Ranger, faire machinalement les gestes, remonter la couette sur les oreillers rectangulaires, tapoter le moelleux, contempler un instant par la fenêtre les arbres nus qui tressaillent sous l’air vif de décembre, se dire qu’on est telle à ces arbres, dressée mais à poil de tout, fermer les volets, tirer les rideaux, s’asseoir un instant sur le bord du lit, sentir le bleu qui monte aux cils, se demander où sont les heures, si son vécu existe encore quelque part ailleurs que dans la cartographie d’un cerveau, retenir un soupir puis passer à la pièce suivante, refaire les gestes encore, passer la main sur la table de chevet pour y cueillir quelque poussière car au moins elle existe, ramasser des habits par terre, ici un pull, là une chaussette, sourire de l’inchangé et voir que pourtant rien n’est pareil, admettre qu’il n’y a pas d’autre marche que la marche en avant et que de toute façon, aller à reculons on ne saurait pas faire, essayer pour voir, une pointe derrière un talon et une autre encore, se cogner au chambranle et se frotter la tête pauvre insensée, se demander si pour eux c’est pareil, ce sentiment étrange d’une vie impalpable, comme un collant qui file, puis éviter le miroir qui nous traque dans le couloir.
Être à sang, celui qui palpite encore dans les tempes, bouillir de rage et de fureur contre soi, contre tout, contre les murs qui se rapprochent et contre les êtres qui s’éloignent parce que c’est la vie, parce que c’est comme ça et parce que nous-mêmes étions tellement heureux de faire pareil à vingt ans, sauf que là ce n’est pas pareil, répéter à l’envi mio figlio, mi fligli parce que l’italien c’est beau et qu’on rêve encore de péninsule, d’être au centre, au centre putain, et pas à la périphérie, pas juste une banlieue dortoir, marmonner pour trahir le silence et en même temps juger que les mots ça sert à rien, sortir la nuit tombée pour marcher dans le noir et s’il le faut les yeux fermés, parce que l’on veut sentir, parce qu’on exige de ressentir encore à travers soi l’intensité du froid qui transperce, la puissance des ombres et l’acuité de la lune, hurler au vent, lever le poing et maudire le ciel, être et laisser partir.

Errance d’esprit

Les mois me toisent du regard,
Ils sont les indécents d’un temps ambivalent,
Ou les graines d’une pelouse décérébrée.
Je me sens enchainée d’un instant hagard,
voilé par la certitude de vos vies.
Pourrais-je enfiler vos ailes, toiser le rapace d’une vitesse infinie,
Survolez le chêne de mon esprit,
Jusqu’à tournoyer de créance.
Nous étions les passagers d’une utopie vagabonde,
Je veux être conteuse de paysages,
Poser les verres ronds de beauté,
Pour admirer le hublot sur un monde qui se défile.
Au présent,
Je suis pressée par le fruit de l’errance,
Dans un panier qui ne m’inspire sagesse,
Que la vitesse d’un temps qui ne touche jamais terre. 

Comment devenir sauvage

un jour de grand soleil
tu vas rentrer
tu vas fouiller l’armoire la chambre à la recherche

sur le pas de la porte, tu vas contempler l’orage et son poids le tissu sur ta peau étiquette et contre tes biceps
besoin de soleil disparaître le voir
c’est le moment

tu vas marcher pieds à plat nus sur le béton craquèle quitteras les maisons les jardins rejoindras la trois-voies monte un rythme ventral et le pincement
halète

tu prendras ce choc dans tes os
le tempo de tes pas tes talons tes jarrets tu sens tu vas atteindre le point
courir là où les voitures

et là
délire des kilomètres
tu vas casser le pas et tes jambes c’est le sol et le sol
tu vas agripper tes hanches à tes obliques en chaloupe en syncope tu vas tout droit de côté penche à droite le vert
la verticalité des arbres

marron et brûlée et pleine de mousse, et sèche tu y rentres
tu rentreras dedans le tronc l’écorce avec tellement de force à t’y gratter comme une ourse casse les genoux les hiboux
c’est un effleur une écorche

heurte
maintenant tu vas fendre ton visage et la peau de s’ouvrir des tisons tes rotules et tu vas t’y chauffer
des feux de cour de récré de pleurs
viendront te chercher

maintenant tu vas perdre ton visage
courir le claquement et tu craques
allumée comme si la lourdeur ici prend tout tu as le t-shirt blanc la peau rouge et terre

