Tu iras là où tu dois aller, tu iras à l’aveugle
Tu ne retourneras pas vers des yeux qui te garderaient prisonnier, immobilisé
Tu continueras d’avancer sans regarder en arrière
Tu avanceras là où te guident tes pas
Tu échoueras toujours mieux dans les chocs du chemin, dans les cahots de la route
Tu chanteras pour aller mieux, plus loin, tu ménageras ta monture
Tu t’abreuveras aux sources et à leurs origines, au ciel et à la terre, à la boue et aux fleurs
Tu ne t’assécheras pas parce que tu auras toujours soif
Auteur / revue Miroir
Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à
cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline.
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle.
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon
ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-
mère à faire semblant, à me confondre ?
Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux
ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-
être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère.
Avec ou sans
Le flambeau m’a fui
Le feu m’a fondue quand le bois m’a brûlée
L’oiseau m’a piqué de son bec avec de la cruauté dans le regard
Le renard a mordu mon ombre
La peau m’a trompée m’a tordue au bord du gouffre
Que veux tu me dire que tu n’oses pas ?
Je t’aime avec l’enfant qui flotte en moi
Je t’aime avec ma fureur et tous ses tremblements
Je t’aime avec les mains lourdes de sens
et de senteurs
avec ma peur de mal faire de ne plus savoir comment effleurer
Comment doit-on s’y prendre pour se défier ?
Où flotte le peu l’insuffisant l’insalubre ?
Où puis-je trouver l’insupportable vérité ?
Sur quel bouton reset où reloader ?
Je t’aime avec mon téléphone qui clignote et s’éteint qui ne dit rien de plus qui ne géo-localise aucune
logique ni aucune réponse
Je t’aime avec tous mes écrans fluides et non genrés
je t’aime queer quidam d’un amour maquisard qui l’eût cru
Je t’aime comme je te parle avec une langue insuffisante qui ne fouille pas assez qui rechigne à entrer dans les trous du monde
Où ai-je mis mes caresses où mes traces désertées ?
Je t’aime avec et je t’aime plus encore sans
I.
Les voix m’ont parlé
Les filles m’ont souri
Les hommes m’ont touché
La mer s’est retirée
Les souris m’ont grignoté
La parole m’est revenue
Le bâillon m’a enlacé
L’écorce m’a endurcie
Les backrooms m’ont attrapée
Le videur m’a embrassé
Les errances me sont revenues
La lumière m’a grattouillée
Les croûtes me sont tombées
Les lèvres m’ont saignée
Les yeux m’ont accusé
Le rêve m’a nuancée
Le réveil m’a assommé
Et la pucelle m’a câlinée
II.
Je t’aime avec tes collants, mon manque de slip
évident et mes pensées qui grésillent
Je t’aime avec mes doutes, mes catalogues de la
Redoute et mes premiers émois
Je t’aime avec mon ventre, gros, mes vergetures et
mes flasques d’alcools douteux.
Je t’aime avec mes cicatrices, mes combats perdus et
mes victoires.
Je t’aime avec mes doigts d’enfants, mes bonbecs
acidulés, et mon cœur parfois pur
Je t’aime avec mon corps, ses blessures, ses
tatouages, et mes regrets.
Je t’aime avec mes gueules de bois, mes flûtes
molles, et mes vers incrédules.
Je t’aime avec mon sexe adulte, mes épines pointues
et dures, mes lèvres saliveuses.
Je t’aime avec ma haine parfois, qui nous enivre et
malgré tout nous préserve.
Je t’aime avec mes mots, mes phrases incongrues, et
ma langue houleuse.
III.
As-tu les yeux ouverts ?
Les yeux bleus, verts ou noirs ?
Aimes-tu les cafards ?
Que portes-tu sous ta blouse blanche entrouverte ?
Portes-tu de la lingerie bleue ?
Ou verte ? Ou noire ?
Puis-je regarder sous ta blouse à demi ouverte ?
Manges-tu de dodus cafards au dîner ?
Bois-tu dans ce verre blanc une mélancolie bleue les soirs
de douces folies noires ?
Es-tu douce ? Seras-tu douce avec moi ?
