Et le bleu noircit et tu parles plus bas. Quand Lucie perd ses chagrins, elle devient chat, après minuit. Tes doigts s’enfouissent dans ses cheveux, dans les chemins perdus et sombres. Tous les jours, le noir, les sauve.

Les corps deviennent lourds
*
Les peaux plus douces
*
Les peaux plus dociles
*

Quand la nuit regarde
*
Lentement 
*
Cachée
*
Les corps avalent des couleuvres
*
Et muent
*
Nus

La petite aiguille arrive sur la sonnerie et les lueurs montent. Les vêtements reprennent les corps et tu hésites. Le thé n’a pas d’odeur mais il fume dès ton réveil, pour te séduire.
Promesses de l’aube.

J’ai voulu croire en la véracité du doute.
J’avais beau le malaxer, le découper, le classer en tranches fines,
il a tout de même réunit ses parties perdues, éparpillées, empoussiérées et m’a joué des
tours sans que plus aucune prise ne fasse sens.
Sable filé entre mes doigts, fraîcheur de l’humide revenue sur ma peau, je n’ai plus rien
compris.
Depuis, je doute de sa véracité.

L’innommer

Je sais son gémissement
sa supplique qui explose dans mon crâne
oiseaux du ciel,
grive, hirondelle, moineau, mouette
vos chants pour couvrir son râle sournois

Je sais un à un ses membres brisés
ses yeux qui n’en finissent pas de racler ses os
de creuser son visage jusqu’au sang
grains de la grève
votre simple geste du plat de la main pour l’effacer

Je sais sous ses larmes
son goût amer plus que salé
qui me revient en bouche
eaux sous mes pieds douces comme un torrent
votre lit de vase au plus profond pour l’enfouir

Je sais ses lambeaux
ses hardes mal rapiécées qui s’effilochent
fil tiré, refilé, rembobiné
recousue à grands points
votre étoffe nouvelle tissée avec des mots pour l’innommer.

Je sais ses relents
ses entailles qui scarifient ma mémoire
qui ouvrent à nouveau les brèches, tailladent les cicatrices
nuages, danseurs légers du ciel,
vos ombres propres à refermer les souvenirs pour l’emporter.

Nuitcore

il se peut que les lumières tombent comme la pluie et autour les barreaux de la nuit ferment leurs bouches alors je ne sais rien faire d’autre qu’allumer la caméra de mon téléphone et dire c’est la seule version de moi qui soit valable : nue et voici mes cuisses et ceci est ma main je te les donne prends les comme tu regardes les images de Marilyn un poème de Sylvia Plath que tu ne comprends pas et je te dis que j’aime ça et tu payes pour te croire éternel peut-être est-ce le cas

*
tu te tiens
contre la nuit
sa vitre te passe en travers
mais tu ne sens pas
*
quitter
*
une nuit brûle
le morceau
sale
de tes corps
*
loin
des figures me rentrent dedans
tu voudrais être grand chose
et m’aimer
*
toutes les nuits comme un râle
*
froisser ma cervelle
à lécher le son
de la nuit
*
dans le bruit de la ville
ma persona
me fait mal
*
mais quitter où
*
ce que le jour fait à la nuit
il bat des ailes tu vois le pognon est sur mon Apple Pay les chasses d’eau bouillonnent sur mon visage intact le matin Netflix gorge ma tête dans mon panier j’hésite entre une robe en léopard et des peintures acryliques les oiseaux blessent le silence je tombe amoureuse de moi il faut que je dorme quelque part j’espère ne pas me réveiller

L’ardoise au-dessus de ma tête

L’ardoise est une pierre tendre pourtant elle m’a blessée quand je venais d’avoir 5 ans. Mademoiselle Carrera nous avait demandé d’inscrire notre âge à la craie blanche, ensuite de le montrer aux camarades de classe, CP Notre Dame de Toutes Grâces. Mon chiffre 5 n’avait pas la tête en avant comme l’exige la règle d’écriture, le 5 pointé droit dans le sens de la lecture. Mon chiffre filait en marche arrière.

