Il y a du sable collé sur mes joues
ou peut-être est-ce autre chose
mes jambes qui
plus vite que moi
mes jambes qui
vont et viennent
toujours plus vite
vont et viennent
toujours plus loin
mes jambes qui
plus vite que moi
comme folles
vont et viennent
repoussant loin
l’horizon
quand je deviens
quand je deviens
papillon ou
peut-être autre chose
quand je deviens
un truc léger
une luciole
une fumée
une mouette
une plume
un papier de soie
un voile blanc
quand je m’envole
quand je deviens une
ou bien un
quand je deviens un
ou bien une
que sais-je
presque rien
un cerf-volant écarlate dont
on a lâché la ficelle pour
qu’il s’échappe
froufroutant dans
le vent et sous
les jupons
de la mer mousseuse.
Auteur / revue Miroir
Sous la cire végétale
aux paupières de fougères
des voix se voilent
et se dévoilent
liquides│volatiles
entre les cils
un saule pleureur
se noie dans l’oubli
il ne sait plus pourquoi
il plie dans l’oubli de soi
il ploie sous son poids
d’ombre │ d’abandon
_________ » je suis une solitude
_________à jamais déversée
_________une mélancolie
_________sans origine│sans racine
_________as-tu senti parfois que rien ne meurt ?
_________de longues branches-lianes perpétuelles
_________à l’abri des fantômes
_________avec l’oubli en diadème »
dans la ravine des cernes
se dresse une prêle
vers l’arbre en vase clos
elle se dresse rebelle│ardente
de segments verticaux
en nœuds couverts d’écailles
_________ » je me souviens des lèvres
_________silice d’amours vivaces
_________chaque strate est tatouée
_________dans ma chair fractionnée
_________subaquatique je m’enfonce
_________je sustente le subliminal
_________primitive je ne fleuris pas
_________je nourris la survivance
_________empreinte je suis le jonc
_________vertébral de l’argile
_________la mémoire de l’éléphante
_________les baisers reçus savent-ils qu’ils perdurent ? «
entre le saule amnésique
et l’herbe fossile
la rivière est une échancrure
où le corps se partage.
Parole en l’air et en terre
Je suis parole en l’air
éjectée par un souffle
vertical
un soupir tendu vers
l’arc du ciel
une caresse sur la joue
des nuages
le sourire
des étoiles
qui murmurent
Et toi qui es tu
qui me tires dans le bas
dans le râle épais
des cratères
m’attrapes le pied
figes l’élan de mes phrases ?
Je suis parole en terre
J’effondre les murs et giffle
l’herbe des sentiers
essore les ruisseaux
éteins le soleil
ferme les bouches
émiette les mots
crache les cris
Je t’exhorte
Rejoins-moi dans les profondeurs
sombres les gouffres
noirs du feulement
Creuse-toi
Coule-toi
en moi
Je suis parole en l’air
et demeure ferme dans
la légèreté
de la lumière
la ronde
des mots
le ruissellement tendre
du verbe
Eloigne-toi
Dégage toi
loin
de moi
Que rien
de toi
ne touche rien
de moi
Gare de l’Est
Les murs de la gare surplombaient la nuit. Les soirs d’hiver, le vent soufflait sur les visages des quelques banlieusards ramassés dans le petit abribus. Ils attendaient le bus de 3h du mat. Mathushan était là, chaque nuit. Lorsque le bar fermait, il rangeait ses roses et se précipitait vers le bus. « Ce bus de banlieue était assez confortable. Pas comme ceux de son enfance, au Sri-Lanka » pensa-t-il la première fois qu’il monta dedans. Et pas comme ces bus du jour encombrés. Ce bus avait des sièges molletonnés. Quand il le prenait à l’aube, il pouvait enfin dormir, après des heures à arpenter les rues, les bars, les
restaurants, il dormait à poings fermés.
Et soulageait ses articulations.
