Pas possible

D’abord nous n’y croirions pas. Pas ici. Nous éteindrions la télé et irions au cinéma, ou au restaurant, ou simplement dans le quartier marcher un peu. Acheter du pain peut-être. Les heures auraient presque le même poids que d’habitude.

Nous ne voudrions pas y croire. Plus ici. Nous écririons sur quelques groupes whatsapp d’amis ou de parents pour organiser le quotidien des jours à venir. Je m’occupe de l’aller. Tu gères le retour. Une fois sous contrôle la vie se plairait à prendre quelques risques.

Puis nous penserions à autre chose et cette chose ne sonnerait pas comme d’habitude. Comme une balle de pingpong dont on a du mal à voir la fêlure. Nous serions troublés. Des mots étranges effleureraient la surface. Nous les chasserions car ils nous sembleraient être la fin du langage.

Mais viendrait la nuit. Le silence qu’elle impose et l’injonction à entendre. Aucune échappatoire. Les cinémas et les restaurants ne sont plus des refuges. Les quartiers font semblant de dormir. Seuls les enfants respirent paisiblement car nous leur avons menti.
Soudain la peur. Plus rien ne semble familier. La mort redevient un possible omniprésent.

Nous réaliserions alors avoir connu la paix.

L’Autre

Il a compris les codes
depuis toutes ces années
à les avoir observés
à se les être fait
inoculer intégrer assimiler

Ils ne les comprennent pas
ils n’en ont pas besoin
ils les créent les vivent décident
si et quand ils les respectent

Il travaille pour eux
polir leurs murs l’a rendu
plus blanc que la souche
dont ils se revendiquent

Alors tout se passe bien
il est doué disponible pas cher

Ils ne le regardent pas
mais apprécient sa présence
discrète
ça le dérangerait
mieux vaut le laisser travailler
tranquille

Il ne la regarde pas
ça ne se fait pas
se trompe de code
quoi que

Plus tard elle dit :
c’est vrai qu’il travaille bien
Plus tard elle ajoute 
un mais

Elle n’aime pas
comme il est avec les femmes
il fait comme tous ceux de
là-bas

Elle dit :
il ne me regarde pas

À travers

Tu te souviendras de moi.
Tu ne le sais pas encore. Tu n’y penses pas. Tu t’en moques.
Tu marches dans la vie et je passe à travers toi. Comme les bruits de la ville, les rumeurs, les odeurs qui traînent, les affiches des vitrines, les pleurs de cet enfant dont tu te demanderas après coup s’il n’était pas perdu.
Tu me vois pourtant. Comme tu entends, sens, ressens. Sans que tes yeux, ni tes oreilles, ni tes narines ne s’attardent. Pas même ton cœur.
Je suis comme la ville, les odeurs ou l’enfant.
Je ne t’en veux pas. Je sais que tu ne me rejettes pas. Tu m’accueilles mais sans chercher à me saisir. Parfois tu vas jusqu’à poser tes doigts sur moi, mais tes doigts ce n’est pas toi. Non, tu ne me rejettes pas. C’est juste que tu ne sais pas ce qu’est la faim et oublies que tu te nourris de moi. Et des bruits, et de cet enfant qui a besoin de toi.
Un jour, autour de toi, tout ralentira. Je ne m’en réjouis pas. En fait ça me terrifie. Mais je le sais. Le lointain ne se donnera plus la peine de venir jusqu’à toi. Les villes s’adresseront à d’autres, l’enfant sera un adulte et il ne te demandera plus rien.
Alors tu tendras l’oreille, tu chercheras partout, fixeras les espaces. Tes poumons auront soif.
Ce jour-là tu te souviendras de tout et tu te souviendras de moi.

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Absence du monde
Le silence crie en moi

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tu ne respires pas
Paupières closes sur le dehors

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tu me regardes en coin
L’œil brillant de malice
Complicité

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tes larmes parcourent mon épaule
Elles sillonnent leur chemin
Ta main s’agrippe
Ne pas partir

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tes rires emplissent mon monde
C’est l’heure des grands défilés

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Ta tête lourde contre mon dos
Tu dois dormir
Sommes-nous déjà passées par là ?

