Regarde les martinets manoeuvrer entre les murs de la ville,
Regarde la mort dans le ciel se pencher pour tendre son électric feel

Attention à la pluie car les murs sont sans rebord
que l’eau qui coule, coule dans nos fenêtres

Attention à la famine et à sa courroie de pétrole
à l’air qui intensifie sa haine de l’humain
au navire unique, à l’appel du vide
aux portraits et aux traits qu’ils figent
à l’estampe qu’on lègue comme un souvenir

Regarde. Regarde les martinets.

Attention car « quand le bourreau s’ennuie, il devient dangereux »
comme un calme devant la tempête

Regarde comme les chèvres au bec d’asphalte se repaissent
de foudre et de magma,
le feu qui grille dans leurs yeux

Attention au zèbre qui se cache parmi les loups
car il n’existe pas.

Regarde. Regarde maintenant. Les martinets.

Et maintenant que fais-tu ?

Ta Mère n’a plus de lait. Alerte !
Ses seins flottent au vent
La rivière verte s’est tue
Sa crinière d’écume ne se cabre plus

Alerte ! la Skokomish est en cru
Les saumons enjambent le pont
Et meurent en chemin
La terre tremble – le corps résonne
On est en vigilance orange

Alerte ! chairs mutilées
On virucide on soigne
à coup de scalpel
et de lance flamme

Ton grand père le savait
Quand les vignes remplaçaient
Les arbres de leur uniforme monotone
Que les feuilles se teintaient de bleu
Céruleum sur sol desséché ocre jaune

Le grand chêne n’est plus
Le silence métallique de l’air
Hurle l’absence. Alerte !
Où sont passés les oiseaux ?

Alerte rouge

Alerte ! Alerte rouge !
On me dit qu’il n’y a plus rien. Nada.
Plus de rouge… A la diète ! C’est niet ! Je donne
aussitôt l’alerte générale immédiate au Colonel sans citron.

Sec. Car qu’allons nous carafer du coup si point de picrate ?
On alerte vite, dans le vif, plus vite bon dieu ! Je reste alerte diantre que diable! Et sonne alors l’alarme. On épie de près, toujours plus près, jusque dans le verre… Vide de sens et de rouge.
Alerté par cette insolite sécheresse soudaine, on a pris tout le rouge, en vain, c’était des bouteilles poreuses… On sonne donc le tocsin. On doit vite se réveiller.

Alerte quoi ! Sinon, maline et astucieuse, cette boisson délicieuse, qui à elle seule connaît le secret de
l’évaporation heureuse, disparaît joyeusement. On l’affirme. Mais bon sang de bois !

Alerte quoi ! Ce n’est pas heureux mais au contraire malheureux au possible. Triste à en pleurer sans fin. Car qui perd la soif erre alors l’esprit non alerte aux aguets mais sans aucun but. Stérile quoi ! Nul, ineptie perpétuelle des révolutions consensuelles, le néant une fois de plus.

Alerte quoi ! On est prêt à tout ! Tant mieux ! Mais prêt à quoi exactement ? On le demande bien. Sans cesse. On n’écoute surtout pas la réponse. Et on vend des bouteilles pré-vidées qui ne tiennent pas la charge de surcroît !
Infâme dictature du vide, on crie à l’obsolescence programmée des flacons, et ce peu importe l’ivresse.
Alerte mondiale ! La timbale à sec, on s’inquiète pour notre capacité à contenir. Toujours. Sans frémir. Jamais.

Alerte bon sang de bon rouge ! Hein quoi ? Plaît-il ?
Alerte ! Alors ça suffit !
Arrête donc de me faire peur ainsi quand il te reste au frais deux kil de rouge bien frappés, de quoi se pinarder peinard jusqu’à la prochaine accalmie ! Ou du moins jusqu’à sept heures et demi.

Ah bon ? Et oui. Arf, et bien du coup, mea culpa, toutes mes condoléances, l’homme lucide n’est plus.
Fausse alerte.

