Celle qu’on étend sur un être en pleine croissance, la doublure
cousue au revers d’un précieux rideau. Je suis la honte, mon
vêtement ne me quitte pas. Il est ma peau.
______ Ma peau est lisse, ma peau ne respire plus.

______ On me fait croire que nue je suis ridicule. Aucun démenti
ne m’atteint. Les déraillements de ma voix me poignardent, la
salive que je crache m’étouffe. Mes odeurs me pendent lentement.
Les fondations de mes pensées me font trembler. L’étroitesse de
ma bouche me serre et me desserre.
______ Si je luis, j’ai honte. Si je sors mon ventre, j’ai honte. Si je
dis… j’ai honte de ne pas dire, de la fatigue qui me bâillonne, de
ma dysharmonie.

______ Il n’y que le mouvement. Le mouvement seul me libère,
transpire la honte hors de mon corps. Céder à la puissance et tant
pis pour le silence.

ce sera un soir
mes ongles crisseront
sur le bois ou le gravier
les oiseaux dormiront
au creux de haies drues
qu’on aura enfin décider
de laisser fleurir
sauvages
vous ne m’attendrez pas
car vous aurez cessé
de m’attendre
j’ouvrirai la porte
les mains tordues
séchées par l’oubli
et je vous regarderai
droit dans
la langue

ce sera l’heure du café
vos dents marrons ou trouées
ouvriront des mondes
enterrés sous la surface
vous n’aurez rien à crier
et tout à pardonner
de vos bras pendus
au ciel d’acier trempé
vous me montrerez
nos terres englouties
par l’aigreur des nuages
et le long de nos trachées
le silence sortira brut
de son nid
gangrené

ce sera un matin
mes jambes écorcées
aux racines arrachées
longeront fiévreuses
vos îles-talus
vous me parlerez d’un temps
où je n’étais pas née
quand vos champs
brillants
buvaient encore
la lumière
et vous donnaient
de quoi manger
vous reconnaîtrez
enfin les brulures
et les trous creusés
à même la chaire
argileuse en surface
granitique en profondeur

ce sera l’heure du vin
vos mains de grés
que j’ai tant cherché
à ensevelir
trouveront
dans le vent d’avril
un chemin jusqu’à
la mousse trouble
de mes bajoues
nous ne porterons plus
la honte
d’avoir détruit l’envers
et l’endroit de nos vies
nous existerons
pour de bon
en marécages

Quelqu’un. Quelque part.

Je suis assise sur l’herbe fraîche, les pâquerettes posées de-si de-là, font des petits points jaunes. J’enfonce mes Converse dedans. Serrer contre ma poitrine, ton petit cahier rouge. En face, droit devant, il y a la mer. L’écume, remonte jusqu’à mes yeux. Ça brûle, c’est salé. À travers moi, je veux dire dedans, mes idées s’entremêlent. Ça fait des noeuds épais. À l’intérieur, je veux dire dedans, j’ai mal. 

Non, je n’ai pas peur des eaux profondes. Je suis descendue très bas pleins de fois. Je pourrais me laisser glisser, comme ça, tout doux. Je pourrais marcher dans l’eau, dans les vagues. Droit devant. Puis attendre que ça fouette. Puis attendre que l’eau claque contre mes genoux, contre mes cuisses, contre mon ventre, contre mes seins. Je pourrais attendre que l’eau claque contre mon cou et sur ma bouche. Je pourrais attendre que l’eau pénètre ma bouche. Je pourrais. Mais je reste là. Assise sur l’herbe. Ton petit cahier rouge serré contre ma poitrine. Là, assise, face à la mer, je pense à toi. À tes mots. 

Et quand je serai vielle et que je serai morte. Je viendrai te le dire. Que j’ai pensé à toi, tous les jours que Dieu laisse devant ma porte. Les mots, sont des traces indélébiles, qui me rapprochent de toi. Et même si les années passent, et même si le train de la côte bleue avance. Dans dix ans, dans vingt ans, dans cent ans, je penserai à toi. Car c’est pour toi que j’écris…

Je me dis: j’y suis donc je reste
A bord d’un même bateau
Pourvu que j’y reste
Et puis après ?

Je me dis: le même scénario
La zone grise comme la matière
avant la lumière
Et puis après ?

Je me dis: ancêtres inceste
pas touche minouche
le limon la vase
Et puis après ?

Je me dis que j’ai des illusions
ou bien des hallucinations
orbites révulsées
Et puis après

Je me dis: le flot m’emporte
vase ou limon
épouser la lithosphère
Et puis après ?

Je me dis: le silence troué
le ciel qui vacille
au gré du crépitement
Et puis quoi alors

Et puis quoi encore

Quoi d’autre encore ?