Le plafond de la gare coupait l’horizon, fendant la nuit noire.Des filles discutaient ce soir-là sous l’abri. Et des hommes, beaucoup d’hommes passaient. Le balai des alcooliques, des crackhead, des miséreux et des violents de Paname se répétait, comme chaque nuit. Lui ne les voyait quasiment plus. Personne ne le voyait non plus. La gare vide. Esseulée. Moment suspendu et tendu. C’est un moment qu’il avait appris à aimer.Ce bruit autour de lui qui se dilue dans la nuit douloureuse. Des hommes tiraient les filles par leurs bras, il sursauta. Se retourna. Le bus arriva, il monta vite. Un corps s’étendait par terre à l’entrée du bus. L’homme cria et se mit à rire. C’était un de ces fous habituels, qu’il croisait dans ces bus. Il fila dans la nuit. Il s’endormit, la gare s’assombrit, disparut, Paris disparut: dehors les arbres ployaient sous le vent. Plus que 30 minutes, estima-t-il, le bus de nuit était toujours beaucoup plus rapide que celui du jour.
30 minutes de sommeil avant de retrouver son lit.
Il se réveilla. Ville-Evrard. C’était son arrêt. Une longue route à l’horizon perçait deux parcs. D’un côté, Ville-Evrard, l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques du pays. Sa voisine s’est faite plantée une fois par un fou en cavale. C’était un accident, avaient-ils dit, ce qui l’étonna à l’époque. Après tout, c’est vrai qu’il était étonnant qu’un tel hôpital dans un pays si riche laissait souvent ses fous s’échapper.
Chez lui, le silence régnait. Dans l’interstice de l’aube et de la nuit, il s’engouffrait chaque soir, son corps endolori le maintenant à peine éveillé, pour rejoindre son lit où il s’effondrait. Son nez le piquait étrangement de plus en plus chaque soir. Un sommeil lourd
l’emporta comme à chaque fois. Des rêves il n’en faisait plus. Pas plus que des
cauchemars. Sa fille dormait déjà lorsqu’il rentrait. Son fils aussi. Lui se réveillait
généralement à 15 heures. Il ne les voyait que deux heures lorsqu’ils rentraient de l’école,
et avant de retourner travailler.
Dans sa chambre aux volets constamment clos, il s’habille. Il passe une petite heure avec
ses enfants quand ces derniers finissent tôt. Son jean lui tombe sur les chaussures, des
mocassins larges marron. Le jean recouvre quasiment ses pieds. À 17 heures trente, il
sort, reprend le bus. Du haut de son 1 mètre 70, il se hisse pour attraper une canette de
coca. Et puis sort. Dans le sifflement du vent, dehors, les arbres ployaient toujours. L’automne arrivait.Il s’engouffra dans le bus où trois poussettes bloquaient l’entrée.
Soupir.Une jeune femme le regarda, la tête collée à la vitre. « Elle semble triste », se dit-il.Il détourna le visage. Il n’aimait pas voir les gens tristes.
Son trajet durait en moyenne une heure trente. Souvent plus. Lui aussi avait pris l’habitude de coller son visage à la vitre. Dehors, le soir s’abattait. Les routes disparaissaient avec l’arrivée du soir. Des jeunes hommes faisaient vrombir des motos trafiquées en roulant près du bus. Le paysage s’enfuma, s’évanouit dans un amas de noir.
Un jeune se mit à hurler dans le bus, dans un langage qu’il ne comprenait pas. Puis une réponse arriva : “Jésus, c’est le fils de Dieu et toi t’es le fils de qui toi ? hein?” cria l’un des fous du 113. Mathusan s’éloigna, depuis que sa voisine se fit planter, il préférait être prudent. Mais le fou avait bien raison, pensa–t-il. C’était qui son père à lui, pour qui se prenait-il à brailler comme ça ce gosse?
Dehors, la nuit tombait. Lui revenait en tête, en boucle, des rêves incandescents, ses rêves de jeunesse qui précipitèrent sa fuite de son Sri Lanka natal. Des rêves défaits par le cours de l’histoire, et par la perte de la guerre.
Terrible nostalgie des choses qui n’ont jamais été.
