Capeline et galurin … et les autres

Chaleur de juillet.
Attendent partiemment,
dans cette file interminable,
se suivent sur le quai,
s’apostrophent, se mêlent,
puis se mélangent tout à fait.
Donnent des couleurs à la passerelle métallique,
contrebalancent sa danse lente
sous l’effet de la marée d’estuaire.
Ils se tournent, se retournent,
se penchent, se relèvent,
vont de droite et de gauche.
S’impatientent au zénith,
qu’adoucit une bise légère.
Soudain, s’agitent,
le bateau au loin.
Embarquement,
se bousculent un peu,
jouent des coudes.


Il y a d’abord l’insupportable.
Couvre-chef sur chère petite tête blonde,
tendre aux couleurs pastels,
énerve avec son élastique
qui gratte, qui serre le menton.
Alors, n’arrête pas de l’enlever.
Marre d’être par terre toutes les trois secondes,
piétiné, chahuté, relevé,
découvrir, couvrir, recouvrir.
Découvrir
le vent …
Souffle fort quand le bateau démarre.
Novice n’a pas pris garde,
se laisse emporter comme çà, d’un coup,
découvrant cheveux fins et épars,
qui se mettent aussitôt à pleurnicher.
Couleurs pastels s’étalent dans l’eau,
pas moyen de les repêcher.


Tiens, voilà l’élégant,
Silhouette à larges bords, façon capeline,
bien décidé à quitter la ville,
les rues déjà encombrées,
envie de s’installer dans un coin champêtre
du village d’en face,
qu’il connaît si bien.
Ce pique-nique au bord de l’eau,
il en rêve depuis trois saisons,
posé sur l’étagère entre fines bretelles et manches courtes
dans l’armoire du dressing.
Se demandait même
si le vent chaud, très sage main,
caresserait à nouveau
sa paille délicate,
si sa propriétaire déciderait
de le remplacer
par un plus récent, plus à la mode.
Heureux d’avoir retrouvé sa place,
sur son trésor d’ébène,
cette longue chevelure brune,
se voit déjà allongé,
couverture à carreaux,
sandwichs délicatement préparés,
fruits à noyaux gorgés de sucre
bourdonnement des petites bêtes,
qui se poseront sur lui,
il le sait.

Et puis, il y a la criarde.
En toile, languette de réglage arrière,
large visière en carton,
et couleurs vives comme le ton.
Monte l’escalier,
prend toute la place sur le pont du bateau.
C’est mieux en haut, on voit tout.
Envie de découvrir les anciens chantiers navals,
la grue Titan, cette géante,
Sa charge en ce dimanche ?
L’éclat et le souvenir du passé familial.
La visière s’exclame,
crie sa joie,
partage sa fierté
de gré ou de force :
c’est là que ses ancêtres ont tous trimé.
Bruyantes les couleurs de cette casquette
et sa marque sur le front qui en rajoute.
Animera les rues du village, c’est sûr,
Bavardera dans le petit port de plaisance,
Apostrophera les passants.


Il y a aussi cette longue bande de tissu.
Rayures entortilées sur elles-mêmes,
posée sur une tête nonchalante,
tout juste réveillée,
nuit de folie dans le quartier branché,
tournées dans les bars à vin des quais,
restaurant et enfin,
pas improvisés à la guinguette.
Turban pressé d’aller s’étendre de tout son long sur la berge,
s’endormir,
se laisser bercer,
le bruit de l’eau,
les bateaux et les voix qui passent.


Enfin, il y a le baroudeur.
Galurin couleur kaki avec lacet effiloché,
taillé pour l’aventure celui-là.
Couvre les traits burinés du voyageur solitaire,
ne s’en laisse pas conter.
S’imagine au bout de cette croisière,
escalader les endroits fermés au public,
le ponton rouillé,
no man’s land de l’ancienne sablière,
désert, portant les stigmates du sel
accumulé là pendant des années.
Hâte de découvrir ce décor lunaire,
le parfum jaune des onagres à perte de vue,
embaumant ces espaces désolés, interdits.
A épluché les livres avant de venir ici,
veut les voir en vrai,
ressentir l’atmosphère de ce lieu,
prendre tous les risques sur la dune.


