Tu suis l’ombre sur le mur.
Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.
Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée.
Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi.
« Je hais les dimanches ».
Lumière meurt de ce poison.
Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées.
Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.
Tu suis au sol l’absence.
Tu suis jusque sous la semelle de tes baskets, où aucune lumière ne perce.
Tu suis le souffle noirci sous le lit, sans même aucun monstre dessous.
Aucun monstre que toi-même.
La lumière sourd du sombre de ta peau. Tu es retrouvée à la rive, même après l’étreinte. Tu surgis pour la rue antique, son pavé noir miroir, le mur caressé de rondeurs. Tu es dans les phrases que je ne toucherais pas. Une seule ouvre la chambre où le silence comble. Tu marches en avant de mon temps et la neige t’es parure. Nous étions – avant que tu ne sois, avant que je ne sois. Tu resteras près de la rivière au soir, sans fardeau de nom et de visage. Tu es l’amour le plus lointain.
Cris d’enfants. Pas sur le trottoir. Discutions sur les terrasses. Voitures. Vent.
C’est un rayon de lumière sur la table de la cuisine. C’est un couteau qui hache de l’ail. C’est une chevelure en contre jour et un visage presque invisible. C’est quelqu’un qui regarde.
Pourquoi cette distance ? Pourquoi cette texture, ce grain ?
Comme si l’image naissante à l’instant sur la rétine avait déjà le goût de la nostalgie, que tout déjà était fini.
Scène figé pourtant. Immobile. Vaste sensation d’éternité. Paradoxale.
La sensation de nostalgie et d’éternité d’un souvenir qui va rester. Parce qu’il marque un moment important, décisif, un tournant.
Elle relève la tête. Son regard plonge dans le sien. Elle pleure. Pas à cause de l’ail. Juste elle pleure. Elle va crier. Elle panique.
C’est le désespoir dans son regard. C’est l’impuissance dans l’autre regard.
Elle pose son couteau. Lâche l’ail. Elle n’a pas fini de hacher. Le soleil se ternie. La vue se brouille un peu. C’est les larmes. Ici aussi les larmes. Qu’est-ce qui a déclenché tout ça ?
C’est oublié. C’était il y a trop longtemps. C’est trop de choses. C’est l’accumulation. La déception quasi quotidienne. C’est trop, beaucoup trop.
Alors ça explose. C’est pas forcement cohérent ou audible. Mais ça se voit bien l’explosions, dans les gestes brusques, dans les muscles de la gorges tendus, dans la bave projeté, dans le nez qui saigne, et dans l’espace accaparé tout entier par ce corps magnifique qui explose.
La personne qui regarde qu’est-ce qu’elle fait ? Pourquoi elle ne console pas ? Pourquoi elle ne s’énerve pas ? Pourquoi elle ne dis pas les mots qui blesse ? Ou les mots qui consolent ? Ceux qui stoppe la colère ? Pourquoi elle reste là à se faire gueuler dessus sans rien faire ?
Sous ses yeux la table est renversée et l’ail jetée au sol, elle suffoque de colère tellement elle explose et la violence de son corps qui convulse sous les mots terrible qui sorte de sa bouche fait vibrer cette nuque magnifique tant aimé, si longtemps désiré, souvent déçus.
La personne qui regarde ne fait rien parce que l’image est belle, parce que l’image est lointaine et presque déjà un souvenir éternelle.
C’est un moment décisif dans sa vie. C’est un moment décisif qui change son histoire. C’est un moment triste mais beau. Violent mais beau. C’est le basculement c’est pour ça. C’est pour ça qu’il n’y a rien à faire. Juste regarder. Se laisser envahir par l’image. Regarder. Profiter du souvenir éternel. Aimer. Aimer ce dernier moment ensemble. Même s’il est terrible. Aimer cette femme.
Aimer ce moment. Aimer cette colère. Une dernière fois.
Et toujours dehors les cris d’enfant, les pas sur le trottoir, les discutions en terrasse, les voitures et le vent.