Je crie la gorge nouée
Mon plus beau noeud papillon
Dégorger déglutir
narines frémissant
veines inondées

Qu’est-ce quoi encore ?

Je dégorge dans le sens des aiguilles d’une montre
dans l’évier, je suis emportée vers le fond de l’utérus

Je me dis: j’y suis
je renoue les anciens
j’empile les grand-mères sur la branche
Et puis après ?

      Je ne sais plus
La vie n’a pas pris la voie rapide
Elle a pris la route buissonnière
Elle s’est posée là – un peu
Là aussi – plus longtemps
Et puis là
Elle a pris ses aises
Pris des habitudes –
Et elle est repartie
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Les visages se confondent
Les souvenirs aussi
Son rire, séraphique, reste intact
Avions-nous vingt ans ?
Ou trente –
Nous étions simplement heureux
Et nous avons cheminé 
Ensemble –
Combien de temps passé ?

      Je ne sais plus
Je crois que j’ai toujours aimé la pluie
Celle qui court au creux 
Des chemins creux –
Celle qui s’écoule encore quand le soleil revient
Au printemps – la plus douce
Les saisons ruissellent sur ma vie
Combien de temps encore ?

Celle qui vient écrit avec son corps. De tous ses membres exulte,
lape, bourdonne. Elle grimpe à ton oreille et t’enjoint de l’écouter.
Ferme les yeux. Laisse aller ta douceur car

L’ennui qui étrangle trop de cous trop de gorges doit cesser. C’est
l’heure du vertige féral vert menthe un rien acidulé. Goûte-le avec moi,

Âme sage qui s’ignore encore, savoure les grains des grenades
mûres épaisses d’un rouge de sang séché. Elles ont vécu les vies
fertiles de nos horizons bouillonnants. Les vois-tu ? La veux-tu,

Cette vague clarté qui déverse enfin ses secrets dans ta bouche bleue
d’émois ? Elle est là, sous tes mains. Elle chatouille ton pelage et
claironne. C’est au creux des fêlures que s’arrime son élan.

Il y a trois jours

GUILLAUME — C’était il y a trois jours peut-être
— où est-ce que j’étais ? —
ce devait être il y a deux semaines,
et c’est aussi pour cette raison que je décidai de revenir.
Je me suis levée,
et on m’a appelée pour me dire
qu’hier serait ton dernier jour.
Et ensuite, les moments suivants,
rien, puis,
j’ai pleuré,
les instants plus lointains,
on a rangé et partagé
quelques souvenirs
que tu nous avais laissés.

GUILLAUME — Plus tard, l’année d’après,
j’ai presque vingt-neuf ans et tu en avais toujours vingt-huit.
C’est à cette âge que je me souviendrai,
l’année d’après,
de nombreux mois déjà que j’attendais, à me remémorer, à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais que tu reviennes, l’année d’après,
comme on s’imagine parfois,
longuement,
devant un miroir ou un songe, presque perceptible,
malgré tout,
l’espoir,
malgré tout.
L’année d’après,
je déciderai de retourner te voir, revenir sur mes pas,
pour avec force, avec force et conviction,
— ce que j’aimerais —
faire disparaître ce silence
écrasant, et à jamais,
nous retrouver un dernier jour.

Que le soleil verse

Cet écrit-là est d’une femme, qui ne sait si elle doit dire « jeune femme »; pour qui dire « femme » est déjà chose ardue. D’une fille qui n’a pas fini d’être fille et qui doit et qui veut être femme, mais dont la vie entre les deux s’est échappée. Sans plus d’ami.e, sans plus de drame, qui maîtrise aujourd’hui le calme et le petit brasier. Et qui, grandissante et nouvelle, se ramène à la vie par des routes méconnues.

mes yeux de flaques de boue dans lesquelles l’enfante n’a pas sauté
et qui pourtant ont débordé la boue de laquelle j’ai enduit mes cheveux qui se sont durcis comme
terre
fendillée
une terre vivante comme la vie qui se fend en deux parce que quelqu’un l’y oblige

la rosée de l’amour humide fonce au noir colère qui fut un jour rouge sang

le mauve des nuages venu des veines
que le soleil
verse
dans leur sang blanc
pour traduire ma peau
toute ma peau
marbrure
sauf
brûlure
mon dos
qui ne refroidit jamais
mon dos fait de fleurs d’orangers
qui parfument
toute sa surface
comme un ciel d’abricots

mes yeux magma dans lesquels on peut plonger
on peut remonter bleu
mes cheveux d’ange déchu qui choisit le soleil
pâle de l’hiver
pour briller sans briller

le jus de grenade se tend
dans un calice fossile éclatant
qui a vu
le sang le vert la vie
revenir