La rive opposée approche.
Recommencent tous à s’agiter :
la juvénile maladresse pastel,
la finesse tressée sans faille,
la fierté criarde de la filiation,
le bonheur enturbanné du moment présent,
l’intrépide trépignant d’impatience.
Mes yeux quittent cette foule bigarrée,
comprennent à cet instant
ce que chacun porte en lui …
Chapeau !

M.S.L.M.S.R

Je choisis la colère. Je m’en saisis, maintenant, et je m’y loge, et je vais partir avec, et vous la verrez passer, ma colère, et vous allez tous bien la sentir passer. Elle va tous bien vous pourrir, ma colère.
Elle va tous bien vous casser. Elle va tous vous aspirer. Ce sera pire qu’un vautour, pire qu’un Rafale. Personne ne pourra jurer, quand je serai passé devant vous dans ma colère, qu’il tient encore debout, qu’il n’est pas en train de s’effondrer. Vous croirez pouvoir vous en sortir indemnes, de ma colère, mais dans son sillage chaud, dans les relents turbides de ma colère, vous ne pourrez pas être sûrs que vous n’êtes pas déjà complètement disloqués, démembrés, en morceaux, incapables de reprendre pied, de retrouver l’équilibre.

Ma colère, ce sera une colère comme un trou et un appel d’air, comme une dépression, comme un typhon, un tourbillon, comme un gouffre. Une colère sourde qui fera rayonner la peur en vous, une colère froide qui sera une sidération, qui vous rendra fébriles, figés, impuissants, incapables d’agir, inaptes, confus. Une colère à fragmentation lente, qui puisera dans vos inquiétudes, et vos mensonges, et vos silences, et vos hontes, et vos hypocrisies.


Je volerai de colère de jour comme de nuit au-dessus de vos têtes étourdies. Mon essence et mon moteur et mes ailes et mes serres. Pour toujours, je saurai pourquoi je hais qui j’ai chéri, pourquoi je suis parti, pourquoi je me suis logé dans la colère, et pourquoi je fondrai toujours sur vous. Je vous plongerai dans un état constant d’hébétude, dans un constant état d’incertitude. Et quand vous me croirez calmé, peut-être parti, quand vous croirez que peut-être c’est le temps du pardon et de l’oubli, alors ce sera le moment où le souffle brûlant de ma colère viendra vous mordre et vous griffer le cou, et raviver vos plaies, et raviver la stupeur, et vous saurez que le poison de ma colère infuse encore et toujours en vous, et que jamais, ma colère, ne vous laissera tranquilles.

Les yeux ouverts

Tu as peur. De quoi tu ne sais pas.

Tu as peur des rires trop forts, des gens cruels, des gens sûrs d’eux, de ceux qui se moquent, de ceux qui battent leur chien. Tu as peur d’avoir compris trop tôt que l’homme est un loup pour l’homme.

Tu n’es bien qu’à l’abri de ta famille, avec tes livres, avec les arbres, avec les bêtes.
Dehors tu as peur. Pourquoi tu ne sais pas.

Tu t’éveilles elle est là, elle est tapie en toi, tu en as honte, tu te sens ridicule, tu la caches sous un masque confiant. Tu crains le jugement des autres, leur incompréhension. Tu as du mal avec ceux qui assènent leur joie de vivre, la brandissent en étendard, se jettent sur toi pour demander : Et toi ça va ? Et tu entends tonner l’injonction : Réponds oui ! N’aie pas peur ! Extasie-toi ! Et si ça ne va pas gare à toi ! Tu as du mal mais tu ne le montres pas.

Parfois, presque par hasard, tu découvres qu’il y en a quelques autres comme toi, qui ont peur sans savoir pourquoi, tu ne leur en parles pas mais ça te soulage : une confrérie secrète.

Tu grandis. Tu as peur. De quoi pourquoi tu ne le sais toujours pas.

