Quand j’arrive dans ce village, j’ai toujours l’air d’une brigande. Je suis seule à rôder, le dos chargé mais le pied alerte dans les rues désertes, comme si rien ne pouvait m’arrêter, alors que je ne suis là que pour ça : me poser enfin un instant.
C’est la deuxième fois que je me rends là-bas pour un court séjour et à chaque fois, la même ambiance : les rares personnes que je croise me toisent ou évitent avec énergie mon regard qui, pourtant, ne cherche qu’à faire un discret signe de politesse. Quelques pas devant moi, un grand enfant marche dans la même direction et tient un fusil de plastique et tire contre le sol à chaque dizaine de pas. Délinquant ou âme triste, je ne saurais dire.

Un homme âgé hâte le pas pour entrer chez lui avant que je ne le croise. Je tourne le coin et me voilà presque arrivée à l’auberge. Cette fois-là, j’ai à peine ouvert la porte que je comprends déjà que j’étais attendue.
Apparemment, je suis une bonne cliente.
Madeleine avait laissé du café dans le studio, évidemment, pour que je n’aie pas à me préoccuper d’en acheter.
Madeleine sait comment nous faire sentir à la maison.
J’avais décidé de passer quelques jours au village pour chercher une maison : je rêvais d’un espace, d’un refuge.
C’était l’endroit parfait pour oublier ces dossiers qui s’accumulaient au travail.
Essayer la cantine du coin : c’était ça le gros plan pour le lendemain. Peut-être prendre une douche. Et encore.
Un verre de vin, assurément.
En fait, il me suffisait de me fondre dans le décor et j’étais bien. J’étais là, en plein centre du village, avec vue sur la rue principale et pourtant, on dirait que je suis dissoute dans l’horizon, tellement ce lieu était apaisant.

*

Ce soir-là, le sommeil m’avait happée comme un train. Je n’avais repris conscience qu’au matin, alors que mes nuits ne sont le plus souvent qu’une dentelle noire où se succèdent mauvais sommeil et réveils saccadés.
Je me suis levée pour prendre l’air et profiter de cette heure précieuse où le village m’appartient et où le temps est en suspens. Il ne fallait que quelques instants pour que la saveur du silence s’installe tout autour, pour que le métronome discret de mes pas se fondent dans le rythme du vent.
Un vol d’oiseaux, parfois, contestait mon règne en filant au-dessus de ma tête. Sans plus.
À ce point du jour, toutes les blessures se trouvaient effacées, endormies.

*

Le surlendemain, j’ai sauté dans la voiture qui me ramenait à Montréal. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai compris cette étrange impression qui m’envahissait : je me sentais prête à espérer que j’aurais peut-être, un jour, une nouvelle maison, et à quelque part en son cœur, un lieu pour trouver enfin la paix.

Le ciel fait silence

Le ciel de gravats ne parle pas
fait la gueule faut croire
fait la grève
se déglingue sans rien dire
se désagrège tout doucement
sonnerait son propre glas
tombe bas d’épaule sur mon dos
des aigreurs de bile
un ton grave un air morne
aucune récolte à la clé
aucun éclair blanc
aucun cri porté par le vent
dans la voûte haute
aucun orage à déclarer
à ses frontières ni en dehors
calme plat dans ses entrées
triste à pleurer qu’il ne pleure pas

Le ciel a choisi la saison muette
a rangé ses miettes sous la nappe
a balayé devant sa porte
a traversé sans regarder
sans m’adresser la parole
aucune prière n’a été prononcée
à l’heure des promesses
aucun petit profit
aucun premier baiser
aucune prison ouverte
il garde toutes ses fenêtres
fermées son noir de grimace
tout ce gris d’avance la poussière
parsemée sur ma tête brûlée
rien ne passe d’encre de fuite
entre mes bras ma faute se lit
dans le plus sombre des lits
de rivière morte