Le vieil homme et la jeunesse

Et toi vieil homme, poursuivie la folle jeunesse, que crois-tu boire ? Que veux-tu boire ? Il faut que tu boives pourtant. Il le faut. Pense à bien t’hydrater par ces temps de sécheresse collective. L’eau d’ici n’est pas bonne pourtant, et au-delà de ce que tu devrais absorber, l’odyssée infinie des liquides qu’il te serait agréable de goûter reste en suspens dans les verres fragiles pourtant si féconds. Il faudrait que tu t’imbibes des ces précieux nectars. Le sais-tu ? Les fleurs ont ces parfums enivrants qui te permettront de rester lucide dans toutes tes ivresses. Te rappelleras-tu de cela ?

Les frigos nourrissent les corps, certes, et les salières salent les corps morts afin de les conserver. Pour t’accompagner sache que les cendriers préservent les erreurs volatiles du passé. Les fenêtres ouvertes laisseront entrer ce vent du nord qui redonne la soif. Les mouchoirs dépliés garderont secrètement les rires assassins du temps qui s’écoule sur le bord de tes lèvres ridées. Les versets poétiques seront capables de te réchauffer quand ces alcools meurtriers te feront trembler. Les bourses arides auront toujours quelque menue monnaie afin que tu sois ivre même dans l’eau plate.

Le vieil homme pleurait à gorge bien serrée et la jeunesse s’essoufflant ordonna :

Oui ! Bois ces larmes que tu ignores être celles du bonheur. Bois ! Ne te retourne pas et fuis ces verbes qui ne savent pas. Juger, savoir, être, avoir. Réponds liquide au solide. Toujours. Hurle cette souplesse qui ne demande qu’à s’adapter aux contenants de toutes sortes. Et surtout, avale cul sec! Quoi qu’il en coûte, couleuvres comme mets indélicats. Puis ensuite, savoure ce délicieux vin de serpent, ainsi que ce fin dessert raffiné. Rappelle-toi bien du prix de la consigne. Cela te sera utile les jours de vaches maigres. Mais après tout, vieil homme, tout cela tu devrais déjà le savoir…

Puis telle une fuite qu’on ne peut étancher la jeunesse alors s’en alla boire ailleurs avec d’autres vieux fous. Sans se retourner sur la solitude, elle pris la direction d’un aller sans retour.

Ailleurs

Pars. N’importe où. Mais efface tes traces. Pose ton regard au loin. Impulse un mouvement, choisis une mesure. Un rythme qui t’est propre. Respire, à fond.
Souris tout le temps. Surtout quand c’est difficile. Donne-toi du lest. Lâche. Absorbe. Jusqu’à ce que tu trouves, de la force. Évite les pistes sombres. Saute les barrières. Alpague des inconnus. Pendant les heures creuses. Demande aux gens qui vivent vraiment dehors. Comment ils font, eux. Quand tu manques de courage ou te plains. Ta douleur contre la leur. Tu échanges ?

Tu es plus fortuné que tu ne crois, si tu as un toit. Écris ce que tu vois. Ou tu as marché, à qui tu as parlé. Aujourd’hui, et hier, et avant-hier. Et demain. Surtout demain. Comment c’était et quelle sera la prochaine route. D’abord, vérifie tes mains, tes pieds, tes pas sur le sentier. Comment le temps passe, tu ne t’en soucieras plus. Dessine des étoiles, pas sur un écran. Cherche la compagnie de ceux qui te veulent du bien. De tes épaules alors tomberont des pierres, des gouttes, du tonnerre. Peut-être. Qui sait ? Même toi tu ignores, tout ce que tu peux laisser derrière.

Quelque chose va grandir, d’énorme à l’intérieur. Va pousser, te guérir un peu. Pas complètement. On ne guérit jamais complètement. C’est un leurre. C’est ce qui compte le plus. Ce qu’ils nomment « sauvage » en toi. Qu’est-ce qu’ils en savent. Tu erreras en silence, vers des jetées, des forêts, des océans, peut-être. C’est beau. Un beau cliché. Ne le partage pas tout de suite alors. Garde tes images. Elles deviendront des visions. Tu absorberas tout ce qui n’est pas communiqué.

