Je ne sais pas si j’aime les fleurs. Certaines. Le lilas peut-être, les coquelicots quand ils sont une armée, les tournesols l’été.

Il en pousse même en plein hiver sur la tapisserie de mamie, énormes, leurs pétales ont l’air sales, et le soir lorsqu’elle sort la vieille lampe à pétrole les tournesols ont des visages à cause des cicatrices de l’ombre. Je ne sais pas si ça me fait peur.

Il en pousse début juillet tout au bout du rang de maïs qu’une bande d’adolescents castrent d’une main distraite pour se faire quelques sous. Ça paiera le camping, les clopes, les packs de bière. Il est midi. Le soleil cogne. Derrière le champ de tournesols, il y a la rivière, ils y plongeront tout à l’heure
et ça leur fera un bien fou.
Il fut de feu l’été de ton premier salaire. De feu et de sueur.

Il en pousse dans l’odeur enivrante des manuels scolaires et dans le silence des musées. La table est plus jaune qu’eux. J’ai douze ans. Je ne sais pas si j’aime la peinture.

Il en pousse mais moins que de roses et que de myosotis dans les poèmes.
Moins que d’orties.

On m’a offert un tournesol une fois. C’était une fille, je ne me souviens plus laquelle, qui ne voulait pas qu’on l’oublie.

L’enfance

L’enfance, je l’offre 
à ces hommes 
et à ces femmes
qui marchent pressés,
les yeux rivés sur le sol
ou sur leur téléphone
et qui ont oublié
qu’un ciel existe
au-dessus d’eux.
L’enfance est pour celles et ceux 
qui ont noué la langue de leur cœur 
pour mieux laisser passer 
le rouleau compresseur
des mots de la peur.
Elle est pour tous ces gens
au regard triste
et au cœur las
qui ne savent plus
marchander les couleurs.
Elle est pour les chambres vides
de celles et ceux
qui ont perdu
leur belle naïveté
en laissant s’échapper leurs rêves
sans chercher à les rattraper.
Elle est pour les grands
mais aussi les plus petits
qui se sont fait avaler
par le vacarme du monde.
L’enfance, je la donne
à ceux qui ont pardonné
sans jamais oublier.
Et bien sûr, je la laisse 
à tous ceux qui se tiennent 
au crépuscule de leur vie
et qui gardent au fond d’eux,
dans leur jardin d’éden,
un bout du soleil
de leur jeunes années
pour les réchauffer
quand viendra l’hiver.

l’amour est pour tout le monde
les indécis les incompris
les croyants les sceptiques
les philosophes
les ignorants
les humains les non-humains
les pierres les ciels les nuages
la neige la pluie
les lichens
et les plantes sauvages
pour que chacun puisse
vivre
à son rythme
que chacun puisse
boire
à la source du partage
dans le libre-vivre du cosmos
être
d’où l’on vient
aller
où l’on va
afin de ne plus faire la guerre
car l’amour n’est pas un combat
boire à grandes lampées
l’errance primaire
des flots de vie qui courent
aller mourir lentement
se transformer
l’amour est pour les désespérés
les pathétiques
les belliqueux
les mesquins les inassouvis
les inépuisables les sordides
les envieux les ladres
pour que le long des veines
de leur haine
la beauté première
exprime
ce qu’elle est

La mer est pour ceux dont les yeux sont arides
Pour ceux qui, passifs, voient rouler les vagues
Pour les peureux qui ne plongent pas
Ceux qui voient leur visage se refléter
Scintillant comme des pierres semi précieuses
Pour ceux qui se noient dans leurs souvenirs
La mer est pour ceux qui n’ont pas appris
Pour ceux qui vont à reculons
Se contentant des embruns
Pour seules caresses.
La mer est pour ceux qui voient
L’horizon
Comme mille possibles.

Une façon de pleurer

Une façon de pleurer
C’est de penser
Laisser monter
Laisser faire

Mais une autre façon est d’y mettre du sien
Il ne sert à rien de regarder il faut
Penser à
Puis aiguiller
Exagérer
Concentrer
Ratatiner
Rentrer dans un trou
Une perle
Pleurez comme une perle

Roulez
Roulez-vous en vous-mêmes
Recrachez-vous par les yeux
Quand vous êtes plein
Et trop
En vous
Sortez de vous
Fuyez
Comme un tonneau percé de balles
Pleurez comme un western spaghetti

Des phrases bouleversent parfois
Des phrases comme
« Je ne sais pas comment c’est possible mais c’est vrai * »
Pleurez en pensant que c’est vrai

Une autre façon est le mensonge
Mentez-vous
Et puis jetez-vous la vérité
Sceau gluant de brumes
Le non-dit a condensé
Formé ses champignons microscopiques
Miasmes miasmes miasmes mon amour j’ai cru t’aimer

