Comment l’impact a fendu
les pétales de l’acanthe
gueules ouvertes
mille langues blanches
supplient les fils
partis à la lisière
des exactions perpétuelles
au jardin des oliviers
Comment la torture a tatoué
l’aveu des coquelicots
petites flammes rouges vifs
sur les robes à pois blancs
des mères à la taille serrée
les seins comme des grenades
allaitant les coccinelles
Comment dans l’angle mort
le milan noir a obscurci
l’ivoire des os éparpillés
petits tas amoncelés
brûlis resserré à l’orée
des plumes et des entrailles
un souffle entre les doigts
Comment les disperser?
Comment les papillons
ont conquis le pollen
dans les recoins des fleurs
poussière de météorite
pluie de miel cristallisée
collée à leurs corps
ils atterrissent transparents
Comment compter les débris
de verre sur la terre ?
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans ?
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
dont le mari est mort
dont les filles ont fui
dont le fils a été tué
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
et celles de ses frères
et celles de ses sœurs
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
fille de Hongrie
fille d’un village à la lisière entre deux pays
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
descendante d’opprimé·es
née ici et grandie ailleurs
Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
qui porte un nom lourd comme un sac de briques
Combien pèse ta vie, Gisela, mon amour ?
Le meurtrier
Il était 3h20 environ. Il n’a pas particulièrement cherché à être discret. C’est la vérité, on ne s’occupait pas assez d’elle. Les yeux ne la regardaient plus vraiment, je veux dire avec amour. La vérité c’est qu’on ne regardait plus par là depuis déjà longtemps.
Elle a déboulé dans la cuisine comme une furie. Elle avait les cheveux éclatés. Dios mio, ses beaux cheveux ! Elle les a toujours gardés long et noirs. Sa chemise était auréolée par la transpiration d’une nuit d’insomnie. C’était le déshabillé qu’il lui avait offert pour son anniversaire, en soie véritable. Il lui faisait toujours des cadeaux luxueux, ça aussi c’est la vérité.
Elle s’est jetée sur nous. Je pourrais témoigner Monsieur le juge. Avec tout le respect que je vous dois, elle criait Perra! Perra ! Basura !, en français c’est Salaud ! Ordure ! Elle hurlait et elle frappait le visage, le
torse, les épaules, tout. C’est là que j’ai réagi, je me suis dressé pour parer les coups. Mais elle a continué.
Je pourrais témoigner, on ne voulait pas lui faire mal, juste se protéger, mais elle ne s’arrêtait pas, au contraire, on dirait qu’elle frappait encore plus fort si c’est possible. Et elle criait, elle hurlait Monsieur le
juge, tellement que les oreilles souffraient.
Elle a pris le couteau sur la table. On dirait qu’il lui a sauté dans la main tellement c’est allé vite. Et le couteau s’est mis à nous frapper partout. Nous portons encore des entailles, c’est écrit dans le rapport.
Je ne l’ai pas touché ce couteau, sauf pour la désarmer. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il répétait No me
mates ! No me mates ! Ne me tue pas, mais on dirait que ça ne s’arrêterait jamais. En vérité tout le corps
se tendait de plus en plus, c’est là que je l’ai repoussée. Mais on est plus fort, on est un homme. Elle est
tombée par terre. Santa Madre, elle avait l’air égarée, entièrement perdue. Ce qu’on voulait c’est la prendre, la serrer contre le torse, mais quand les pieds se sont avancés vers elle, elle s’est relevée et elle a littéralement bondi. On ne la reconnaissait plus, elle avait en elle une puissance, et même on dirait une légèreté. Dios, cette femme que les grossesses et aussi la peine, c’est la vérité, avaient rendues lourde.
Elle était devenue folle. Comme si toute la rage contenue depuis des années avait explosée d’un coup. En vérité on lui était infidèle depuis des années. Je sens encore sur moi les peaux fines, les cheveux soyeux et el sexo mojado das otras mujeres, des autres femmes. Monsieur le juge il veut être puni pour ça. Il n’a pas été un bon mari. On est coupable. On est impardonnable. Dios mio ! Mais pas de meurtre. Ça non ! On ne l’a pas fait.