Cela nous concerne tous. Sinon ils te couperont en morceaux. D’un mot, d’un commentaire. Ils agripperont tout ce qu’ils peuvent. Et immoleront ta Foi. Pour la jeunesse, c’est encore pire. Dès la naissance. Se hâter de vivre. Peut-être passons-nous notre temps à attendre. Quelque chose qui n’arrivera jamais. Mais qui nous meut, jusqu’à la fin. Pour chercher ailleurs, ce qui se trouve, ici.

Fragile beauté

On les adore
Leurs sensibles couleurs
Leurs poésies
Dont on sait ce repaître
Drapés de dignité !

On les adore
Leurs sensibles musiques
Que l’on prétend saisir
Rongés de peur, d’orgueil
Gangrenés d’ignorance !

Mais les nommer.

Leur accorder un nom.

Et ne pas les livrer
A ces geôles d’oubli !

Mais les nommer.
Ces geôles de mépris !

Mais leur tendre la main
A ces cris étouffés
Mais leur tendre la main
Aux larmes qui explosent

Mais leur tendre la main
Elles sont l’ultime armée
De la guerre que se livrent
En nos marges
Les fous que nous avons créés.

Ouvrir nos bras
Nous ne le ferons pas
Ouvrir nos bras
Nous n’avons jamais su.

Et ne plus fuir.

Accueillir l’évidence
Que de ces oubliés
Dépend
La fragile beauté
De notre humanité.

Pourquoi regardent-ils le corps de papa ?
ses jambes qui chancellent
et ses mains qui tremblent

Pourquoi méprisent-ils le corps de papa ?
comme un corps sans importance
un corps qu’on peut laisser par terre

Pourquoi délaissent-ils le corps de papa ?
couché dans un lit
comme s’il n’avait pas d’autre destin

Pourquoi détestent-ils le corps de papa ?
son beau corps tordu
et son dos voûté

Pourquoi excluent-ils le corps de papa ?
comme s’il n’était pas comme le nôtre
comme s’il n’était pas des nôtres

Ce corps qui a subi tant d’assauts
tant de regards
et tant de traitements 

existe bien 
Ce corps
le sien

Un secret

Ce secret que rien n’alourdit que la parole
ne dit rien que tu ne saches déjà
de ta mère de ton épouvante à la contenir
dans son rôle de mère
disert dans sa propre expression
ne se décèle pas d’emblée


Ce secret jamais ourdi arrivé par hasard
toujours tu toujours présent en transparence
tressé de ses nerfs que l’on ne nomme pas non plus
qui saillent sous l’histoire
toujours un sourire (faux) en coin
un air de dire un air de rien


Ce secret ne se bombe pas sur les murs
ne bombe pas le torse se rétrécit plutôt
sa petitesse est le signe de sa décence
sa discrétion consentie son innocuité
Il passerait protéiforme pour un fantasme
ou un rêve va savoir


Ce secret ne disparaît jamais il surgit
à l’improviste inopportun s’impose
il revient quand tu t’y attends le moins
c’est un monstre sous l’apparence
d’un secret il te creuse et te ronge
il a un appétit vorace


il mange tout sur son passage
Ce secret qui fait bombance sur ton dos
qui sous couverte de caresse
a dévoré ta jeunesse et te croque encore l’os
tu ne sais plus comment lui claquer le bec

Méfiez-vous

méfiez-vous
on est ce qu’il y a de pire
méfiez-vous
on offre à l’ego l’os qu’il se ronge
méfiez-vous
on compose le tableau de nos scènes internes
on se peint ventre sur toile
on se mire dedans on se vomit on se flagelle d’avoir vomi on reproche à l’autre d’enfanter par la bouche sa propre toile d’enfanter ses couleurs d’enfanter ses formes d’enfanter ses chairs d’enfanter ses fluides
méfiez-vous
on ravale nos couleuvres et elles s’agitent dans nos tripes
alors on avale les rats qui les nourriront et les panses se gonflent comme après la mort
méfiez-vous
à se peindre sans cesse on oublie d’exister