Cet air pollué
Inspirez
Pleurez pour des champignons
Pour le nucléaire ou pour
Pour ce qui est rampant poudreux blanc noir et jaune
Sur les murs de mon corps
Dans la cave de mon corps
Et au-dessus
Chapeau de cheveux de fumée toxique
Qui fait pleurer

Pleurez en traversant la fumée
Soleil assèche
Larmes trophées
Brillantes
À s’en aveugler
Pleurez comme une victoire amère
Pleurez comme une langue inconnue qui libère
Pleurez comme un rêve
Sous-marin
Familier

 » Je ne sais pas comment c’est possible, mais c’est vrai  » est une phrase extraite du roman d’Adrien Lafille, Le Feu extérieur, éditions José Corti, 2024. 

Une fois encore, la vieille auge me tend les bras. 
Sa pourriture nacrée met la hache dans ma main 
son fumet monte jusqu’à mes narines,
sa danse est bien rodée.
Le monde tout alourdi 
baisse d’un ton.
Et il n’y a plus que la délicieuse soupe,
grasse et voluptueuse à grands cris 
où nager libre à gros bouillon 
vaincre par la valse des grandes goulées
rejoindre enfin le plancton de l’humanité. 
La potion perlée grumelle et gît 
son orchestre résonne à tout jamais 
pour qui danse sous la lame invisible 
des craintes étouffées.

Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-
dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.

Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.

Parfois, je perds espoir. Comment l’écraser en venir à bout le destituer mettre fin à son règne ?
Je l’imagine comme un énorme tas de tôles qui s’entrechoquent dans ses mouvements répétés
Usine vivante dont la fumée crachée nous avale les poumons
Il hoquette dans des cliquetis des bruits explosifs ces bruits qui font rentrer en soi-même et font monter la tornade angoisse
Parfois un gouffre s’ouvre au milieu de ses pièces brinquebalantes
Sourire carnassier rompt la neutralité glaciale avec laquelle il s’affaire
Il étend des fils plantés dans nos corps nos cerveaux et érige des murs partout
En nous en moi en colère contre moi
De ne pas y arriver arriver à quoi à être peut-être à pouvoir être
Son influence m’arrache à un moi que j’ai soif de connaître
Je tourne en rond animal en cage
Dans ma captivité fulmine ma rage
Dont je suis la cible et des coups s’abattent en double
Il s’insinue partout dans les interstices de mon être et des autres
Il est dans l’espace public, au boulot, au pieu, dans les conversations, aux toilettes, à l’hôpital partout il
est les guerres qui pleuvent ailleurs et en nous
Entre ses mains nous sommes ses marionnettes
Pantins soumis à ses desseins
Jamais rassasié, il continue toujours d’éructer
Bulldozer écrase déplace creuse
Dans une avancée impériale et totale
Il façonne modèle sculpte une armée lobotomisée
Pour perpétrer ses méfaits et, galvanisé,
J’entends ses rires qui me toisent vainqueurs
Quand il attrape les pensées qu’il m’a soufflées
Il se veut invisible, lové le plus souvent dans nos inconscients
Mais quand je le vois pour ce qu’il est, je ne suis plus ma proie
Il me donne toutes les raisons de me battre juste pour l’écraser

Tu es le forgeron dont l’écho du marteau résonne dans tous nos corps
En chacun de nos inconscients se glisse la forme que tu imposes
En chacun de mes mouvements je te sens
En chacune des fenêtres sur le dehors je te vois
En chacun des bruits du monde je t’entends
En chacune de mes respirations tu es là
Tu veux faire de nous tes soldat.e.x
Toi qui nous déracine de nos maisons nos pays notre planète nous-mêmes
Qui construit des barrières pour isoler dans cette binarité
Toujours plus meurtrière toujours le dominant le dominé
Culture nature valide handi minces gros blanc les autres hétéro les autres hommes cis les autres
Tant d’exclusion pour que ne reste seulement qu’une
Petite part qui mange tout le gâteau
Petite part dont le monde est écrasé par l’égo
Ton nom est pluriel et tes formes infinies
L’oppression est une réserve inépuisable
Où trouver les façons de perpétrer ton pouvoir
Je continue de subir les coups de ton martèlement lancinant
Tu m’as volé ma vie en me pétrissant pour un moule
Bien trop excluant si on déborde c’est la disparition
Longtemps ignorée, ton emprise n’est pas absolue
L’héritage des luttes est le boulon dans tes engrenages bien huilés
Tu frappes sans cesse pour donner forme
Et à chaque impact j’abats les normes
J’utilise ta force pour briser les chaînes
Ta cruauté pour que ma rage se déchaîne
J’invoque tous les temps pour conjurer ton empire
Et sous les ondes de choc, nous défaisons pour reconstruire

Enfant, je faisais un rêve récurrent: je courais pour fuir quelqu’un mais jamais assez vite pour lui échapper. 

