l’espace avant qu’il se colore de ma voix
qu’il se charge de ces choses
qu’à force de ne pouvoir dissoudre
j’essaime par les fenêtres
l’espace avant que ma buée ne le réchauffe
ma vapeur intérieure
sa surface au repos
une enfilade de volets fermés
celui qui entre par mes poumons
et qui lorsque je respire reste toujours tranquille
c’est lorsque je lui parle que je l’agite
lorsque je lui transmets mes idées
je ne sais pas l’inviter à rester
je n’ai peut-être pas assez respiré
savez-vous respirer ?
laisser le calme dissoudre vos idées
___________ le sucre qui fuit devant l’absinthe
___________ celui-là, il faut le garder
je garderai après
une fois que je saurai respirer
tout ce qui a précipité
tous les cristaux
toutes les fumées
tout ce qui m’aura été renvoyé
tous les reflets
toutes les transparences
tout ce qui tiendra cousu dans mes ourlets
tout le coton qui remplacera le plomb
toutes les voix transformées par le rire
toutes les voix, tous les rires
toutes les expirations stables et encadrées
tous les cadres, dorés, brûlés et enchâssés
___________ les cadres sans toiles, les cadres toujours penchés
___________ les cadres sans paysages et sans portraits
___________ sans scènes et sans histoires
___________ la poussière de tous les cadres, précipitée
Auteur / revue Miroir
La graine est nue.
Opaque.
Close.
Elle pèse peu.
Elle est plus que sèche.
Chaque graine paraît morte.
Matière inerte, sans même frémir.
Quantité de poids-plume qui pèse au sol.
Elles sont obscures.
Elles sont seules.
Elles sont patience.
Armure de terre brûlée.
Sans oxygène.
Sans sécrétion.
Ténèbres vides.
Puis la vie humide se pointe.
Elle explose la coque.
L’énergie concentrée éteinte s’échappe de la graine fendue.
Radicule, follicule, nervure.
Du grandissement Terre-Ciel.
Et ce simple pépin au centre.
Absorber. Libérer. Expanser.
Tout un champ dans cette graine.
Tout un tronc dans cette graine.
Même des sillons fatigués.
Même des zones ébréchées.
Même des déserts d’épines.
Sous ce fin tégument.
Dépouillé.
Tous les vergers.
Tous les géographes.
Toutes les botaniques.
Tous les plats du monde.
Toutes les herbes de feu.
Tous les chants d’oiseaux.
Tous les awalés.
De ce nœud tout sec.
De ce noyau de silence.
Réhydratation.
Et une croissance.
Un germe magnifique.
Et même toi.
Et nous.
Toujours,
même nos vies,
nos vies en sursie,
nos vies en suspens,
cachées sous l’épiderme,
attendent la saison des pluies.
Je me ratrappe
à l’herbe
au sol
la poussière
Tombée des mains en avant
Elle dit ton T-shirt déchiré
Elle dit tu es allée en acheter un autre
Je ne sais plus
Les oiseaux le matin
chantent chaque choix
Tôt la lumière éveille les cigales aussi
Le silence sur la colline
Le vent dans les buissons qu’ils avaient arrachés
Et je regarde un mur
en pierres gigantesques dans lequel je me crois
Je me place tout là haut
pourtant pas prête à sauter
Plutôt comme un machin-impossible
de délivrer les ruines déjà
de mon malheur inaccessible
Amertume
Je me dis
il en faut du courage
pour embrasser l’écume
dans ce monde en nage
et après ?
je me dis
l’amer est un décor
il suffit de souffler
à nous le trésor
et après ?
je me dis
il serait bon – plonger
au fin fond du silence
pour les mots – ranimer
et après ?
je me dis
l’horizon est promesse
malgré le creux – la vague
nous flottons sans bassesse
et après ?
je me dis
sel de vie – précieux
lèche aussi les lisières
de moments gracieux
et après ?
Hydres
Je répète
Que c’est une folie
Cataloguée oubli manifeste
À la dérobée
Paradant
Après tout
Un jour est un jour
Mais que dire?
Je répète
Je pourrais faire mieux que ça
Mais pas sans déclencher l’hydre
Je pourrais retenir la meute
Et sauver ce qui reste
Mais que dire?
Je répète
Les images sont vides et l’œil grand ouvert
Il devrait y avoir une récompense
Pour avoir remodelé son cerveau
Mais nous n’atténuons rien
Car un geste aussi décent
Ne cause que perturbations
Que dire ?