Doux
Douce la lumière de cette fin d’après-midi
Et douce la couleur des vitres jaunie
Les trottoirs sont doux
Cotonneux l’esprit des clients qui errent au hasard
Qu’elle est douce l’odeur sucrée des ivrognes
Et douce l’ivresse général
Elle est douce la voix qui appelle devant la porte
Si doux les yeux doux qui nous regardent et si douce la porte que l’on pousse
Velouté le rouge des murs et volupté les coussins dans lesquels s’affaler
Les rideaux de soie caressé, le parfum respiré et l’oreiller sous la tête
Les mains qui viennent caresser notre peau si douce
Incroyablement douce les lèvres embrassés
Terriblement douce la gorge serrée
Tout doux le tremblement des pieds
Douce les chaudes larmes sur les mains
Et doux la fin du souffle
Follement douce la fatigue après
Tout doux les rêves enfin
Et la douce envie de recommencer
Vraiment
Velours le sang les coups les douces gifles les tendres insultes
Tout doux la haine les cris les reproches
Les yeux rouge-sang/doux
Le verre brisé
Les ongles doucement arrachés
Et doux surtout les poings tuméfié
Doux le visage écrasé le regard déformer
Trop forte peut-être les caresses
Si doux pourtant les remords
Tout doux les coups dans le ventre
Douce la chaude bave crachée au visage
Qu’il est doux le lit qui donne l’amour
Et les draps défaits
Si douce sa main dans la mienne et son souffle dans mon cou
Et son creux sous ma bouches
Mais tellement douce oui les lèvres rasées
Et le murmure du vent
Doux le saut à pied joint dans le vide
Et si doux le vent et la chute
Si douce les organes qui implosent et le sang qui gicle
Plus doux encore le bruit des os qui se brisent
Et toujours aussi douce la mort
Qu’ils sont doux les trottoirs où l’on s’écrase
Métamorphoses
Lorsque, lasse un soir, on prend la route et que le vent nous pousse dans le dos, que la pluie peut-être commence à tomber, lorsque la nuit est encore claire, que l’on s’engage dans une forêt où les ombres s’étalent sur la route de boue, où la lune pleine de mai, projette notre ombre aussi nette qu’en plein jour, que nos idées, légères enfin, file vers d’improbable pensées, qu’on commence à croire aux fantômes, aux douces chimères, qu’on croit apercevoir les courses folles des étalons de ténèbres, qu’à nous se joignent les sons merveilleux du brouillard, que l’on ne voit plus l’avant de notre roue et que l’on est chaudement enveloppé de perles et de nuit.
Quand les chênes ont des visages et des mains, que l’on s’arrête un temps au pieds d’un arbres, que nos bras l’enlacent. Lorsqu’on creuse notre terrier pour une nuit au pieds du chêne, le corps pleins de boues qu’on laisse sécher, qu’on s’enterre le plus profond possible, qu’on découvre cette autre monde, le monde des vers et des taupes, le monde des morts et des déchets enfouies, quand ce monde nous ouvre les bras, nous serre en son sein et nous transforme, que nos pieds se palmes et nos yeux s’écailles, que la pluie transforme le sol en marre, que nos poumons s’emplissent d’eaux glacées, que la parole nous quitte, quand on découvre le langage des eaux, qu’on comprend le courant et la vase, qu’on se promène dans les algues, qu’on se laisse caresser par la lune et les poissons chats, et que l’on ressort du marais pour se laisser sécher à la lune, que la vase et la boue croute, qu’on la décolle avec les ongles, tout doucement, couche par couche, et que sous la vase et la boue apparait un plumage, un fin duvet d’oisillon, que l’on pousse alors le premier cris du matin.
Alors le soleil se lève sur les mondes nouveaux et des tanières béantes apparaissent enfin les hybrides.
Un corps
Ses beaux cheveux frisés au matin
Comme des popcorns
Explosant dans le micro-onde.
Sa tête, dont le maquillage a coulé pendant la nuit,
Une voie goudronnée en plein chantier.
Elle ronge ses ongles
Comme une hyène affamée.