Aimes-tu les douceurs ?
Quel calvaire bois-tu donc dans ce verre si bleu ?
Les idées noires te font-elles de beaux dessous bleus sous
ta blouse blanche à présent ouverte ?
Manges-tu des petits cafards au petit-déjeuner ?
Mangeras-tu mon cafard tandis que j’ausculterai tes si
délicieuses dentelles ?
Ta dentelle est-elle si fine que cela ?
D’où vient cette lingerie si fine ?
Est-elle noire, verte, ou bleue, ou bien encore moite et
blanche ?
Où voudrais-tu que je te la mange ?
Déambuler !
Tu es le clandestin
Tu es l’aventurier
Le nomade-inventeur
Toutes les rues
De toutes les villes
Sont les tiennes
Tu en fais la lumière
Et les obscurités
Je garde les jardins ; J’en créerai les méandres invisibles !
Dans tes empreintes, solitaire, je suis passée. Comme toi, j’ai senti le mouvement de la vie ! Je n’ai pas erré au hasard; J’ai aboli les lois dans ma traversée!
Tu me disais
N’écoute
Ni les itinéraires
Ni les destinations
j’ai marché aussi longtemps que le corps l’exige ; Sans crainte de l’éprouver par la fatigue…Suis-je devenue ta compagne anonyme ?
Flâneurs
Unis
Universels
Vagabonds le temps d’exister
Sommes nous des démunis
Ou
Est-ce le monde
Qui nous appartient un peu
Le temps de déambuler ?
Le royaume de Saber
Tu t’engageras sur le minuscule sentier. Il s’élargira sous tes pas. Tu veilleras bien à ne pas le quitter sinon ses bas-côtés meubles et marécageux t’engloutiront ; ils t’empêcheront de réfléchir et tu ne pourras plus retrouver le chemin qui mène au royaume de Saber.
Tu observeras bien tout autour de toi. Tu scruteras le sol sur lequel tu trouveras, au bout de quelques temps de marche, une clef. Surtout, tu ne la ramasseras pas, mais tu t’accroupiras pour repérer si elle comporte un code secret. Si elle n’en a pas, tu devras poursuivre ta route sans te décourager pour en trouver une autre. Lorsque tu poseras tes yeux sur la clef que tu cherches, tu ne t’en saisiras sous aucun prétexte. En revanche, tu prendras ton temps pour mémoriser son code secret à vingt-cinq caractères.
Lorsque tu l’auras mémorisé, tu verras la haute tour du royaume de Saber se dresser devant toi. Elle est gardée par tous ceux qui ont échoué dans leur quête. Ils te parleront sans cesse et tenteront, par leur palabre, de te faire oublier le code pour t’empêcher de parvenir à ton but. A ce moment là, tu fixeras un point devant toi pour rester concentré.
Tu arriveras alors en bas d’un étrange escalier dont les marches de papier essaieront à leur tour de t’étourdir de leur charabia pendant que tu les graviras. Pour les en empêcher, tu diras ton code à vingt-cinq caractères sans jamais interrompre ta récitation, Tu crieras le plus fort possible afin de couvrir les voix des marches de papier.
Enfin, tu arriveras en haut de cet escalier où deux énormes portes te feront face. L’une te mènera au royaume de Saber tandis que l’autre t’emportera à jamais dans les ténèbres de l’ignorance, Pour parvenir au bout de ta quête, tu devras bien observer chacune des deux portes. Seule l’une d’entre elles porte le caractère qui manque à ton code secret. Tu devras te fier à ton intelligence pour le retrouver. Il te suffira ensuite de le toucher pour ouvrir la porte.
Alors, le royaume de Saber sera à toi.
Homme-Oiseau
Le chemin m’a déroutée
La route m’a désorientée
L’Orient m’a enchanté
Les chants m’ont transporté
Les transports m’ont rattrapé
D’où venez-vous ?
Où vont les oiseaux à l’automne ?
Où vont les hommes migrateurs ?
Où sont les routes ?
Aiment-ils les pays qu’elles traversent ?
Où bien voyagent-ils dans leur tête ?
Et dans les rêves qu’ils construisent ?