L’ardoise est une pierre tendre pourtant on aurait dit aussitôt le chiffre apparu, inscrit si blanc sur noir sur la surface poudreuse qu’il n’avait qu’une idée en tête : disparaître. S’effacer. Et redevenir 4. La maîtresse connaissant par cœur ma grande difficulté y revenait souvent. Je connaissais la punition. Pour avoir inscrit mon chiffre 5 à l’envers je retournais en maternelle.

L’ardoise est une pierre tendre mais elle n’efface pas tout. Je devais traverser la cour en passant devant toutes les classes dont les fenêtres braquaient leurs regards lourds sur moi. A cinq ans je découvre la honte sur mes épaules. Quand on retourne là d’où l’on vient sans que ce soit un choix, plutôt une régression. Je me rappelle la solitude de ma longue traversée. Depuis je marche très vite et parfois même sans respirer.

L’ardoise est une pierre tendre, il n’empêche qu’on s’endette. J’ai toujours cherché à comprendre. Ce n’est que bien plus tard, une décennie après, en lisant l’épisode biblique où dans la Création il est dit que dieu crée au Cinquième Jour les animaux les poissons les oiseaux ceux qui filent et s’échappent que j’ai compris mon chiffre 5. S’écrivant à l’envers mon animal sauvage ne veut pas être domestiqué.

L’ardoise est une pierre tendre au-dessus de ma tête, elle a fait de moi une têtue. Un animal qui ne se laissera pas faire. Avant le sixième jour l’humain n’était pas une option, l’espoir régnait sur Terre. Sans guerre ni haine ni soumission. Et tout était possible, surtout la liberté de l’envisager pleinement. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme. Comme mon 5 au creux de mon cœur.

Entretien avec un inconnu rencontré au café

Moi : Le langage
Lui : le langage est une forme de mensonge.
Moi : la tristesse
Lui : la tristesse est une forme d’épine.
Moi : les autres
Lui : les autres nous ressemblent
Moi : la nuit
Lui : la nuit est nécessaire
Moi : la chaleur
Lui : la chaleur tient dans un récipient.
Moi : l’amour
Lui : l’amour ne tient pas entre les doigts.
Moi : la musique
Lui : la musique est plus forte que la vie
Moi : la mort
Lui : je suis mort une fois, il n’y avait rien
Moi : la violence
Lui : la violence infecte l’écorce des arbres
Moi : la folie
Lui : je suis fou et consentant
Moi : le feu
Lui : le feu éteint le silence
Moi : l’enfance
Lui : oui
Moi : que fais-tu seul dans ce café
Lui : j’attends le train

Il m’arrive de mettre du sel sur mes plaies
La salaison reste une étape pour sublimer les goûts
Brulure par le sel, la cicatrise sèche, le temps de laisser croûter
Cuisson lente pour le cuir véritable

Tu sais la fois où la couture était à vif

Il m’arrive d’assaisonner mes plaies
Le plaisir de plaire, le cuir épais
La saison d’hiver pour chercher le réconfort
Le gras et le chaud pour réchauffer un intérieur à température négative
Il m’arrive de faire tomber de l’encre sur ma peau
Le tatouage invisible à l’œil nu, l’invincible douleur
Marqué par le plomb juste sous la peau
Souvenir en croûte, pour ne pas y penser tous les jours

Tu sais la fois où la morsure seule, te calmait

Il m’arrive de me taire, la bouche exigeante
La parole n’existe plus, le temps de l’écoute
Pour comprendre l’autre, le temps, puis la chute
Nous ne sommes pas les seuls à avoir des plaies d’encre sur nos dermes salés.

La lumière de la lune jette un drap blanc sur mes épaules.
Son regard silencieux m’enveloppe.
Me propose un moment d’intériorité.
J’ose un instant me laisser porter
Dans le creux de ses bras.
Puis j’ai rendez-vous avec ma liberté
Dont je ne fais rien.
J’en jouis par l’inaction.
Le silence est bercé par le
Tic
Tac
De l’horloge.
Un nuage passe.
Dans la nuit sur mon visage, une pluie se fait jour.
Les gouttes font
Floc
Floc
J’ai plu.