Elle frappait et il répétait No me mates ! No me mates ! Ne me tue pas. Mais plus rien ne l’arrêtait. On l’a ceinturée et on l’a plaquée au sol. C’est moi qui lui ai arraché le couteau mais je n’ai pas frappé, je l’ai seulement jeté plus loin. Dans le rapport c’est écrit qu’elle n’a pas pu se porter elle même le coup qui l’a tué. C’est peut être en la plaquant au sol, quand j’ai pris le couteau…Avec le poids des corps il s’est peut- être enfoncé…Santa madre ten piedad !
Aujourd’hui tout le tribunal voit, corps et âme, un meurtrier. Mais moi, moi qui ne suis pourtant pas ses oreilles, j’entends l’homme. C’est de moi qu’il parle : Es el, es este brazo, c’est lui, c’est ce bras, je voudrais le couper, arrebatarlo, l’arracher. C’est la voix de l’intérieur, celle que je lui ai toujours entendu, mais je ne la reconnais plus comme elle ne me reconnaît plus. Moi qui ne faisait qu’un avec lui comment allons nous cohabiter maintenant ? Monsieur le juge ? Maintenant qu’il est parti ?
Je pourrais témoigner, cet homme est parti avec sa femme. Et dans ce tribunal ce que vous voyez
aujourd’hui ce n’est plus que des morceaux de corps.
Avalé
Ma cuisse gauche
L’avant de ma cuisse gauche juste au dessus du genou
Le bombé souple encore tendu par le pli de la jambe accolée au mollet rond écrasé
Dessine l’intérieur de ma main
Du pouce latéral droit à l’index latéral gauche
.
Encercle autour de la phalange du premier doigt d’une main
Argent brossé sous l’éclat de la lampe apposée au bord du corps détendu
Retient les bribes du jour passé de l’autre côté du ciel pâle
Finesse de l’entour enfilé parallèle aux traits repliés dépliés
.
Une cheville inclinée rose sous un velours kaki
La trace de l’élastique laissée par une chaussette trop juste
Creuse la chair douce et tendre qui se laisse entrevoir dans le déclin des heures
.
Deux baguettes sur un œil vide
Dans un pot plastique transparent
Des perles vrac retenues en discussion sonore avec la main charnue du petit, doigts tendus
.
L’entre aperçu empli de pénombre
En station assise dans la clarté filtrée du petit salon
L’enfant en avant avalé par le bleu virtuel, l’allée de Tori et le kimono rouge de la fillette aux cheveux détenus par deux billes brillantes
Je retiens mon souffle et le temps qui s’y pend
Ap-préhension
Tu dis. Immobile. Je vieillis.
Je dis l’eau qui fuit à l’angle de mon œil jusqu’à l’encoignure de mes lèvres. Comme la marée se pose et se retire. J’avale et je jaillis. Et la pompe continue. Et l’envers de tes paumes et l’automne dans ton cou et le lait sous les mailles.
J’ai la trace de ta taille collée entre l’index et le pouce.
J’ai la marque de ton souffle sous le lobe de l’oreille.
J’ai le grain de ta voix qui bat sur l’enclume.
J’ai le reste de toi plaquer sur mon corps.
J’écoute ce qui nous tient encore.