Où sont leurs espoirs ?
Sur leurs ailes ?
Les camouflent-ils dans leurs bagages ?
Ou les abandonnent-ils dans leur exuvie ?
Oiseau,
Homme,
Homme-Oiseau,
Je t’aime avec
mes mots,
mes hiatus,
mes apostrophes.
Je t’aime avec
mes yeux,
ma peau,
ma bouche.
Je t’aime avec
mon cœur,
ma tête
et mon souffle comme une tempête.
Je t’aime avec
mes nuages d’or et d’argent
et mes étoiles au firmament.
Une prière sans église
Le bars- le barde, le troubadour – avait bâti des villes, peint cent visages, mille paysages!
Albert avait taillé le marbre et le granit et fondé un foyer dont j’étais – Charlotte – le dernier enfant.
J’ai cru en ce troubadour et en la lignée ; Au liens qui unissent la terre aux hommes et les fantômes aux vivants! J’ai cru au désir et à l’espoir ; Aux chemins à parcourir. Ainsi mon enfant s’est appelée Albertine. La foi est un passager clandestin.
Charlotte Le Bars, j’avais – enfant bardesse- pour porter ma voix les vibrations de ma harpe. Mais elle est devenue totem à qui tout sacrifier. Je ne pouvais lui rester fidèle.
Pour devenir troubadouresse, Charlotte est devenue Sacha : femme forte, femme protectrice et femme enfantée du chaos; Poétesse synesthésique.
Mais l’encre du destin sur le papier de nos peaux passagères ne m’appartenait pas ! Je ne pouvais que l’emprunter pour une prière d’écrivaine qui se passe d’église.
Je ne suis pas une prophétesse; Je ne porte que l’émotion de mes bribes de vie afin qu’elle deviennent votre le temps d’un récit que je ne saurais clore. Je n’en ai pas la clé; L’écriture me l’a dérobée.
Asile collectif
Combien de médicaments faut-il
pour assommer un fou ?
Quelle est la dose requise
pour me canaliser au sein de cette époque remplie de fous ?
Quels moyens financiers tant réclamés faut-il
pour humaniser la psychiatrie moderne ?
Combien de neuroleptiques faut-il
pour coudre des camisoles chimiques confortables
– rendre l’horreur supportable –
pour me libérer ?
Du manque de ressources humaines,
à l’indisponibilité des soins requis
jusqu’aux chambres capitonnées,
Des premières trépanations à Emil Kraepelin,
de -7000 avant notre ère à nos jours
des millénaires à vouloir soigner.
Moi, 37 ans, NORMAL et vivre à la marge.
Des siècles depuis l’Antiquité :
la curabilité de la folie en question
et ses chaînes pour les aliénés,
pour m’attacher à ma condition
Toujours sain d’esprit ?
Quand commence la raison de l’autre
et s’arrête la nôtre,
la folie, elle
blague pas.
On les adore
Leurs sensibles couleurs
Leurs poésies lisières en horizon
On les adore
Leurs sensibles musiques
Sans boussoles à l’assaut de la vie
On s’en revêt
On prétend les saisir
Drapés de
Dignité
Gangrenés
D’ignorance
Mais les nommer
Cueillir d’instinct la force
Mais s’emporter
Embrasser l’intranquille
Étreindre les distances
Et ne pas les livrer
Au glas des forteresses
Citadelles
En nos marges
Où se rompent les latitudes
Mais leur tendre la main
À ces voix étouffées
Mais leur tendre la main
Aux larmes qui explosent
Mais leur tendre la main
Elles sont
L’ultime
Armée
De la guerre que se livrent
Les captifs
De nos certitudes
Ouvrir nos bras
Nous ne le ferons pas
Ouvrir nos bras
Nous n’avons
Jamais su
Aux chimères grandies
Hors sillons
Hors les âges
Asilées en oubli
Nourries de leurs seuls
Rêves
Et ne plus fuir
Accueillir l’évidence
Et ne plus fuir
Que des désarçonnés
Foulés aux pieds de nos
Frontières
Et de nos miroirs clos
Dépend
La puissante beauté
De notre humanité