Chien et loup
Ça commence entre chien et loup, ce moment où la lumière s’émousse doucement. L’ombre bleue survient progressivement. Elle envahit d’abord la terre, les arbres. Elle se dessine en nappes, en nébuleuse un peu floue qui recouvre ce qu’il reste à voir. C’est le moment où les yeux se plissent pour distinguer encore quelque chose dans l’obscurité. Pour s’habituer au noir. Elle s’avance à son rythme, s’étend, se répand. Elle repeint. S’éternise. Le paysage se brouille dessous, puis disparaît.
Toujours ce mouvement lent, comme ralenti, suspendu, surprend par sa radicalité.
On dit qu’elle tombe mais c’est faux, la nuit noie.
Elle ouvre la bouche et aucun son n’en sort. Ses yeux se plissent en une fente mince, minimale qui semble filtrer la lumière autant que ses pensées. C’est par absorption des rayons qui pénètrent dans la pièce, exposées en particules, une suspension pailletée qui retombent en tourbillonnant autour d’elle.
La lumière entre, la traverse et synthétise des émotions, l’esquisse d’un sourire, l’esquive d’un tourment. La lumière tourne et fouille. A cet instant, quelque chose s’éclaire en elle qui s’épanouit sur son visage. Je sais ce qu’elle s’imagine. Toujours elle revient dans sa journée à cette évidence. Le décompte du rythme, les pas, les variations. Elle chorégraphie, voilà ce qu’elle fait. Et les mains prennent le relais de la bouche muette mais mouvante, dessine dans l’espace :
une danse.
Elle a toujours procédé ainsi depuis qu’elle est toute petite, prenant modèle sur ses professeurs, sur les professionnels qu’elle a croisés. Les mains ont leur grammaire propre, déliées, leur grâce est un langage. Elle tournent, se tendent, orientent, graciles, les doigts. Chaque mouvement est une indication du corps. C’est ainsi qu’elle crée.
Hangry girl
Quand elle est avec des amies, la faim la rend méchante. Elle n’écoute plus, elle s’impatiente, se ferme comme une huître. Elle essaie de prêter attention à l’histoire que lui raconte sa copine Sarah, mais des jurons s’immiscent dans son flux de conscience. Ils suivent une courbe exponentielle en outrance et en nombre : « Ferme-là », « Va chier », « Crevure », « Saperlipopette », « ntm », « On peut aller s’faire un falafel là-maintenant-tout-de-suite ? »
Elle essaie de lutter, de se faire réceptacle des miettes d’histoires qu’on lui balance, mais sa faim n’acceptera que des miettes de concret. Tout autre stimulus ne l’incitera qu’à s’extérioriser, à hurler-cogner-taper-dans-des-canettes. Alors elle cherche « métabolisme rapide » sur internet et trouve un joli mot anglais : hangry. Elle inspire. « Hangry, dit-elle, is where I belong. »
Au début, elle pensait qu’être hangry serait son arme secrète. Elle qui ne se mettait jamais en rogne, qui laissait même les autres marcher dans ses chaussures, se changeait en lionne aux muscles tendus dès qu’elle avait la dalle. Elle se disait que, si elle se faisait attaquer dans la rue, elle réagirait au quart de tour, trouverait un exutoire à cette violence et, du même coup, vengerait le genre féminin par un kick bien placé (entendre : droit dans les coucougnettes). En réalité, cette colère était bizarre. Une fois, on l’a bousculée près d’un arrêt de bus. Elle a senti la rage grandir, gondoler au fil de ses veines et veinules, s’arrêter au bout de ses doigts. Là, la faim n’a pas voulu laisser la rage partir, alors elle a ouvert une bouche dans l’estomac afin de l’aspirer. Puis la faim a fait une boule de toute cette rage, a dribblé avec dans tout le corps, et a marqué un panier qui est ressorti par les yeux. Elle (pas la faim, pas la rage, mais la propriétaire de ce corps pris d’assaut) n’a pas crié, n’a pas tapé ; elle a fondu en larmes et, jusqu’au soir, a réprimé un kebab craving apparu soudainement.