Toi tu le sais,
le ciel fait silence

L’endroit de la colère

La colère n’a pas besoin d’un endroit
elle est l’endroit
c’est l’endroit de la colère
on parle parfois de son envers
mais peu de l’endroit

l’endroit de la colère est épineux
c’est une maison remplie de cactus
c’est une chambre remplie d’aiguilles
on s’allonge sur un lit d’aiguilles
on repose sa tête sur un oreiller d’aiguilles

l’endroit de la colère est rouge
ce sont des murs couverts de rouille
c’est une carafe pleine de sang
on remplit son verre de sang
on boit le verre de sang

L’endroit de la colère est froid
c’est un sous-bois humide
c’est un abri de taule
on s’assoit dans l’eau gelée
on respire la moisissure

l’endroit de la colère est infini
ce sont les canalisations d’une ville
c’est un tourniquet incessant
on construit nos vies sur ce tourniquet
on élève nos enfants sur ce tourniquet

l’envers de la colère n’est ni plus
ni moins non plus
que son endroit

L’endroit de la colère est étroit
c’est un ascenseur bondé
c’est un placard fermé
on est enfermé dans le placard
on respire notre colère

Légère

Je suis une femme légère. J’aime les bulles de savon qui remontent vers le ciel pour éclater, inconsistantes.

Je suis légère et je crois que parfois cela dérange.

À ma naissance on a béni l’émerveillement
Le regard nouveau porté sur le monde.

La bénédiction consistait
A me donner le choix

De mes désirs profonds
À me laisser porter

Au gré des courants d’air

À soulever les images

Qui heurtent l’imaginaire

Je suis légère et c’est ainsi

Le rire jaillit souvent pour révéler

L’élan de vie

Plus tard quand j’ai grandi

A la verticale

J’ai compris que ma légèreté pouvait peser
À ceux qui préfèrent accrocher

Les ballons d’hélium à leurs branches

Qu’il faudrait tailler dans le vif

À chaque saison nouvelle

Les attaches superflues

Jouer aux rites mortuaires.

Pour voyager léger

Je porte les racines dans mon ventre

Aujourd’hui je sais reconnaître ce que la légèreté provoque d’insoutenable. Je laisse filer les rayons de lumière.

Le vent souffle sur la colline
Et moi je m’amourache

Des étés indiens
Du soleil qui se propage
J’ai conscience que l’autodérision est la seule manière de survivre à la pesanteur.

Alors je ris encore

Et dans les fines particules

S’envolent les oiseaux
Elémentaires

Loin de nos perpétuelles déconvenues

Trop terre à terre

Quitter la ville

j’ai mesuré la distance de tes lèvres
ça explique pas le prix de la bière
à Pôle Emploi il y a des posters pour l’armée de Terre
j’aime l’odeur des aisselles et des panneaux publicitaires
le soleil est en plastique
le pissenlit fissure la nuit
le ciel n’a plus de batterie
il faut apprendre vite
le goût des paupières pour la pluie
la louve qui allaite ses petits
elles coûtent combien ces piles ?
et ton reflet dans la vitrine ?
il y a une mouette de l’autre côté de la rive
qui a volé un paquet de chips
mes os sont vides
et je mange un bonbon trop acide
je salive
Il faut
quitter la ville
je vois à travers la vitre
des flics et des filles qui s’ennuient
un graffiti
Nique la police
j’ai des flammes dans les doigts qui s’éteignent sans cesse
j’écris un poème
les nuages s’affaissent
l’écran éclaire
les lettres du clavier
J’ai pas d’idées
maintenant je dois sortir
acheter des cigarettes avant que le magasin ne ferme

cerveau

petite brèche _____ entre les hauts arbres
petite brèche _____ _____ ___ entre les oreilles
dans le haut de mon crâne

dans cette partie _____ _____ _____ grise
vaguement filandreuse _____ _____ _____du cortex
en quête de ses corticoïdes _____ ___ quotidiennes