J’étais rattrapée et je devais me battre pour me défendre et pour défendre une ombre que je devinais être ma petite sœur. 

Peu importe mon élan, la force des coups que je portais, mes poings étaient trop lourds et je ne touchais jamais ma cible.  

Je me réveillais calme. Frustrée de pas avoir pu dégommer le type. 

Depuis j’ai pu dégommer des mecs dans la vraie vie. Mais je sais pas si je protège bien ma sœur. 

Ma frustration est mélangée à la colère, j’imagine que c’est courant. Colère sourde, juste ou pas. Sûrement légitime. Parfois. 

Je traîne une frustration des mots et une colère liée à ma voix. Pourtant elle est grave, elle porte. Je parle fort. Pour me faire peur ou pour me rassurer. 

La frustration ça naît pas seul, chez moi ça vient après la peur et le risque. Je prends un risque des que je produis un son. Des qu’un mot bute sur mes dents ou mes lèvres, qu’une syllabe glisse sur ma langue. Je prends le risque de mal dire, mal nommer, mal décrire. Le risque de trahir mon corps et mon cerveau. 

Mais j’essaie au moins. 

De nommer, de décrire, de parler. D’être juste. 

Et la vraie peur c’est celle de pas être écoutée. J’ai plein de gens autour de moi qui entendent mais j’en ai rien a foutre d’être entendu. 

Je veux nommer, décrire, expliquer parce qu’avant j’ai failli crever de pas pouvoir parler. J’ai failli crever de pas être écoutée. 

La frustration c’est humide. Plein de larmes. 

J’ai tellement gueulé, j’ai même gueulé sans prononcer un mot. Personne a su voir ou lire. 

J’en ai voulu à celles et ceux qui m’écoutait pas. Je veux pas être un fond sonore, la télé qu’on allume en arrière plan. 

J’en ai voulu à celle qui a pas pu porter mes mots vieux de 25 ans. Mais c’est mon taffe de m’occuper de ces mots là et de les apprivoiser. 

Mon taffe d’apprendre à être juste dans ma colère. 

Et puis j’ai finalement arrêté de crier, arrêté de boxer dans le vent pour demander à ma sœur si elle avait besoin de moi. 

Mes potes m’appellent Force Tranquille et c’est putain de drôle parce que j’ai encore des mots bouillants dans le ventre. C’est comme ça que je sais que je vis. Parce que je sais nommer, décrire, dire et écouter. 

l’automne arrivait et comme tous les ans elle ressentait le besoin du nord. pourquoi ressentait-elle cela ? et pourquoi est-ce que ressentir cela lui faisait presque mal ? elle ressentait le besoin du nord et les souvenirs de ses voyages remontaient, voilà longtemps qu’elle avait compris que la mémoire ne se loge pas seulement dans le cerveau mais aussi dans les os, dans les muscles, dans tout le corps et tout son corps ressentait ce besoin, tendu vers le nord et vers les sensations du nord, le soleil qui se couche tôt, le vent trop froid et trop fort, l’humidité, l’océan sans couleur, le froid lui-même qui fait tout ressentir plus fort, et elle ne savait pas d’où lui venait le nord, ni pourquoi le nord s’était installé en elle, elle savait que c’était quelque chose de profond, trop profond pour être expliqué, et que quand on est coupé de ce qui bat aussi profond en nous on est malheureux, et c’était peut-être cela cette douleur, c’était cela et aussi autre chose, le nord battait trop fort, elle le savait, tout battait toujours trop fort en elle et elle pensait qu’il aurait peut-être suffit d’oublier, ou peut-être de mettre à distance ses souvenirs pour ne pas ressentir cela, mettre à distance le nord, elle pensait cela tout en sachant que ce n’était pas possible car on ne peut pas se couper de ce qui s’est accroché aux os, aux entrailles, alors sans l’oublier il aurait fallu que cette intensité cesse, que le nord cesse, que le nord ne lui manque plus comme lui manquerait une personne, et cela à qui pouvait-elle le raconter, qui aurait compris, et les vagues s’écrasaient sur les falaises et elle ne savait toujours pas si elles étaient bleues ou vertes, ni si cela avait une importance, et les vagues devenaient grises, un gris ni clair ni sombre, vagues translucides et familières, sœurs peut-être, sans doute qu’elle avait trouvé un peu d’elle en elles, et elle se sentait bien en regardant les vagues ou peut-être qu’elle ne se sentait pas bien car c’était plus puissant que se sentir bien, c’était quelque chose comme : se sentir là, là maintenant, seule dans le vent, dans le froid et la brume, un corps juste, au milieu de tout cela, être là, un cœur qui bat.