Au fil des jours, la faim l’érode. Elle ne veut plus sortir : elle redoute les autres et leur métabolisme indolent, anticipe l’irritabilité, l’arrêt dans toutes les boulangeries du coin pour acheter des fougasses. Alors elle se terre dans son lit, s’asservit à son ventre. Elle sait qu’elle va devoir changer de stratégie. Apprivoiser la faim, lui donner des contours. Lui parler comme à un petit animal, lui dire : « Faim, faim, tiens-toi tranquille ; si tu es sage, je te donnerai des fougasses, des myrtilles et tout ce que tu voudras. » Elle tend son bras vers la table de chevet, sur laquelle se trouvent un carnet et un crayon. Elle écrit : « Hangry is not my fate. »
Un lac et un torrent
Parlementent sous la pluie
De qui prendrez-vous le parti ?
—Moi, je suis calme et avisé,
dit le lac
L’été je clapote
Et l’hiver je me glace
Mes ridules de sagesses
Sont souples et douces
comme la peau du lait.
Quant à toi le torrent
Tu ne vis que dans l’instant
Ton flot vif-argent
N’est que babillages
Il discourt dans son lit
Sans jamais s’apaiser
Et le torrent contrarié,
Ne manque pas de rétorquer
—Pour moi, pétard,
Tu n’es qu’une flaque d’ennui
Un vrai puit à potage
Un coup de chaud
et tu t’assèches,
Vieux crapaud
Dans ton fauteuil bourbeux
— Je boue pas, j’érode
Fripon insolent
Retourne donc chez ta mère
Dans les tréfonds de la terre
Ça nous f’ra des vacances
Tes enfantillages nous épuisent
Nous les vieux
Les gardiens de ces lieux.
— Comme tu voudras,
Se rengorge le torrent
Mais je gage que sans ma course
Jusqu’à ta vase
Tu désemplisses à grands pas.
Ce matin-là elle s’est réveillée,
Ses cheveux avaient été coupés
Elle n’a jamais su par qui.
Quand elle s’est croisée, la pauvre
Ils se sont dressés sur sa tête
Ça a fait des courants d’air
Et d’électricité.
Son mari, qui était chauve
Lui a dit m’enfin
De quoi tu te plains
Ils repousseront, tes cheveux,
Et sûrement même bien mieux.
—Faut dire qu’elle n’était pas très bien coiffée
Sa coupe était plutôt ratée—
Mais la malheureuse a répondu
Belle ou moche, n’empêche
Personne n’a envie
De se réveiller un mardi
Avec une tête pas choisie
Ça fait des pellicules
Et des ch’veux gris.
Rha
Crache tes dents,
Sèche dans le vent, sèche et trique dans le sang
Coince le franc qui se pompe et se repends
Soulèves la marque du cycle lent
Fond ton pardessus pardessus
Racle tout racle encore
Encore plus fort
Pigne chigne choigne
Rauque de vie rauque de la, rauque de si
Effouille ta marmouille
Flotte ta lotte, rote
Contre moi mon ame
La c’est fini rote, rote encore
Encore plus fort.
Viens la motte contre, la
Si bête si prête, enlarmouillée de ras
Toute menue nue , toute chenue
Pose ta tête la. la.
Pète, hocquete , sur le tas
Tatatère douce pétulère
Chelmine un peu la, tout bas,
Pur murmure, éraflure si tant
Que jamais ne fut la pauvre bête aimant.
Reste la , dans mes bras.
Fluide écartelé de larmes
Fibre de doux remords
Sommeille en mon corps
Dors dors et rêve encore
De chasses carnassières,
de petites mortes en bière
de flou, de doux de douces famouilles,
scrabouille qui me mouille et me mords encore,
abandon de la bête, abandon du bandon, lachez les sons
lachez le fond.
Viens sors de ton corps et viens éclore la tout bas, tout chat ,
doucement la, si la, di da, ta tête sur.