Elle perdra un jour sa peau
Comme cet arbre mort
Sans écorce ni feuilles.
Ses dents ont joué à la bataille navale.
Beaucoup ont coulé.
Se forment dans sa bouche
Des trous
Comme des balles de revolver
Tirées pour la faire taire.
Cette bouche, un port asséché.
Des lèvres
Comme la langue de sable des Maldives,
Sèches, fines presque inexistantes,
Comme un cordon ombilical coupé trop court.
Son nez, filet de tennis troué
Par les cratères d’une acné ancienne,
Empêche les balles de ses yeux
De voler en éclats
Comme de pauvres comètes
Pulvérisées par un soleil trop bouillant.
Ses oreilles
Comme des capteurs wifi
Envoient tous les signaux des autres à son cerveau,
Ordinateur à la mémoire pleine.
Comme un saucisson
Ficelé dans sa vieillesse,
Elle déborde de partout
Dans des habits
Qui ont perdu l’éclat de la lumière.
Sa peau fripée comme un charpei
Danse dès qu’elle se déplace.
Tombe, se relève dès qu’elle sourit.
Des grosses pommettes saillantes
Comme les roues d’une voiture
Qui fonce à toute vitesse.
Blancs sont tous ses poils
Comme si la pureté et l’innocence
Allaient réapparaître
Son pubis,
Celui d’une petite fille innocente
Comme un fruit épluché,
Comme une figue séchée par les ans.
Son fessier
Comme un oreiller sur lequel on a trop dormi,
Ayant perdu ses plumes,
Plat, trop plat
Comme une feuille de papier à poncer.
Ses yeux
Comme des boutons de fleurs
À moitié prêts à s’ouvrir
Petits, plissés.
Dynamique, tous ses nerfs parlent à sa place,
Tendus comme une arbalète
Dont les flèches font
Un éternel va et vient.
Sa colonne vertébrale
Comme un sentier escarpé,
Caillouteux, déformé,
Relie difficilement son corps.
Ses pieds, des péniches granuleuses
Commençant à prendre l’eau
Car ses ongles ont perdu le rivage de la jeunesse.
Jaunes, longs, comme des bananes pourries.
Elle est comme je l’ai connue
Un jour dans mes souvenirs.
Elle n’est pas encore celle de demain.
Elle n’est plus celle d’hier.
Jusqu’au bout, son corps
Comme un bateau ivre de vie
Naviguera sur le chemin de notre amour.
Mon corps
Poisson sur le quai d’un port,
Trop pêché
Relâché à la mer.
Mon corps
Comme une carte géographique déchirée,
Une boussole qui s’emballe,
Perdu, à la dérive.
Mon corps
Comme une lettre d’amour gardée
Secrètement pendant des ans,
Comme un silence jauni qui s’effrite.
Mon corps
Comme le passeport de ma vie,
Tamponné de partout,
Par qui l’a bien voulu.
Mon vagin
Comme une figue sèche
Fut un jour
Comme un pigeon voyageur
Annonçant une bonne nouvelle.
Mon corps
Comme un Ball trap troué par les autres.
Mon corps
Comme une exposition de peinture surréaliste.
Mon corps
Empotée
« Remue-toi, la cruche, viens travailler ! »
« Celle-là, si on a besoin d’eau au moins on a une gourde ! »
EMPOTEE MAIS QUELLE EMPOTEE.
Je pense à la chaise où j’ai finalement envie de m’enraciner. On pourrait y écrire avec un gros feutre rouge : chaise de l’empotée. Puisque j’y suis, autant me faire un bureau avec une table, une machine à café, quoique le café risque de m’exciter et me sortir de mon pot. On écrira : bureau de l’empotée.
Cela ne sonne pas bien mais en contrepartie, vu que personne n’a besoin d’une empotée, j’aurai la paix. Tiens, j’y pense, sur mon cercueil, on mettra : ici, gît l’empotée. L’empotée enterrée…. Ça sera encore plus lourd pour moi : un pot, un cercueil, de la terre……. Il ne manquerait plus que je meure noyée dans mon pot. Je les entends déjà dire : « elle était vraiment plus qu’empotée, celle-ci pour finir comme cela ».