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Ton sang s’étale sur mes mains
Le tambour de mon cœur raisonne

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Ça y est, on est deux
Toi, moi et le reste de la vie

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tes coups m’enserrent
Pleurer les yeux étanches

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Les cris ont remplacé les rires Resterons-nous
comme ça ?

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tu chantes, nos mains en cadence, de plus en plus vite
Ta joie me sourit

Je ferme les yeux
J’ouvre les yeux

Tu as grandi

Un matin d’Avril

Un matin d’Avril
la route recouverte
enneigement
les roues glissent
le milan noir
dans la pupille
le lierre terrestre
tressé de neige
agrippe le vernis frais
une aspérité
lentement les flocons
frôlent la porcelaine
le visage s’écarte
il est sous une buée
d’os et de givre
apocalypse blanche
entre les lèvres
il ne parlera plus
bourgeon muet
sous l’avalanche
des mains laineuses
en forme de nids
entrelacées de souffle
une épaisseur tendre
au delà du paysage
couché dans la neige
il ne fait rien de mal
des gouttes emperlées
abreuvent les moineaux
échappés de ses yeux.

Tragédies humaines

Tragédie

Il neigerait des pétales
j’attendrais la caresse de l’arbre
les bourdons murmureraient
leurs prières ensemencées
exaltées de soleil
j’ouvrirais mon iris
à la litanie des mésanges
la balle cingle une pensée
le crâne se renverse
sur la chaussée
j’explose en plein vol
un cratère se creuse
dans le ventre de la femelle
des grains s’émiettent
sur ses seins
sous les bombes solaires
ruisselle une chemises blanche
les oiseaux se poseraient
sur le mamelon d’un éclair
j’inclinerais mon visage
dans les plumes chaudes
je verserais ma vie sauvage
goutte à goutte
sur le duvet des fleurs.

Aube

réveil ?
survie
la mille-cent-quarantième

matin ?
regard droit devant devant devant
fixation des œillères
démontage du rétroviseur qui repousse tout seul

café ?
arôme cherchant son double
par habitude

silence ?
colocataire bruyant
mettant la table pour deux
& ne laissant jamais un mot
sur la table de la cuisine

dimanche ?
vacarme des secondes

après-midi ?
espace à remplir
ou à vider

vin ?
gilet de sauvetage sur tapis volant

soir ?
lente fermeture de paupière noire

crépuscule ?
couleur résistant à toutes les métaphores

nuit ?
bal des fantômes
carnet plein
je danserai jusqu’à l’aube

rêve ?
toi

toi ?

Je me suis écorchée l’âme
Dans ton regard
Et j’ai pansé les non-dits.

Tu as bousculé nos certitudes
Tu n’as pas eu le courage de ta magnificence.

J’ai balbutié nos regrets
J’ai vomi tous nos maux
Sur le papier froissé.

Tu as largué les amarres
Pour balayer tous nos orages
Qui malmènent mon corps meurtri
De toutes nos turbulences.

Sans un ciel où t’attendre
Je reste là, clouée au sol
Émiettée par ton absence.
Mais je danse et j’écris,
Et parfois, même je ris,
Je pleure aussi.
Et toi,
Toi, tu m’oublies dans d’autres bras,
Dans d’autres lits.

Mais comment fait-on ?
Comment fait-on pour rester en vie
Juste après,
Juste après ça ?

Le journal d’un manœuvre

c’est un éclat de verdure,
c’est
la mousse humide s’agrippant à la pierre
c’est le vent, partout,
le vert
brillant,
les joues rosies et le matin frais
c’est la séance,
les photos et l’appareil
click
tu viens près de tes fleurs ?
click
Les pots humides aussi,
ceux qui tiennent et contiennent l’organe vivant
la vie
ce matin, doux comme l’air
saisit son corps, ses membres nus
les pieds dans les savates, protégés, elles marchent, frôlent la terre,
les cheveux tressées par leur grand-mère
le matin même, plus tôt encore,
le jour qui dort dort dort
c’est le souffle, de ce jardin dans un jardin sur une île