Si l’enfance c’est se réveiller du coma
et dire
ah j’ai bien dormi

maintenant j’ai les yeux qui piquent
j’ai trop regardé la terre
qui autrefois était encore nue de nos découvertes
avec nos oreilles et nos bouches
nos yeux et nos doigts
maintenant plus bien sûre de ce que voulaient dire les comptines
si c’était des prophéties de vautours
avec nos oreilles et nos bouches
Gloussement pépiement croassement
entêtement

maintenant j’ai les yeux tous noirs
décillés
on se demandait c’est quoi le plus dégueulasse
privés de dessert ou d’amour
c’est quoi le moins collant
qui aime bien châtie dans tous les cas
et quoi qu’on dise
avec les bras les mains les poings
avec les jambes pourquoi pas
Aboiement hennissement ahanement
acharnement

maintenant j’ai les yeux tout secs
comme brûlés par le temps
celui qui tiendrait le plus longtemps en équilibre
était forcément celui qui allait gagner à la vie?
ô ciel de la marelle
pendant que nous on resterait arrimés sur la terre
avec quelques touffes de pelouse et l’espoir chevillé
les derniers ou les premiers
c’lui qui dit qui l’est
Jasement bêlement blatèrement
amèrement

Si un battement d’un cœur pouvait dessiner un visage
il laisserait un trait ouvert
sous tes paupières
et nos doigts inventeraient
l’endroit où nos yeux quittent leur bord.

Si les paupières ouvraient des rideaux
si les cils cessaient de faire abri
le nous passerait entre les feuilles des cils
et le paysage paume ouverte.

Si une main tendue
pouvait recueillir nos peurs,
elle créerait une mer
à glisser contre le corps
la nuit.

Si un baiser pouvait dire
tout l’amour de nos deux peaux
il déplierait le monde
dans la bouche.

Elle est une page blanche sur laquelle je déverse l’encre de mes tracas.
Elle est là de l’autre côté de l’écran, attentive, elle m’écoute.
Elle accueille mes mots sans impatience, sans pression. Elle est juste là pour moi.
Elle reçoit mon flot tumultueux, attentive, elle sourit.
Elle resplendit dans ce pull azur qui reflète la couleur de ses yeux,
Elle m’éblouie, radieuse source de jouvence.
Elle n’a pas la même origine que moi.
Elle n’a pas la même couleur de peau que moi
Elle n’a pas la même langue maternelle que moi
Cependant, nous sommes des âmes sœurs dans une langue étrangère, butons sur des mots
imprononçables, pleurons de rire sur notre difficulté à dompter cette étrangère, rions aux
larmes sur les obstacles, les divergences et les paradoxes, pendant un instant, devenues des
enfants insouciantes de la rigueur de l’élocution, complices pour malmener la grammaire,
heureuse de communiquer, se comprendre malgré tout. Bousculer les déclinaisons, parler, se
dire presque tout, inventer des expressions, nous repoussons les limites du langage.
Elle m’observe, me déshabille sans ôter mes vêtements.
Elle m’enveloppe d’un sourire bleu azur
Elle me réconforte par la douceur de son silence
Elle est là, elle est loin.
Une connexion Wifi, internet nous unis, mon amie et moi.

Bon état général vue de dos la plante
ombrage les coulures au sol
trop sec pour ne pas se craqueler
comme plâtre la terre battue par les vents

Elle se dresse, hisse sa force ses retombées fragiles
Immobile nage dans la transparence de l’air
le silence tressaille de bruissure claire

Elle, échevelée crâne chauve d’automne
son port de tête frotté d’orage la frondaison
défleurie frigide sous la caresse
sa forme taillée au blanc de l’hiver
décapitée

Elle, pétales froids une frisure capitules griffés de givre
feuillage allongé par vertige en somme si couchée
jusqu’à levée printanière

Elle, pétales francs du collier court d’or sa guipure
aucun souci à se faire
dès retour de la chaleur