à plat les paumes comme les talons ronge, tu rampes au centre

une belle voiture vers toi une belle couleur qui brille tu vas marcher dans elle en furie
bouche ouverte sur l’air
ta salive, ton état de nature

accidente

ensuite, ailleurs, plus tard,
dans l’eau du bassin d’enfant l’eau bleue sur ta peau diffractée
les cinq doigts de ta main le creux
de ton oreille interne

la tête renversée remplie de piscine
et c’est là où flottent les blessures pansées sans les corps tu vas renverser le front d’un geste de baptême
les jambes battant le chlore et entre elles les buses

la pute
tu vas la devenir
en accoucher
pute née de ta côte
se dégager de l’élasthanne

retour du rouge

tu vas te tourner tout à fait comme les fruits du labeur comme leur cri tu vas
et puis
tes cheveux en filet sur les yeux tes rétines

dévorées de soleil et de mouches yeux se ferment et tes lèvres
de recevoir
le sang

tu vas sentir le sifflement vermeil dans tes oreilles et sur ta langue le goût
ce goût de fer sucé léché de fer rouge qui marque c’est ton liquide

qui coule sur ton sein juste entre les triangles qui s’accroche au duvet

tu vas montrer ton cul à tout le monde
à tout le monde le toboggan la guêpe et ton corps à chacun et chacune
hors de la transparence
graisse et peau et mal sous les plantes

des enfants bousculés grelottants mais ils rient goutte froide et métal
se mettent le maillot en string pour la vitesse tu vas

passer l’entrée des mâles
glissants cheveux ébène épais ensuqués de savon tu vas te cacher dans l’alcôve admirer
ton visage de fille

le sang le long des bras du corps les coups de feutre
tu vas nettoyer en conscience
en questions
passer l’eau claire du jet si sauvage comme une envie de dans tes narines le circuit plus haut secret le rose en vie agité

tu vas soigner rincer scarlata se dilue venu du trou vers le trou tu vas naître et tomber 

Je suis dans un drôle d’état 
je pourrais dire épuisée comme la terre privée d’eau 
le corps se fissure 
la chair écorchée à fleur de peau ne se laisse pas toucher 
le feu à surface de nerfs 
c’est comme un tremblement de corps 
les membres détachés du tronc des racines affrontent le sombre saturé 
le dard de l’immense fatigue envoie un poison 
capte l’énergie d’un mauvais œil 
dans la tête les idées crucifiées lacérées par les éclairs noirs 
le corps mou -la tête tellement pleine qu’elle en est vide 
une fatigue à se mettre en pénitence 
à genoux 
à terre 
cloitrée 
sur les ruines visibles d’une vie en sursis

vient la colère 
mâchoire crispée 
côtes resserrées sans filet d’air 
il y a les mots 
il y a le corps 
les yeux pleurent les paroles impossibles 
la langue déglutit  les mots violents sans tendresse 
pour que vagues de  tempête  ne noient  pas ce qui est trop sec 
le sang  bouillonne aussi rouge que le soleil voilé est  pâle  
les digues craquent 
la colère déverse sa crue de mots 
gueuler fait du bien 
calme les tambours des humeurs 
piétine de rage la boue de la sombritude  

je chercher une oasis 
un retrait du monde
une rencontre avec la fleur de ma solitude
son rose tendre, sa douceur vert amande 
sortir mon âme malade de l’ombre 
me dorer de soleil 
à l’équilibre des jours et des nuits 
marcher à l’amble sur des chemins sans cailloux 
regarder à voir venir ce que biens-faits

Un moment avec un ami

Ici, il y a plusieurs sortes de vents. Certains puissants balayent le sable, l’eau, la poussière. Certains violentent les collines. D’autres caressent les peaux comme une main bienveillante. 

Ici, les vents se battent, s’engouffrent dans les rues de la ville et claquent les volets des maisons. Personne ne peut rien faire. 

Ils grognent aux portes, transforment les pavés en une patinoire poudreuse, agressent les yeux , la bouche et coupent les souffles. 

