La nostalgie

1- Les autres

Transposé hors du présent, tu t’enivres des images d’un ailleurs aux contours flous. Brumeux comme les flots de paroles qui t’entoures, et tu regardes autour de toi le groupe et tu n’y comprends rien. Les rires et les bons mots fusent, la communauté est en place depuis déjà quelques jours alors on rebondit sur la boutade d’hier, la gaffe de l’autre soir. Les verres s’entrechoquent et dans ta bouche la saveur de jours finis, de soleils couchés en d’autres lieux. Tu souris mais garde en tête le soucis du souvenir.

2- Un autre sentiment

Son allure, son visage même avait changé, il fallait y revenir plusieurs fois avant d’y retrouver quelque chose de l’enfance. Elle se tenait là, sur le quai de la gare, grande comme tu aurais pu imaginer qu’elle le devienne. Et c’est timidement que vous vous saluez comme si ces longues heures partagées de l’enfance n’avaient pas vraiment existé. Dans le trajet qui vous menait à la plage vous avez échangé quelques banalités. Pratiquiez-vous encore les mêmes activités qu’à l’époque, aviez-vous les mêmes goûts. Au troisième arrêt tu remarquais qu’un seul des ongles de ses mains demeurait rongés jusqu’au sang. Mais, lorsque vous interrogiez le passé vous n’aviez pas gardé tout à fait les mêmes souvenirs. Quelque part dans le temps l’amitié s’était diluée.

3- Dans le temps

La nostalgie c’est comme le wagon accroché juste à l’arrière du présent. C’est là tout le temps, ça te dit qu’avant c’était mieux, que tout aurait été différent si… Qu’une autre vie était possible, mais voilà, des choix, des minutes dont on néglige l’importance, deux mots de trop ou de moins. Comment savoir quand tout a basculé lorsque l’on ne se retourne pas. Les images donc on se souvient sont les plus fortes, la nostalgie est bien cruelle envers l’ennui, elle ne lui laisse pas de place.

Rien au menu

On la dévore du regard mais elle ne passera plus à table. Elle refuse désormais de déguster comme elle en avait pris l’habitude, en serrant les dents. Elle ne se laissera plus mitonner. Elle ne veut plus être mangée ni même grignotée. Jusque là, elle avait accepté de se laisser entamer, par les deux bouts s’il le fallait. Elle restait hors d’oeuvre mais si cela permettait que d’autres en réalisent, alors elle donnait tout. Certains pensaient même qu’elle y avait pris goût. Et puis elle a senti, elle a su qu’à ravaler ses désirs, elle serait toujours perdante. Alors, elle a décidé de se fondre dans un rien qui pourrait tout contenir. Elle laisse désormais l’autre avide, alléché par l’odeur mais jamais repu de ce qu’elle ne donnera plus. Ce rien pour elle, c’est le pouvoir de n’être nulle part ou de naître ailleurs – ce rien contient en lui tous les possibles.

Fragments du temps

Il faut toujours marcher en sens inverse
pour mieux contempler
la richesse de sa propre existence,
l’enfance de ses jardins solitaires
au milieu d’un sous-bois,
rond et délicat.


Au moment où le soleil se couche,
alors on peut changer d’avis,
donc de peau, en quelque sorte,
et cheminer à nouveau
sur le fil de nos circonvolutions.


Y voir passer nos pensées,
dans le même caractère
unique et changeant,
presque semblable
au cours d’un ruisseau.


Accrochés au ciel, les nuages blancs
ont l’air de s’amuser
à dessiner des traces éphémères.


L’enfant les a interprétées,
puis il les a laissées passer,
s’est couché sur le ventre,
joue contre l’herbe fraîche.


L’enfant
modèle le monde,
comme s’il n’était
qu’à lui.


Et les nuages
le regardent,
avant de changer
de forme.
Rien que pour ses
beaux yeux ébahis.


Se mêle à ce tableau,
des années après,
un homme,
au caractère d’enfant.
On le reconnaît bien !


Il se penche lentement
sur un fragment du temps,
et le ciel d’automne,
ce majestueux ciel d’automne,
invoque les nuages à nouveau.


L’homme tourne la tête,
dans une drôle de contorsion.

Enthousiaste et courageux,
craintif et peureux,
il retourne sur la terre
de ses ancêtres.

Le geste du boucher

Il mène la viande de mains de maitre.