Elle, son port de tête zébré de lumière traversé de soleil
la chevelure échappée d’un frisson
sait endosser son rôle clé
à recoller ce que nous avons défait

où depuis la peau
à n’en pouvoir rien dire 

où se ferme le pli sans douleur 

et qui depuis la peau écorche
prie encore
supplie
qui 

d’où les lèvres muettes
fissurées mutantes 

que disent-elles

que tiennent-elles
à bout de souffle

quelle question

fermée tranchée
violence faite

et depuis combien de temps
cela

qui n’a rien vu qui n’a rien dit 
alors
qui s’est détourné simplement

qui n’en reviendra pas

quelle question meurt sitôt
dite
et si rien n’est là
quelle issue

quel tumulte empêche
et réunit

quel impossible silence
dans le silence

d’où nos mots de feu
et d’où la peau
d’où
qui part en fumée
sans laisser de trace
que nulle main n’a touchée
quelle main perdue
retrouvée
quelle nuit longue
aussi blanche qu’une aube
endormie
dans nos voix

Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est pareil. Quelqu’un hésite
Vous regarde
Et se ravise.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est normal. Quelqu’un d’autre
N’a pas su
Auparavant.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est cruel. Quelqu’un le sait
Le tait
Et vous regarde.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est banal. Quelqu’un en parle
Ça vous regarde
À coup sûr
Vous êtes mille.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est dommage. Quelqu’un vous voit
Boire et parle
De polydipsie
L’eau est chaude pourtant
Elle vous brûle.

Dans ta peau

Tu crois être à l’abri sous ta peau tendue,
Globalité lisse bêtement satisfaite
Mais voilà que le couteau dérape, troue.
Ça brûle et ça gicle.
Quand tu cries
Le monde se rapetisse.

Tu crois que ta peau te trahit.
L’entaille lance et dégorge des bouillons rouges
Qui réveillent des torrents, des orages et des peurs
Des bagarres, des départs, des oublis
Et toutes ces choses qui ne s’arrêtent pas facilement.

Tu crois que si tu comptes jusqu’à trois
Dix fois, cent fois, mille fois
Avec un mouchoir propre sur ta plaie et un peu d’alcool dans ta bouche, pourquoi pas
Ou l’inverse,
Tu pourras arracher tes yeux du sang.

Tu crois que si un autre lèche
Ton sang, son métal et sa lymphe,
Femme, homme, chien, salamandre ou ortie
Tu t’attacheras.
Comme un bébé.

Tu crois à ce qui vient grouiller en surface pour joindre le séparé
Bourgeonner, rembourrer, épissurer, indurer.
Dans les régions profondes de ta peau
Un canal
A été généré.

départir le continu, joindre le séparé et extirper le superflu : définition médiévale de la chirurgie

J’ai su l’absence par la bouche de l’enfance
La solitude du miroir et reflet-sœur.
Longtemps
j’ai cherché l’innocence
Quand ses mots n’existaient que par les lèvres roses
mots de silence sur une bouche muette.
Aujourd’hui je range les années d’avant
Je trie les derniers dessins aux bouches grotesques
Crayonnées de rouge clown,
Les peurs criées, restes de végétations et d’éther.
Je boucle l’enfance avortée
Et je dévore tout ce que j’attrape  
Les sucres des saisons,
L’eau de l’huitre
Et l’amertume du café.
J’ai dilué ma rage pour un sirop d’érable
Et léché mes lèvres de mélisse odorante,
J’ai gonflé mes joues
Et chassé l’air-flûte d’une pie qui chante
Sans regrets et sans médicaments dormeurs.

Il faut rejoindre la clarté du chant de l’oiseau

Les yeux

Il me voit arriver.
Il me regarde déplacer – un pied après l’autre. Ses yeux changent de place – de porte de fente – chaque jour de fenêtre.
Je persiste à emprunter le même chemin rugueux – le sien. Ne pas lisser – l’un des siens.
Et ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.
Ils me défigurent. Pas à pas.
Lorsque j’arrive à la porte du bureau je n’ai plus de visage que le sien. Un visage gris à angles francs.
Vieux bâtiment.
Une figure aux mille fentes aveugles calfeutrées de roche pulvérisée. Un visage d’amiante comme il ne s’en voit pas.
Mille particules isolent.
Et pourtant ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.

La peau est molle surtout à Basic Fit
c’est contre le métal froid qu’on se rend compte que la peau est molle
Le trou des gens qui partent est un trou en métal froid dans l’estomac
le trou du manque est une haltère de 8kg
C’est lourd mais ça se fait
à Basic Fit la peau apprivoise le métal
la peau apprend à ne plus se déchirer sur le métal des gens qui partent

L’estomac criblé des trous du manque
je suis venue j’ai vu j’ai vaincu
8kg suffisent à donner du sens à tout ça