On dit de certains vents qu’ils apaisent la pierre, adoucissent les angles, bercent les enfants. Ceux-là sentent la chaleur du désert, l’éclat des passions, ils étonnent.

Ici, on attend l’arrivée de ce vent qui viendra – dit-on – apaiser les conflits et calmer les esprits guerriers. 

Tu as marché dans ce dédale de rues, les yeux fermés pour respirer ce vent.

L’air s’est engouffré largement dans tes bronches, dans tes alvéoles impatientes et, les yeux fermés, tu as pleuré une larme de bonheur.

Sur la montagne ce soir,
La lune est aussi blanche que le jour.
Elle éclaire mon esprit sombre.
Le froid est partout.
Nos pieds ont décidé de ne plus frôler le sol, gelé.
La cabane est close désormais.
Ils ne veulent pas sortir.
Dans la lucarne je vois briller l’astre de la nuit.
Neige au soleil.
Elle fait de l’ombre aux bougies.
Est-ce que quelqu’un voit ce que je vois ?
Je me demande si à l’aube
Le soleil en fera autant.

Une façon d’aimer
Ma façon d’aimer
Je te dirai
De lâcher le monstre au milieu des rochers
Pour être
Telle qu’elle, qu’il
Ne pourrait succomber
Mais voudrait se battre, se battre
Des ébats à toi
Des ébats perdus de vous
Au pied de l’arbre aux souhaits
Que tu avais subtilisé
Un matin d’été
C’est doux
Ma façon d’aimer
Il suffit d’entrer pour remarquer
Ce qui ne peut se cacher
Orée des bois
Naissance des cheveux
Un air de déjà vu rend heureux
Ce que je veux te confier
Dans ma façon d’aimer
Peu importe le coût de la vie
Quand tu sais
C’est lui
Mesure d’abandon
Science précise
Bonheur du temps
D’aimer

Matin de décembre, tôt. Je bois ma tasse de café avant de partir travailler. Une écrevisse nage dedans.

Alexandre joue à la console. La manette devient molle dans ses mains. La télévision coule comme un cierge.

Promenade dominicale pour une famille. Une femme, un homme, leurs deux enfants. Il fait froid et humide dans la forêt. Les adultes sont fatigués, les enfants ne sont pas contents d’être là. Le ciel devient marbre.

Un surfeur décharge sa planche de sa voiture, enfile sa combinaison et se dirige vers la plage. Arrivé en haut de la dune, il s’aperçoit que l’océan a disparu.

Je suis fatigué ; paupières acides. Je les ferme. C’est vert dedans.

La forêt est pour les loups
les fous
et les enfants sauvages
pour qu’ils écoutent chanter les arbres
toutes essences confondues
bibliothèque de feuilles tremblantes
La forêt est pour les muets
pour ceux qui ne s’habituent pas à la violence
pour ceux qui ne veulent jamais rentrer à la maison
pour ceux qui ne savent pas lire les modes d’emploi
pour ceux qui écrivent sur des bouts d’écorces
pour ceux qui craillent comme des geais
ceux qui dansent sous la pluie tête nue
pour qu’ils se mettent à l’abri
du fracas des villes
et s’enivrent de l’haleine de la forêt

Corpus dei corpus

Elle se demande si le dieu a un corps elle
a vu ses cheveux leurs milliers de volants 
fils dans l’air l’expression du visage
formerait des nuages vocables vent 
doux petit matin lent frais
paroles en ouragan causant l’effet 
dérèglement elle
a vu le torse au cœur le flanc si surprenant le cœur grossi de pierres le 

flanc et
cabosse 
inerte fou peuplé de gigantesques paysages où paissent quelques arbres bras et jambes tendus 
lourds
ils
ne bougeront pas.

Elle se demande elle a vu le dieu son corps
s’il a le cœur sauvage si ses pieds 
sont sur terre s’il est vrai qu’une 
brume forme 
sa grande tête si le soleil ce 
sans-espoir lui 

avec sa ronde des lunes enchevêtrées

si 

s’ils sont un beau message laissé 

au 

b
o
r
d

de son grand corps 
pour qu’elle le voie pour qu’elle le pense
dans un grand matin elle a vu se demande si le paysage est dieu 

car
ses pieds immenses forment la terre
juste à côté des siens.