disparition programmée _____ _____ _____ de ses déchets
de ce qui s’est incrusté _____ entre hier et hier
hic et nunc _____ _____ _____ dans sa forêt vierge

aujourd’hui _____ _____ ____ une brèche
comme pèche au lancer
son désert _____ _____ _____ _ son espace creux
le blanc des yeux

lobe ô mon lobe _____ _____ _____ _____ vidé de
tout ce qui _____ _____ _____ _____ ___ l’encombre inutilement

cerveau fossile _____ _____ _____ _____ gardera trace
d’une forme possible

nautile flottant entre _____ _____ deux _____ _____ eaux
l’encéphale _____ _____ _____ ___passé _____ _____ sous silence

La bouée

Le temps enfonce. Le temps s’enfonce dans le temps.
Il s’enfonce dans ce samedi de fin d’été.
Il s’enfonce dans le soleil qui s’allonge, dans ses ombres qui se balancent.
Il s’enfonce dans la forêt qui vibre à intervalles réguliers, qui s’intercale entre le jour et la nuit.
Le temps s’enfonce et c’est une trouée.
Une bouée y flotte.
On s’y accroche pour ralentir la course.
On flotte avec elle.
On se ramollit.
On se déplie.
On se défait de nos surplus.
On se détache de nos surcharges.
On souffle sur nos poids comme sur poussières, comme sur nuages qu’on laisse s’échapper..
On efface, on s’efface.
On suspend son corps, son nom, son existence.
On n’est plus que ce balancier, le ressort régulier d’une oscillation.
D’avant en arrière.
D’arrière en avant.
Stable et souple.
Une mer étale, lisse, sans rides, sans aspérités.
Lent est le mouvement.
Lente cette heure-là qui ne se mesure plus en secondes mais en inspirations.
Long est l’arrêt sur image avant de rembobiner nos vies.
Jusqu’à ce que la bouée nous libère.
Jusqu’à ce qu’elle nous rende au monde.

Le chemin

Je vais dans la vie d’un pas fracturé, d’un pieds bot, la jambe boiteuse de ne savoir où se poser.
Je croise des âmes blessées, des lambeaux de vent qui me percutent de leurs mouvements trop amples, de leurs gestes arrachés à la terre.
Avec mon corps crashé par tant de collisions je continue de marcher.
Nous continuons tous d’avancer sur le chemin.
Tous en apnée devant et derrière ce qui nous sert de boussole.
Nous allons à l’aveugle nos yeux bridés de solitaires, nos yeux couturés d’erreurs d’aiguillage, de coups ciseaux si anciens qu’ils ont rouillés, nos yeux de fer rongé par le temps.
Nous avons tous des mains trop grandes d’ogres faméliques, nos dents déchaussées dansant seules dans nos bouches.
Nous ouvrons encore nos gueules vides bêtes affamées en quête d’un loup, d’une meute, c’est à qui trouvera la couverture chaude de l’humanité pour s’en couvrir. A qui les draps propres de l’amour pour se vautrer.
Il se dit qu’à défaut d’un agneau, nous pourrions nous nourrir de rivières, nous pourrions nous vêtir de forêts.
Et parsemer de nos os les routes pour montrer la voie empruntée à l’avenir, celle à suivre des yeux avant de la nommer.
Nous poursuivons tous, c’est le parcours imposé de l’escape game jusqu’à son terme (joueur ne joue pas encore), jusqu’à dernier souffle, la respiration courte de l’oiseau.

Sur la route

Grises traces loin devant
l’asphalte s’avance
flotte devient le ciel
devient le souffle
la route respire pour moi
sans crispation des roues
dans les ornières de vert
se quitte pour ce chemin
de pierre où flaques abondent
où se reflètent les nuages
le passage étroit s’emprunte
à petite vitesse
se tisse de bosquets de garrigue
d’arbres en fuseaux
de bouquets hauts
les branches bruissent
crissent sur les vitres
le frottement sur pare-choc
je m’enfonce sur le sentier
ombragé par destination
de vagabondage