Seuil

Un seuil
Pour une architecture de séquelles
Pour ceux qui archivent leurs gestes dans les murs
Pour les gravats des sismographes
Pour ceux dont le soleil déferle des boues

Un seuil, une frontière
Une pierre levée dans ses contours de lumières
Pour des lits de poussières
Des pluies de salpêtre
Pour ceux qui ont le regard qui rouille
Ceux qui lapident la nuit sur des canots de fortune

Un seuil, une marge
Une périphérie broyée dans un tonnerre de bitume
Pour des voix de passage
Des vents aux rides d’enfance
Pour ceux qui voûtent leurs pas
Ceux qui déchirent leur ombre à la lame de l’aube

Un seuil, un toit
Pour les hontes sous la langue
Pour celles qui mangent leurs peurs
Pour les ailes pliées sous les colères
Pour celles dont les blessures sont nues

Au poignet je porte des incantations
des tremblements de mirage
la langue des villes de sable
des reflets d’argent en rétroviseur
d’une vision nostalgique
une manchette de poésie portative
en corde d’argent tressée de pâturages fertiles
estampée d’effets protecteurs
ce disque solaire stoppe les hémorragies de mon âme
écarte la foudre
c’est ma seule fortune
une identité en carte bijou au poignet
reçu le jour où je suis devenue femme par le sang qui s’écoule
*
Tout le jour tu me conférences
ta jeunesse fabuleuse en héritage
que je porte dans mes transhumances
comme une amulette
une rose des sables dans mon herbier de turbulences
ta brillance en joie est une porte d’entrée à chaque matin
une lettre aux images de dentelles
je ne sais pourquoi c’est comme un trousseau de clefs
un mode d’emploi de réconciliation
un remède pour que chaque jour dessine
une mise au monde pour chaque demain
tes cliquetis en tribale potion pour les situations d’urgence
dans tes filigranes se tresse ta bénédiction
coule dans mes veines radiales ton énergie métallique
cisèle sur mon corps des souhaits de barakah

Petite lutte

Mes gestes transpirent la colère 

Je porte l’agressivité à bout de bras 
Comme un colis piégé 

Je l’évacue en urgence 
mais elle me dégouline entre les doigts

C’est incessant 
Un récipient percé
Une fuite en avant

Je me dresse pourtant de tout mon corps 
Je fais front
J’écope 

Dona Quichotta
moulinant toujours 

Je dois la porter au loin 
Sans qu’elle me coule sur les pieds 
Atteigne mes racines
Contamine mon sang
De tout ce nerveux

Sinon les tensions me dérapent 
Et je m’abime avec eux

Petite secouriste inutile
Devant tous ces corps-tornades

Alors je crie 
Juste à l’intérieur 
Je crie en silence les bruits du dehors
Et tout ce qui gronde dans leurs dedans

Comme je peux je veille

Leur corps est trop petit pour la contenir 
en faire quelque chose

Et ils n’ont pas choisi leurs drogues

Ils n’ont rien choisi 
Ni les états chaotiques du monde 
Ni ceux de leur petite sphère 

Des écrans sucrés vomissent toutes leurs frustrations
Des écrans trous noirs mangent les yeux tout autour

Ils forment une entité « hostile et fragile »
Difficile à protéger 

Il y a tout de même une ouverture
Très fine au milieu 
Dans toute cette dispersion-explosion

C’est ça là 
C’est leur regard-spirale
leur regard-comète 

Ils peuvent encore s’éclairer 

Derrière 
leurs gestes maladroits
leur bonhomme-têtard 
leurs genoux raides 
leur cerveau chargé
toute leur attention qui s’échappe sans fin vers ces pacotilles fourbes
et aussi tout ce que les masques ont mangé des sourires-paroles

Les étincelles persistent

Toujours

Et c’est exactement pour ça qu’on reste

On ne lâche pas l’affaire
On tient la barre
On se fait contour 

Je reste 
et je trace 
je lis et je relie

Parce que dans ma poche
Même fatiguée 
J’aurai toujours des allumettes à craquer

Et leurs yeux si vivants

La densité du silence

J’ai pris
La densité du silence
Entre mes mains 
Laissant glisser le vide 
Entre mes doigts noirs
Sculptés par l’encre de vie
Je m’allonge dans la densité du silence
Et flotte sur les mots 
Muets
Les mots qui se désirent
Que seuls deux silences peuvent 
Dire
Et crier
Et chavirent
Deux silences ivres
De vie
Deux silences qui
Absorbent le monde
Allument le néant
Deux silences devenus
Sombres
Deux silences séparés
Un silence s’est tue
Quand un silence meurt il
Reste l’odeur de la tristesse
L’odeur du bruit que dit l’absence
Un silence muet
L’absence n’existe pas si
Tu voles l’aura d’une présence
Avant que son silence ne meurt
Tu aurais du couper notre silence en deux
Ouvrir la mémoire de ce silence
Entendre la sueur de nos draps
Au matin blanc
Entendre nos iris se mêler
Entendre la profondeur du goût
Entendre nos veines se nouer
Entendre les lianes de sang 
Se croiser
Se décroiser se croiser
Monter écrire le ciel
Peindre la rosée
Étreindre la résonance 
De l’absence