Je répète
Se dédoubler
N’est pas seulement un privilège,
Mais aussi un devoir
Un impératif
Nécessaire
Et salvateur
Si profond
Qu’un jour
Demain
Après
Ça en vaudra la peine
Que dire ?
Je répète
Nous sommes coupables
Mais quoi qu’il arrive
Statuer jusqu’à l’embrasement
En prières monotones
Vidanger la honte
Absoudre le pire
Et se satisfaire
De nos limites
Mais que dire ?
J’ai l’imagination de mon corps
Été 2023.
Est-ce que c’est ma tête qui pèse si lourd dans le milieu de mon dos ?
Qu’est-ce que c’est qui tricote dedans sur son écheveau roue libre
qui me tord les nerfs sous les omoplates et fait crisser mon cou
dans ses gonds de chair dure
pierre pivotant_______ engourdie
sur du sable humide
Corps pétri de temps
englué modelé par tout ce qu’il traverse
Le poids de ça
La fatigue
Tout
Étrange
*
My imagination is the body’s 1
Mon imagination est celle du corps
mon corps
*
soudain je me lasse de lire_______ sacrilège
Il me manque
l’engagement boueux de mes muscules ma sueur
l’aiguë conscience que seul mon corps
me porte et que je dois l’aimer
de toutes mes forces attentions dévouées
Il me faut l’éprouver là tout de suite et sans attendre—un baiser
__________________________________________________________pompes et planches bien gainées
__________________________________________________________une chute peut-être
__________________________________________________________?
Je veux tomber tout au fond de mon corps et me sentir pousser des ailes de brume
***
1 Woolf, Virginia. 2015. The Waves [1931], Oxford World’s Classics, New Edition, ed. by David Bradshaw
(Oxford UP), 75.
Noël 2024.
Il y a le feu dans mon genou droit
tandis que je lis couchée la jambe pliée glissée sous l’autre
Il y a de la ferraille rouillée entre mes omoplates aussi
je sens
le métal corrompu tirer jusqu’à la base de mon cou _______à gauche
C’est la forme que prend ma peur de Noël cette nuit
Quelque chose de sourd et de profond se passe dans mes hanches
Ça essaime parfois dans l’une des cuisses
De tout petits mouvements font claquer l’espace entre les rouages
J’ai hâte
de mon corps de demain
de l’après
de quand les lumières de la soi-disant fête seront éteintes
Hiver 2025.
La fièvre me fait me replier sur moi-même. Pourtant je sens tout _______Mystique.
Mon corps oblique d’être malade et malhabile
me rend le monde autour de moi.
Dans son brouillard mon corps me rend mon corps.
Les parois irritées de la gorge _______je les colore en pensée d’un vert souffrant, douteux
me parlent____mélancoliques, émerveillées _______du souffle, de la vie qui passe
dedans dehors _______qui continue de passer _______aveugle chance inouïe
La migraine rageuse cogne aux portes
des mâchoires des orbites des oreilles cartilages
elle demande
autoritaire____avec sollicitude pourtant
____________________________as-tu honoré l’animale aujourd’hui ?
__________________________t’es-tu souvenue de son temps secret
______________________________________________________sacré ?
____________________________________l’as-tu laissé
__________________________________________être ?
Il faut partir du corps, ses lignes de crête, ses abandons.
La crasse s’empile en couche qu’il faut gratter pour déterrer peau humaine, l’extraire, l’étirer comme sauvageries à vendre, ces traces de saletés, ces vomissures il faut bien les laver, le corps le récurer, jusqu’à la transparence.
Alors seulement, laisser place à la caresse, pas celle qui fait ronronner son échine de chat, non, celle intérieure qui touche même au-delà des organes, ample plénitude, une façon de renfoncer ses faiblesses
loin, de se renforcer la sensibilité à coup de douceur. Caresse-moi ainsi de l’intérieur s’il te plaît.
A la blessure le corps lâche, il s’ouvre en ses jointures et se répand, articulations rompues. Je me vois mal opérer à cœur ouvert mais ramasser mes morceaux, recomposer un semblant de puzzle. Peut-être manquera-t-il des pièces. Peut-être des pièces invisibles éparses dans un ailleurs qui n’existe plus. On fera semblant que l’ensemble tient. On recollera, on colmatera, on n’est pas maçon mais on maçonnera. On n’est pas faïencier mais on faïencera.
Je ne poserai pas d’adhésif noté fragile, à quoi bon ? Personne ne sait lire les lignes de mon corps.