/

J’ai tendrement froid.
*
Les ombres ne sont pas portées.
Elles sont soutenues.
*
Formes farfelues
Bruits ébouriffants
*
Ce monde ionégasque
Me cause parfois de l’effroi.
*
Heures grises.
*
Espace frêle.
*
Des mains en croix
Sur le rebord du lit.

/

Dernières traces d’absence intense.
Premiers rayons.

Sa rotation est complète en mon point.
Elle ignore qu’elle joint
Deux mondes en transition.

Silence de nuit
Laisse place à silence de matin.
Vies immobiles
À statures mouvantes.

Volutes de thé fumant
Remplacent brume de nuit.
Ombres bleues
Succèdent à obscurité fraîche.

On pense souvent à tort que celui qui a le dernier mot l’emporte en matière de raisonnement, d’argumentation.
Moi, j’ai une autre théorie : la vérité se niche dans nos émotions.

Il suffit que quelqu’un dise quelque chose – ou ne dise rien d’ailleurs – pour qu’une émotion, d’abord imperceptible, commence à bouillonner au tréfonds de nos organes, nos viscères. Elle se trémousse là, l’air de rien, s’éveille, bâille, commence à s’étirer en repoussant de part et d’autre les parois de l’abdomen, puis subitement sort ses griffes, s’accroche au péritoine, remonte jusqu’à trouver une brèche, s’y infiltre, prend l’air deux minutes. Puis c’est reparti : la voilà qui agrippe maintenant le nerf le plus proche – aïe, ça pince, ça picote, ça tricote – et hop, elle attrape au vol ici un muscle, là un os, et tel un trapéziste sûr de sa trajectoire, s’élève toujours plus haut pour parvenir jusqu’à la trachée. C’est en ce conduit étroit et visqueux qu’elle choisit de cracher son feu intérieur, brûlant tout sur son passage, avertissant de son arrivée imminente en milieu hostile pour faire entendre sa voix. Mais elle n’a pas encore fini son ascension. Il lui reste le plus difficile, le plus ardu, le plus inconcevable pour qui n’est pas aguerri à pareille épopée : la traversée du larynx, sombre, angoissant, qui filtre tout ce qui ne rentre pas dans les clous, les règles, les codes. Alors l’émotion doit user de ruse pour tromper l’ennemi : elle se camoufle en une sensation, indescriptible, message indéchiffrable, et enfle, enfle, enfle à n’en plus finir dans ce cerbère de la parole qui n’aura alors d’autre choix que d’expulser l’intrus : les mots de la vérité.

Jasmin de nuit

Je n’ai pas peur de ma nuit naissante
pas peur de ses grésillements et reflux noir
*
L’éruption solaire éclaire l’espace imprégné et traînées de filantes
remouille les couleurs d’un amour d’hiver
*
il y eu un massacre et le sang éclot allongé sur de larges pétales
*
il n’y a plus de visage
il y a les restes, les traces, les impressions de mémoires
il n’y a pas de paysage,
il y a les corps de la nuit absorbés par le brouillard
*
et le périphérique d’un inconnu
son sommeil nous relit, me rappelle
*
cherche mère ou père aux confins, ici au battement il y a le coeur de la nuit
son oeil enveloppant caresse les pensées échaudées sur le trottoir trempe
*
il a dit qu’il allait revenir
il est revenu
nous cueillons les odeurs des constellations dans mon champ
*
mollir la nuit sans lui nuire est-ce possible ?
os brûlés, coulures bleu sciant, coquillages pulvérisés
délicate éclosion de Leste vert et d’Agrion de mercure
*
crépitement intertissulaires parmi les cendres
nue florissante honteuse, je sens ma nuit noire pénétrante
*
je sens ma nuit noire et son orbe montante
au sommet sommée d’explorer, de veiller, d’honorer
la juste soumission de dominer ma nuit, d’agir et d’achever
*
déterminée à embraser l’horizon
je n’ai pas peur de ma nuit or orange
pas peur de digérer le feux de l’aube et ses myriades d’ombres