Coupe, taille, entaille entrailles, caresse, renifle de ses doigts

Il sait la bête de l’intérieur

Couteau tranchant affuté aiguisé dix fois cent fois

Tranche sans égorger

Chair écorchée appétissante

Un coeur qui bat pour deux

Amours saignantes sur le billot

Couple imparfait

Étranges épousailles

Troublantes noces de sang 

Perdue, éperdue dans cette forêt de lianes et de liens

tu la vois, celle qui renaît de

l’oubli, bras lenticulaires corps kaléidoscope phalanges hypnotiques cinétique de l’inconnu résonance d’énergie pure

Tourne la tête et regarde là-bas, oui, c’est lui,  flow séquencé rimes spasmodiques consonnes coupent le vent rhétorique katana verbe acéré vers sombres percutent les cœurs noyés de nuit

Ici face à lui, lui, elle et lui, les cors mutins sonnent éructent accents répétitifs mélodie mécanique mouvement sériel serial emotion filtrée à 432 hertz

Et lui, à l’oblique d’elle à la gauche de sa hanche droite aux baisers braises étreintes stroboscopiques s’éteignent lentement au matin froid

Celle-ci ouvre grand cris chants qui dès l’aube s’enfuient d’arbres en arbres cabrioles de lip smaking échos malicieux grimaces d’âme

Regarde, là , juste derrière le chêne écorcé vif, celui qui a la bouche fatiguée lèvres liquides coulent au sol rivière de tentations flot de soif recherche langue soeur

Regarde l’ombre de celui-là, pantin autonome essaye d’échapper à son maître s’évader de ce corps en geste épileptique envoyant loin jambes et bras tentaculaires dans un pogo de feu ouvrant le vide des pieds et des mains baston fantôme

Face à lui l’autre est immobile, archange métallique sourire forgé par un démon stupide regard fixe chimique injecté de pourpre l’oreille  muette coeur qui a finit par se taire

Ses yeux à elle qui flirtent avec l’ombre de lui écoutent la brume qui transporte la

peur le vide la fin

Celle-là que tu vois là-bas s’évanouit de ses rêves insoumis songes reprennent leurs chaînes attachement trop fort nerfs qui partent en vrille s’entremêlent s’entrechoquent éclair disjoncte game over

Celle-là voit, sent, incarne son serpent son venin tchatche aux cellules active au tempo ne cesse de danser en vagues déferlantes pouls en furie poussée de full moon

Tu la vois, elle ? Décillée plisse le regard rétine  plein capteur et dans sa veine au front pulse la nuit et voit la ride humide d’où coule le temps

Et celui-là et son corps et dès la rosée se refuse de faner mains racines poussent au ciel emmènent ses mystères danser la voie lactée

Regarde celle qui rampe hors des abîmes, sculptant la poussière en sillon d’ADN ensorcelé court vers ces terres où subsistent ceux qu’elle a aimés

Vois. Celle-là vient nous délivrer animer nos pulsions ses doigts courants sur nos peaux foudroyées pores électriques ouverts vers l’inconnu 100000 volts d’acmé arc de pulsions zébrées éclairs de vie brute révolte game changer

Il y a aussi lui, celui qui regarde cœur béat encore debout noyé de désirs pulsation interne de fleurs acres et blanchâtres volcans cutanés naissant de toute part la vie qui veut aller

Et aussi elle, au blafard se lève et danse encore pieds fiévreux marqués scarifiés en autoroute d’hémoglobine marques indélébiles de fureur hypnotique BPM glorifié

Regarde maintenant, la biche, le serpent, le hibou nous observent, satisfaits enfin

Avec les étoiles qui meurent au soleil et les branches qui se bousculent et slament et nous écorchent et vomissent en sève primordiale,