A l’emplacement précis du corps il y a un vide, ou un trou. Quelque chose qui s’espace, qui disparaît. C’est le manque qui fait ça. Ou l’absence de manque. C’est une désertion. Corps-bon-petit-soldat qui transporte et respire, que deviens-tu ? Où sont passés les bras et les jambes, digérés par le ventre, ce typhon qui affame sans rassasier.
Corps de menstrues
parler à voix haute
parler cycles
parler chair
qui gonfle dégonfle crie
parler d’hormones en bataille
parler d’humeurs en pagaille
seins tendus ventre arrondi
s’étire s’étire s’étire
avant de se creuser
dans le soupir-rouge
corps saigne & ça dérange
regards détournés
il faut cacher pas-dire taire
(comme si mes fluides étaient une honte)
fluides-porteurs
fluides-mémoire
fluides-nature
corps sent & ça écœure
sue pulse vit
laisse des traces
des preuves d’existence
(pas un concept aseptisé)
corps avale rejette se gonfle
(rétention)
désir & épuisement
corpsentinelle
ventre animal
gronde se tord réclame refuse
s’épuise des champs de batailles
où la douleur n’a pas son lieu
corps femme
corps animale
corps sorcière
corps vivante
corps indocile
être cyclique
être organique
corps de menstrues
Je ne suis pas frisson
je suis spasme
je ne suis pas lâche
je suis assassin
je ne suis pas bûcher
je suis œil dans le feu
je ne suis pas auteur
je cultive des maux
je ne suis pas visage
Je suis figure à grosses lèvres
je ne suis pas coupable
je suis poings sous la table
je ne suis pas pensée
je suis vide dedans
je ne suis pas invisible
je me cache comme je peux
je ne suis pas langue
Je suis claquement entre les dents
je ne suis pas inspiré
je suis esclave
je ne suis pas savant
je suis riche dedans
je ne suis pas aigre
je suis juste insomnie
Je ne suis pas nuit
je suis mélancolie
Je ne suis pas silhouette.
Je suis ombre nue
Je ne suis pas œil.
Je suis paupière qui fusille
je ne suis pas poux
Je ne suce pas
je ne suis pas couché
Je suis horizontalement aligné
je ne suis pas Pierre
Je suis calcaire taillé
je ne suis pas arbre
Je suis forêt qui tremble.
Je ne suis pas résigné
Je suis juste à genoux
Je ne suis pas poème
je suis hasard, regret…
Avoir, ou plutôt être
J’ai un corps qui bâille
Je balbutie
Les mots suspendus
Au bout des langues
D’autres cascadent
Se télescopent
J’ai dans le cerveau
Expressions Emmêlées
Syntaxe Floue
Syllabes Manquantes
J’ai le manque d’air
De sons suffoqués
De pensées muettes
J’ai les mains bavardes pour compenser
Sous la peau j’ai des éclats
Echecs Consolés
Baisers Perdus
Secondes Immenses
Dans les carnets j’ai des fragments
Lettres Déchirées,
Photos Jaunies,
Vertiges en noir et blanc
Des tumultes de toutes sortes
Sous la surface
De l’extérieur
Lisse et plate
J’ai au creux des mains
roulis, espoirs, déconfitures
Et failles émiettées
Mais je vis
Riche de ces parcelles
Parfois on croit être vivant
On se croit perdu ou sauvé
On croit être fixe
On croit à l’immobilité
On croit à la mort triste
Au bonheur capricieux
A l’ordinaire méprisable
On croit que les rêves soupirent de nuit
On croit les disputes graves
Les déceptions anodines
On croit nos théories vraies
Et on se croit illégitime
On croit notre rire faible
On croit que les mots ne sortiront pas
On croit pouvoir dire jamais
On croit « Capturer l’instant »
On croit tout à fait simple de respirer,
que nos poumons se vident assez,
que nos diaphragmes font leur boulot
Que nos pieds ne sont rien
On croit qu’un corps doit nous suivre
Fidèle et sans broncher
Un soldat pour la tête
Envahissante et butée
On croit que les corps sont des enveloppes,
Des emballages,
Des sous-produits,
Des véhicules,
Des objets de plus à entretenir, à réviser
On les aimerait solides et fiables
Sans s’en occuper
On croit « avoir » un corps
Et c’est lui qui nous a
Alors « être » corps,
Un corps à vivre
Un corps à croire
Je le perçois
en polychrome
L’attend
L’espère
Sous l’accordage
Tête,
Cœur,
Souffle
De mes ébranlements
J’observe autour
tous les corps qui circulent
Vivants et debout
Pour être ensemble
dans la cité
Égaux et droits
dans le chaos
Vivez vos corps