Est-ce de la mort, ta propre mort, qu’elle surgisse par derrière te prenne par surprise elle t’attraperait tu ne pourrais même pas te débattre et tout disparaîtrait ? Ou est-ce de la mort des autres, ceux que tu aimes, qu’ils te soient volés arrachés tu tomberais défaite et tout s’arrêterait ? Est-ce de la mort ou de la vie, des soubresauts d’un monde qui tremble de la vie massacrée des foules grimaçantes des guerres lointaines des hommes vulgaires des banquiers de la laideur de la télé ? Est-ce du mensonge des trahisons de ta propre faiblesse ?

Elle te tue.

Tu préfères quand elle s’endort, s’assoupit sans raison, couchée dans ta poitrine. Son sommeil est la condition de ta paix.

Mais tu l’as su trop tôt, que l’homme est un loup pour l’homme. Et malgré toi tu rouvres les plaies, et tu rejettes la paix comme un oripeau menteur.

Tu veux vivre en vrai, tout regarder bien en face, les yeux ouverts affronter les lumières de la beauté comme du mal, te battre et sentir ton cœur battre, très fort, très vite ! À défaut de tout comprendre tu veux tout voir, te tenir debout sans armure, avancer, te sauver ! Ta peur c’est ton instinct, ta survie, ton moteur, c’est elle qui te permettra chaque instant de bondir et d’échapper au pire.

Tu vieillis. Elle est toujours là et tu n’en es pas morte. Elle s’est tenue à tes côtés, tout ce temps, ta vieille compagne.

Ta peur te fait moins peur. Tu as renoncé à te battre contre elle. Tu vis avec elle, presque pour elle, et avec les autres, tes frères et sœurs de peur. Ceux qui autrefois te terrorisaient ne sont que des enfants craintifs. Chacun est nu, depuis toujours, avec sa peur cachée dans sa poitrine. C’est la règle du jeu, la condition du partage.

Parfois elle se fond en toi toute entière, alors tout s’éclaire et tu le vois, ce que tu ne voyais pas, pendant tout ce temps où elle était là : tu vois qu’elle n’était pas une étrangère, pas une ennemie, tu vois qu’elle était ta sœur, ton refuge, qu’elle était exactement toi, la vie qui te tenait par la main, pas à pas, qu’elle était même la joie.

Cortège

Les unes dans les pas des autres
celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive ou sans-le-sou
celle qui est née quatrième, fille après trois autres filles
celle à qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne n’a voulu
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses, d’autres mains que les siennes
celle qui se dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui, siècle après siècle, forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
SŒURS

La chanteuse

Le matin, elle se lève et elle se dit : « et maintenant je vais chanter ». Elle se le dit tous les matins parce qu’il le faut, elle ne peut pas faire autrement. Car c’est son métier. Si elle ne chantait pas, elle serait virée du chœur. Comme elle ne veut pas être virée du chœur, elle chante. Tous les matins. De toute façon, même si elle ne faisait pas partie d’un chœur, elle chanterait. Parce que c’est comme ça, c’est dans sa nature.
Alors tous les matins, dès qu’elle est levée, au saut du lit, elle s’entraîne. Elle s’échauffe en faisant des vocalises pour étirer ses cordes vocales. Elle vérifie si sa voix est bien placée. Si ce n’est pas le cas, elle la change d’endroit, jusqu’à trouver l’emplacement juste. Elle s’aide en tapant sur le la du piano pour avoir un repère.
Elle est très rigoureuse avec elle-même, comme un athlète : si sa voix tombe, elle la force à se relever et à recommencer. Inlassablement. Parfois, les voisins se plaignent. Ils tapent à sa porte jusqu’à ce qu’elle leur ouvre, ce qui prend du temps car sa voix couvre le martellement de leur poing sur la porte. Ils lui disent de changer de note, parce qu’ils ont les nerfs usés par la répétition du même son. Elle leur répond qu’elle cherche la note juste, et qu’elle est obligée de se répéter. Inlassablement.
Alors les voisins rentrent chez eux et attendent patiemment qu’elle trouve la note de juste.
Quand c’est le cas, une couleur rose se répand dans l’immeuble. Tous les habitants de l’immeuble soupirent de satisfaction car le rose est la couleur de la bonne humeur.
La chanteuse, nimbée de rose, est prête à se lancer dans un « ave Maria» resplendissant.
Des applaudissements pénètrent par la fenêtre entrouverte.
La journée a bien commencé.