nous sommes où plus rien ne se dit

A conquérir la lumière 

Dans cette brume est gravée en ombre mouvante notre intime liberté

Là, nous sommes venu renaître à nous comme au début des temps 

Autodafé intérieur

J’ai déchiré un livre en deux
Dans la largeur
C’était mon livre préféré
Car il parlait
De science-fiction, d’une planète-organisme, de son étrange
attraction sur l’homme et la conscience
J’ai déchiré un deuxième livre en deux
Dans la longueur
(Ce fut plus long)
C’était mon deuxième livre préféré
Celui qui narrait
L’histoire d’un homme-boîte, d’un homme
poussé vers l’invisible sous l’effroyable action de répulsion du
monde et de la société
J’ai déchiré un troisième livre dans le biais
(C’était difficile – je n’aime pas lire les livres en diagonale)
De quoi il voulait me parler, je ne me souviens plus
C’était mon troisième livre préféré, pourtant
Les mots étaient trop
épars sur les pages déchirées
comme les pensées de cette femme qui aimait tant la vie dans un
autre livre dont j’ai oublié le titre, et organisait des parties dans la
Londres d’entre-deux-guerres ; voyait revenir un amour de
jeunesse éconduit ; doutait de ce qu’elle était devenue ; se
confrontait à la futilité de sa vie
J’ai déchiré mécaniquement
Tous les livres
Qui passaient à portée de ma main
Des livres que je ne lisais plus des livres de poche des livres pour
enfants des magazines des bandes dessinées des livres d’art des
beaux livres des essais des livres scientifiques des livres des livres
des livres
En me disant que ce serait plus facile

De s’en délivrer que de vivre avec.
Je les ai déchirés
Dans tous les sens j’ai essayé
Sans dessus dessous des confettis de papier
Et ce geste
: déchirer une main
sur la tranche l’autre
sur le bord extérieur
Formation en ciseaux
Pour avoir la force
D’effectuer
Ce geste
Destructeur
Vide
Était la pièce remplie de poussières
De pages de miettes de mots la lumière
Passait à travers cette brume épaisse de matières
Et de savoirs suspendus qui tamisait la pièce
Ça sentait
Ça sentait
Le papier la poussière l’encre les années les fleurs séchées la
sueur
Comme des larmes sur le tapis de feuilles
De papier déchirées
Par le vent de mes mains le souffle de mes doutes

J’ai déchiré toute ma bibliothèque
Je pensais avec incertitude
Que ce serait plus facile de ne voir que la moitié du monde
De ne garder que le commencement de chaque page
Laissant le reste libre
À l’invention d’une autre histoire, quelque chose à venir
Je me trompais  à travers ce geste
De déchirement
Je me suis retrouvée
Emmurée dans des paroles contraintes
confuses, condamnées
comme des
fragments de voix
à consoler et composer
avec des mots à redire
et des idées à relire
et retourner
dans tous les non-sens possibles, comme un rituel pour refermer
une déchirure à repriser, un manuscrit à relier
d’une vie à recoller
Par morceaux réassemblés
Dans le désordre
Par un autre geste, à délier, à contresens, mouvement
Du corps délivré

Geste

Un geste
Un seul
Geste de
Ma main à
Mon front
J’essuie
Ma
Sueur
Des gouttes gouttes gouttes
Roulent roulent roulent
Dévalent dévalent dévalent
Mon front mon front mon front
Mon dos mon dos mon dos
Depuis la racine de mes cheveux humides
C’est l’été il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été indien il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’automne il fait chaud
La chaleur des feuilles bleues J’essuie mon front de ma main
C’est l’hiver il fait chaud
La chaleur d’un plat mijoté de mon pull
J’essuie mon front de ma main
C’est le printemps la chaleur remonte
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été de nouveau
Et ce geste toujours J’essuie mon front de ma main
Essayer encore et toujours d’essuyer encore et toujours
La sueur sur mon front
Dégoulinant d’une rosée d’eau salée pesant et dévalant la
pente de mon front, gouttes de pierre cristalline que je remonte
dans un effort croissant sans fin
Au sommet de mes tempes tempête hors du temps
Sur mon front, des traces blanches sur ma chemise
Auréoles de cette eau salée