D’ombre et de graviers nous sommes
Les corps sommeillent
mousseux
お蔭様
L’ombre est une évaporée une mousse grouillante
L’ombre est une évadée
Seuls les sommiers connaissent et acceptent :
mousser dans l’ombre c’est le privilège du sommeil.
お蔭様
L’ombre fugitive chevauche et cingle
Harnacher son sommeil, tant va l’ombre qu’à la fin elle a faim
お蔭様
Une belle mousse de sommeil s’aspire goulûment sans temps de respiration
D’ombre et de glaciers et de cristaux nous sommeillons cent ans
お蔭様
Puis l’ombre au bois dormant viendra, sifflant entre ses dents.
Siphon les marionnettes
3 tours et puis siphonner l’ombre

Être solitude

La solitude est une cellule
Souche
Sous-couche
Invisible
Invincible
Sous la peau
Elle se divise
Se disperse
Se propage
Dans nos veines
Dans nos plis
Dans nos creux


La solitude est humaine
Elle a des yeux
Un regard
Un corps
Une bouche
Une voix
Une identité


La solitude est mouvante
Itinérante
Elle bouge
Change de camp
D’adversaire
Frappe des coeurs
Plus forts que d’autres


La solitude est un pays
Isolé
Elle isole
La solitude est une île


La solitude est une guerre
En guerre
Elle bombarde
Crie
La solitude est un cri
Parfois sourd
Parfois lourd
Le poids de nos vies
Sur ses épaules

La solitude est sur ton dos
papa


La solitude est injuste
Un juste retour des choses
Elle fait la pluie
Après le beau temps
Aussi le beau temps
Après la pluie
La solitude est un pont
Entre deux rives
Deux rivales
Elle oppose
Impose
Son malaise
Son antithèse
Eros et Thanatos
La vie et la mort
La vie est la mort


La solitude hait les certitudes
Elle se nourrit
De doutes
Nourrit
Notre mélancolie


La solitude est à elle seule
Pour elle seule
Une entièreté
Elle occupe toute la chair
Chère à nos êtres
Perdus
Égarés
Berceau de l’âme
Lame
Pointue
Aiguisée
Elle berce
Fend
Notre fragilité

la poésie
c’est pour les biches
qui meurent
au fond des bois

pour les oiseaux qui tissent
leurs nids
dans tes cheveux

la poésie
c’est pour les Amours
adolescentes
qui s’épuisent
mortes-nées

la poésie
c’est pour les regrets
pour les claque-doigts
de nos enfances

la poésie
c’est pour
les braqueurs de presque-vie
quand ils se posent de côté
sans compromis
de côté
pas au milieu
pas en même temps

la poésie
c’est pour ceux
qui ne respirent plus sans assistance

la poésie
c’est politique

Capture

je caresse le travail des hommes
je caresse la surface magnifiée

il y a des rainures et des nœuds
une forêt de troncs polis

les chênes sont beaux et blancs
on a gratté leur écorce

on dirait une foule de femmes debout
dénudées à la fin de l’été

leurs nervures sont les traces du soleil
en négatif sur leur peau

ainsi pelées elles semblent faites
pour mes mains qui les épousent

je pose ma joue sur leur tronc et j’attends
le souffle d’un enfant

je pose mon oreille sur leur tronc et j’attends
le tapage des bois qui ne vient pas

ici tout animal est statue
tout mouvement est capture

et je pense et j’enlève
un à un mes vêtements et mes pensées

En Corée, on raconte qu’il existe un lien, difficilement descriptible mais de toute évidence incontestable, qui relie deux personnes destinées l’une à l’autre. Les coréens le nomment : In-yun.

Ce lien traverse le temps, dépasse la vie comme si une seule existence ne pouvait le contenir, ne pouvait l’enfermer sans le priver de liberté.
Ainsi, quand deux personnes voient leurs chemins s’embrasser ici et maintenant, il est dit que les vies précédentes ont planté des graines que les suivantes verront fleurir. 

C’est ce que j’ai expérimenté dans cette vie : ce trouble de rencontrer quelqu’un que mon corps connaissait déjà, mais dont mon esprit ignorait tout. Comme si je me souvenais de ces bras qui ne m’avaient jamais étreinte, de cette peau que je n’avais pas encore goûtée, de ce parfum dont je ne savais rien de l’ivresse.

Je me suis souvenue de celui que je n’avais jamais croisé. J’ai su. Immédiatement. Instinctivement. Admirablement. Cet instant aussi éphémère qu’exceptionnel, comme si l’invisible, l’indicible, montrait enfin ses contours. In-yun.

Certains parlent de providence, de destin, moi j’y vois quelque chose de plus intime et plus vivant. J’y vois un marquage à chaud de mes cellules, la découverte de l’ultime pièce qui me manquait pour apercevoir le monde se dessiner. J’y vois mon demain et tous mes hiers. Une pulsion de vie qui foudroie, qui ne me laisse nul autre choix que de m’y accrocher, de ne rien laisser s’échapper de cette fulgurance, comme si cette folle rencontre me menait à cet oasis dont je me souviens, ce oasis où pourtant, je ne suis jamais allée.

la meilleure façon de marcher
est de parler cent détours
à pieds joints sur les rêves
quitte à les briser
ou un pied après l’autre mais
toujours avec soi
fais de chaque déplacement
un jeu – à dix, cours
un silence à combler
de sable mouvant
une parole à porter

– jette un pont
laisse l’accent chanter
en micro-trottoir
la pensée filer
en fleur de bitume
l’histoire piétiner
ton brillant à lèvres
la meilleure façon de marcher
est de trébucher
sur les mots, les dos
d’âne – plane
ne crains pas les faux-pas, les nids-de-poule
les voix qui rayent le parquet
laisse circuler, se court-circuiter
les hauts débats, les bas propos
tant pis pour les correspondances
coupe les virages
la ligne droite n’existe pas
prends la langue comme elle vient

fais des vagues