Tu devras repartir

A cet instant
Tu grandiras par toi-même
Tu comprendras le vide au fond des émotions
En creusant le sol de tes doigts calleux
Tu chercheras l’eau sous tout rapport
Tu diras je cherche l’eau sous tout rapport
Et les autres répondront
Tu as quitté tes mères et ta famille
Pour venir gratter la terre à t’en déchirer la peau
Regarde le sang sous tes ongles
Tu as grandi ça y est

Alors
Tu porteras à ta bouche sans salive
La somme des épines du monde
De celles qui se logent sous ton derme
Cela te fera mal
Tu pleureras doucement
Et les autres diront
Tu as trouvé l’eau sous un rapport
Et ils riront longtemps
Tu devras repartir

Dans un chemin en spirale tu trouveras
Le bruit des ailes de papillons en tourmente
La fumée de paille soulevée par le vent
Le secret des écorces sanguinolentes
Le langage des pins murmuré aux enfants
Tu devras repartir

Dès lors que tu te mettras
______ en marche
Tu perdras la mesure des heures
qui défilent sous ton pas
Tu seras parce que tu iras
______ ambulant
______ nomade
______ incertain


Ton regard se perdra
______ dans l’infinie modestie des couleurs
Un horizon étréci par les crêtes
Là où pourtant jamais le ciel n’est caché


Tu t’esseuleras
______ dans une belle absence
La montagne sera ton refuge
Tu seras le fragment
______ le regard posé hors de toi
Tu sentiras la solitude
______ te relier à un monde

Cortège

celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive, sans le sous
celle qui est née quatrième, fille, après trois autres filles
celle a qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne ne voulait
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses
celle qui dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui siècle après siècle forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
sœurs

La foule

Il y a d’abord moi
Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
honteuse, angoissée, douloureuse
Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
plus vraiment moi
Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
et actes de torture etc etc
Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
celle du petit garçon violé par son père
Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
s’échappe des sanglots silencieux
Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
qu’abus
Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
grand-mère, c’est bien un viol
Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
coloniser, nous gâcher la fête
Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent

Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
inaudible, moi
Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
Il y a celle qui a été violée par son frère
Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
demandait de faire pareil
Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
contre les images envahissantes et les flashs
Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie

Picotement sous les pieds
en cet instant tu n’es nulle part
au centre de ta peau
Tu perçois le vert qui glisse depuis la fenêtre
tu sens sous les doigts la couleur du papier
des cloches au loin te parviennent
on entend que l’heure est venue
c’est maintenant
là où tu es déjà

Tu respires un peu plus large
tu ouvres quelque part au creux de toi
un passage
Tu sens combien ton ventre est souple
ta nuque s’allège
Si tu le voulais, tes bras s’élèveraient
et tu pourrais même t’envoler
Pour le moment tu es là sur ta chaise
chaque parcelle de peau est à sa place
rien ne bouge mais tu es en
métamorphose

Tu gardes les paupières en ta maison
tu relâches encore un peu les étaux
qui enserrent ta mémoire
Laisse passer les bribes qui reviennent
tu accueilleras toutes les visions
elles parlent depuis avant toi
attendent de traverser
de devenir forme et horizon

Tu sens comme les nuages t’entourent
au sol, tes deux pieds à plat
l’élancement au-delà des lignes
composites tu empruntes déjà
Ressens comme les trames changent dedans-dehors
tu es autre et pourtant ton visage
est le même
un battement de temps et tout est à nouveau possible
de l’herbe a poussé entre tes orteils

Doucement tu pourras ouvrir les yeux
si le moment textile s’achève
quand l’autre aura pris la place que tu
lui laisseras
Tu pousseras la porte
inviteras un nouveau souffle
à l’intérieur, regarde comme ce paysage est grand
tu l’as déjà dessiné dans le moindre
de tes organes
c’est sillonné de tes veines
tes yeux n’en finissent pas
Tu les ouvriras en dedans
commence le voyage.