Qui s’évapore de mon corps, que je sens
Sale, actif immobile endormi, que je sens à l’ombre du soleil la nuit
l’été, ce que je sens ! la pluie la sueur
Je sens je sens je sens
Qu’on me regarde et pourtant
Ce geste si
Naturel, personne ne le voit
Personne ne me voit
Effectuer ce geste
Répétitif
Vague
Après vague
De chaleur,
Thermorégulation
Excessive intempestive
Qui échoue
Sur les rives de ma peau
La falaise de ma conscience
S’effondrant
Un peu plus
dans
l’abîme
du
mal-être
à
mesure
que
la
sueur
inonde
mon
front
Que
le
dos
de
ma
main
essuie
éponge
essore
et dans ce geste, l’éternité
À supporter
La chair qui peine
À vivre
engloutie
par
la
marée
issue
d’un
dérèglement
climatique
De mon corps
Les gens
Ils me regardent
Pas les gens
Je sue je transpire je sens ma sueur
Sur le dos
De ma main
Dans mon dos le creux du genou le creux
Des aisselles
Et les gens ignorent cela
Je ne supporte plus
La moiteur de mon corps
Et les gens ignorent cela
L’air est chaud
L’air est tiède
L’air est froid
L’air est glacé
De ma sueur refroidie ma sueur froide ma sueur sur le dos de ma
main que j’essuie
Car elle est pleine de ma sueur
Et les gens ignorent cela
Je jette les gouttes hors de moi
Je jette ces gouttes qui dégoûtent
Loin de ma chair
Loin
De moi
Dégoutée de mon corps dégouttant
Et les gens ignorent cela
Gouttes à gouttes
Le geste
Pour survivre
Essuyer
De ma main ma sueur, de ma main qui essuie en continu
De mon corps, cette eau salée et usée
Qui s’évacuant évacue
mon âme
ma raison
mon être
Je sens mon corps perdre
Cette eau et ma main
L’essuyer l’évacuer
Ma main essuyant sa paume
Sur ma chemise
Comme un suaire
Qui recueillant ma sueur
Tenterait de préserver
Quelques reliques de ce que j’étais

Il se tient debout. Il est seul dans sa cabine de pilotage. Il tend son bras droit. Il pointe de sa main droite. Il prononce des mots. Toutes les minutes. S’il ne le fait pas, il ne se concentre pas sur sa tâche. Il peut faire une erreur. Il faut qu’il répète le geste, pendant tout le parcours, toutes les minutes.

Il est seul dans sa cabine de pilotage. Personne ne le surveille. Personne ne l’accompagne. Si le train était vide, s’il parcourait un désert ferroviaire, il le ferait quand même. Il répèterait ce geste, le bras droit pointé, le doigt pointé, le regard fixe, concentré. 

Shisa Kanko.

Pointage et appel.

Il pourrait aussi être sur le quai. Il pourrait aussi lever le bras, pointer le doigt, dire le mot.

Il pourrait être seul. Ou entouré d’une foule, silencieuse, qui glisserait autour de lui, de quai en quai. Le jour ou la nuit. L’hiver ou l’été. 

Par temps de pluie ou de vent.

Il serait là. 

De toute façon, ce qui compte, ce n’est pas le temps qu’il fait, ni la foule qui l’entoure, ni la saison, ni aucune autre circonstance qui peit sembler primordiale.

Ce qui compte, c’est le geste accompli parfaitement. Puis la parole dite précisément. 

L’ordre et l’harmonie qui arrangent le chaos, des éléments, des tsunamis, des tremblements de terre, des maisons de papier qui sont soufflées, des jardins de pierre qui sont inondés, des lanternes qui sont renversées. 

Shisa Kanko.

Il porte des gants blancs. Des gants immaculés. Ils dessinent des gestes simples, purs, essentiels, assurés. 

Il a le visage de ceux qui savent. Il pourrait avoir n’importe quel âge. Venir de n’importe quelle région. Il a un visage immémorial. Il est celui qui fait pendant que les autres passent.

Avant une représentation

Avant une représentation. 

C’est un lieu de création artistique, il y a des spectacles de danse, de poésie ou de théâtre, des expos et des marchés artisanaux, c’est un ancien cellier de champagne et c’est très beau. La pièce qui va se jouer est précédée d’une exposition à découvrir et d’une dégustation de soupe vietnamienne. C’est une pièce sur l’identité métisse franco-vietnamienne. Aux portes de la salle, il y a une table avec des photos de famille que chacun peut prendre et accrocher sur la scène. 

Une heure avant le début de la représentation.

Il ne sait pas quoi faire, s’il doit prendre un bol de soupe ou regarder l’exposition, il reste planté là. 

Il est âgé, il a juste envie de s’assoir, ça fait longtemps qu’il n’est pas sorti de chez lui, ses lunettes sont sales. 

Elles arrivent en force, quatre étudiantes, elles ont encore leurs sacs de cours, pas eu le temps de repasser chez elles, elles parlent fort, s’exclament en reconnaissant un pote sur une photo de l’exposition, quand elles passent, on sent leur odeur de jeunesse et de tabac.