Mue
Ta bouche ravale le monde
Tes yeux le lessivent à l’éther
Coule toi dedans
Évite les marches et les falaises abruptes
Regagne une rive calme
Clame que tu meurs doucement dans une violence muette
Arrache les dents de ceux qui jamais ne t’entendent
Regarde par l’interstice d’une porte sur la mer
L’océan réclame ton corps comme ton cœur le proclame
L’immense attend tes pas et les creux de ta peau
Jette des pierres pour déblayer ton chemin
Organise les dans leur plus bel écrin
Observe leurs imperfections retiens leur délicat leur précieux leur contraste
Ne rentre plus dans un bocal dans l’image fixe qu’on te colle à la gueule
Depuis que tes lèvres ont suspendu le jour premier
Ton souffle est bloqué dans un cri retenu
Ne détiens plus tes gestes et tes colères derrière une cage de fer rougie à blanc
Laisse échapper les verts les collines et l’oiseau
Il a la souple couleur de l’air et le vent des migrations lointaines
Recueille tout ce qui brille
Même le plus terne est joyau dans le palais des choix
Tes ventricules s’ébattent et toi te carapates
Reprends l’horizon entre tes pupilles puits et le fond de ton sexe
Les lacs sont encore noirs mais bientôt il pleuvra et tu t’élanceras
Colère
/ N’oublie pas la chienne qui hurle aux loups
qui ne veulent pas entendre
/ Aboie les plus fort que du fond des forêts les plus sombres
/ Apprends que ce qui rougeoie dedans ne tient qu’à l’empreinte indélébile que d’autres ont laissée dans ton ventre fertile
/ Ne couvre plus le feu qui incendie l’envers de tes contours et le cœur des cavernes
/ Reconnais que la mer est impétueuse face aux digues qu’elle avale et au ciel qu’elle déploie
/ Rends toi à ce qui se lève encore derrière les paupières du monde
/ Retourne en solitude pour faire éclore l’orage
/ Et rappelle ta meute
Absence
Qu’est-ce que ?
C’est le blanc qui me coule des lèvres
Et s’étale sous mes doigts
Qu’est-ce que ?
C’est l’espace qui trop vaste s’étend
Dans l’étroit de ma cage
Qu’est-ce que ?
C’est le souffle du vide
Quand la peau se retourne sur un même néant
Qu’est-ce que ?
C’est le noir absolu
La trace qui s’amarre sur le dévers des mers
Qu’est-ce que ?
C’est le silence qui m’efface
Et les restes de nous
Qu’est-ce que ?
C’est la paix qui se pose
Contre l’ordre établi
Tu ne crois pas ?
Tu ne crois pas?
qu’un pétale peut nous retourner
tu ne crois pas?
l’infinitésimal sous l’épiderme
tu ne crois pas?
l’eau de nos yeux
tu ne crois pas?
le gargouillis de la rosée
tu ne crois pas?
je vais te sourdre
t’enlever tes branchies
t’assécher les alvéoles
te sécher au soleil
tu ne crois pas?
que les escargots ont une âme
tu ne crois pas?
je vais te nouer à l’araignée
t’enrouler dans une coquille vide
tu ne crois pas?
un oiseau sur trois
a disparu
tu ne crois pas?
à l’écorce contre ton sein
au silence du guerrier
tu ne crois pas?
je vais t’arracher l’aubier
piétiner les radicelles
te déraciner
émietter la terre sèche
tu ne crois pas?
à la flèche taillée
au poignard aiguisé
aux os incandescents
tu ne crois pas?
colin-tampon
à l’écart du désastre
nous divaguons
esquilles du vivant
tu ne crois pas?
à l’invisible danse
du coléoptère
le soleil en point de repère
tu ne crois pas?
Pourquoi ?
Pourquoi cette force des sentiments au détour de la vie ?
Pourquoi la puissance d’un Amour envahit-elle la page ?
Pourquoi cette communion se passe-t-elle de mots?
Pourquoi cette osmose s’imprime-t-elle même dans l’air ?
Et pourquoi cette douleur en si gros caractères ?
Pourquoi tous ces amants, deux cœurs une même fréquence ?
Pourquoi tous ces amants, leur Amour impossible ?
Pourquoi tous ces amants, leurs âmes plus que sœurs ?
Pourquoi tous ces amants, leurs corps séparés ?
Pourquoi sont-ils maudits ?
Pourquoi Orphée et Eurydice ?
Pourquoi Tristan et Iseut ?
Pourquoi Roméo et Juliette ?
Pourquoi Bonnie and Clyde ?
Et pourquoi Toi et Moi ?