Elles sont deux, elles se ressemblent, elles font les choses avec méthode, elles se font offrir un bol de soupe, et à pas précis, scrutent un à un les panneaux, la cartouche biographique, la photo, le code QR à scanner pour écouter l’entretien. 

Il voit mal, mais il sort tout le temps, il salue les personnes qu’il croit reconnaître, il est jovial, et on oublie qu’il a une canne blanche, pas son genre d’attirer la compassion, il a hâte que le spectacle commence.

Il joue dans la pièce, ça va bientôt être à lui, il regarde les visages, s’assure que la soupe est bien servie, que les portes sont ouvertes, il va et il vient.

Elle joue dans la pièce, elle reste un peu éloignée, est-ce que son chignon va tenir, la dernière fois, il s’est défait, est-ce que ses bracelets vont tinter lors de son monologue, c’est important qu’ils tintent, la dernière fois, personne ne les a remarqués 

Il joue dans la pièce, il va voir ses parents, c’est la première fois qu’ils viennent le voir, il ne sait pas s’il est content.

Elle a écrit une partie de la pièce, elle accueille les gens, elle en connaît beaucoup, elle salue, embrasse, serre la main, accompagne, sourit, elle a mal au ventre.

Il est à l’écart de tout, il regrette d’être venu, il a commandé un blablacar et s’inquiète de la durée de la pièce, ça aurait déjà dû commencer, on se croirait à un vernissage, il ne va pas aux vernissages, il imagine. 

Il y a ceux dont on ne sait pas s’ils étaient là. 

Il ya celles dont on se souviendra, elles sentent bon, elles crient fort, elles marchent comme d’autres défilent. 

Il y a les plus jeunes, qui ne vont jamais au théâtre, il y a les plus âgés, qui sortent partout et toujours, il y a les ni jeunes ni âgés, les entre-deux qui sont venus à plusieurs comme au cinéma ou au restaurant, il y a les théâtreux, ceux du Off et des Hors-les-murs, l’air blasé et le cœur battant.

Il regarde sa montre, il regarde les autres, il prend un micro, et ça commence.

Les mots papillons

Ils ont frappé à la  porte avec leur mains, sales. Ils nous ont bandé les yeux et nous ont emmenés au cimetière des vivants. Le hangar de la mort. Il faisait froid. Ils ont fait valser mon corps en éclats parce qu’ils ne parvenaient pas à extirper les mots de ma gorge. Ils ont pénétré ma bouche avec leurs mains, sales. Les mots se sont retournés, repliés, refusés, évadés, semblables à des papillons, des papillons de nuits. Les mots étaient libres, ils virevoltaient. En les retenant j’offrais un peu de liberté, derrière  chaque mot, chaque nom manquant, chaque silence, il y’avait une vie sauve. 

Ils ont tiré longtemps avec leurs doigts, sales. Ils m’ont cassé les dents mais les mots glissaient, insaisissables. Les mots papillons, les mots retenus avaient trouvé le chemin de la liberté.

Je me suis réveillée, dispersée en lambeaux aux quatre coins de la pièce.

J’ai voulu me trouver, me rassembler comme un puzzle, mais je ne voyais plus.

Mon corps découpé en petit bout, je me refusais à abandonner ne serait-ce qu’un centimètre de peau.

J’ai cherché ma tête et mes yeux avec les mains. Puis je me suis souvenue qu’ils me les avaient retirés lorsqu’ils t’avaient volé, arraché à mon ventre, puis à mes bras, en fouillant à l’intérieur de moi avec leurs mains, sales. 

Les cris de la veille déchiraient le silence.

Ils m’ont emmenée cette nuit-là pour étrangler ma voix et mon souffle. 

Ils ont tenté de couper ma langue et mes oreilles. Ils ont pris mon cœur avec leur mains, sales.

C’était la fin de la nuit et ce fut la nuit de la fin. Ils sont revenus au matin reprendre les morceaux épars de mon corps pour les jeter du haut d’un avion et les disperser dans le Rio de la Plata. Je n’étais déjà plus là à cette seconde, j’avais transpercé les murs, ce qui a survécu de moi était en train de naître dans une autre rue de Buenos Aires. C’était le 19 juillet 1976 dans les premiers mois de la guerre sale. Au plafond,  les papillons de nuit ont salué ma naissance.