J’ai envie de crier à tous ces casseurs d’argile, de terre glaise :
« Si l’empotée se faisait emporter par le vent vers le port, pensez-vous que le pot coulerait dans l’eau ou pas ? ». Ils me répondraient : « bonne baignade l’empotée ».
« Si l’empotée ouvrait la porte qui l’emporte ailleurs, où irait -elle ? » Ils me diraient : « ciao l’empotée ! »
Je pense à mes potes de lycée, qui disent que je suis une déportée : toujours ailleurs, perdue dans mes pensées, vers un autre monde. Finalement, déportée, empotée, tout n’est qu’une histoire de porte et de pot que je trimballe avec moi.
« Suis-je l’eau, suis-je la clé ? »
« Qui donne vie au pot ? Celui qui l’a créé, celui qui est dedans ou bien celui qui le voit ? »
Plus je me pose de questions, plus j’ai l’air d’une empotée déportée mais je m’en fiche. Ce pot qui colle à ma peau, qui dérange les yeux des non empotés, ce pot n’est qu’un passage vers une autre porte. Tout dépendra de l’eau sur laquelle je glisserai quand je casserai ce pot et de la clé dont je me servirai.
Je me lève d’un coup de ma chaise, je fissure donc une petite partie de mon pot pour leur parler et dire :
« Vous les non empotés, vous savez ce qu’il y a dans mon pot ? Ce n’est pas de l’eau, mais un bout de ce que je suis et mes rêves. Je suis une fleur, que l’on empote, dépote au gré des saisons des humeurs des autres. Les graines plantées dans MON POT sont l’écriture et la poésie. Sachez que si je suis réellement empotée, comme vous le dites, je vais grandir et un jour, je serai cette empotée, dépotée, plantée dans un jardin parmi les arbres, les fleurs, les fruits, les légumes. Ceux qui m’ont mis là, diront :
« Tu as vu comme elle s’est faite belle, elle pousse bien, elle grandi en toute splendeur ! On a eu raison de lui donner une place dans notre jardin, quel plaisir de la regarder, elle nous donnera de belles pousses !!! »
J’ai une dernière question avant de prendre la porte : « Si moi je suis une empotée, êtes-vous jardinier ou bien un simple jars pour mon diner ? »
J’ai pris congés de moi,
De la rumeur du monde,
Des jours qui pressent le dos
Qui font des glaires au coeur et
métallisent les jambes
Des bruits de moteur dans la gorge
Du haut de ma fenêtre, les yeux rivés sur la cour en bas de chez moi
J’ai pris congés.
Dans cette cour,
aux formes vertes et
plantureuses
vêtue d’un manteau rouge de soie en automne,
j’ai senti le Ciel poser ses mains sur la fente de mon front
et j’ai respiré dans ses veines bleues.
J’ai desséré les muscles, en cotoyant les arbres,
j’ai bu à la tasse du chêne.
Je me suis enduite du souffle du bois,
De son mouvement
Les chants d’oiseaux m’ont caressé les tempes et m’ont murmuré :
« Sens tes pieds lourds sur la terre,
Laisse tomber ta nuque sur les roseaux du silence ».
J’ai aussi marché longtemps sur les ruptures du sol mouillé par mes questions sans fin
Où mènent ces vies – vastes chimères – qui nous coupent des silences et des bruits qui reposent l’âme ?
Je suis des chants
des mélodies grattées
Des sons.
Les voix
de leurs voix.
J’habite milles corps
Deux terres pleines de sang
Et des blessures félines
incrustées
Dans les étangs de ma mémoire.
Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.
Je porte la paix en parure
La transe d’hier
dans le volcan
Des jambes
de ma grand-mère.
Le cri de la révolte
sur ma langue habitee.
Je brusque et je caresse.
Je donne et je prends
Je me souviens et j’oublie.
Je me parfume
des mots et des regards
de ceux qui me précèdent.
Je saute à la ligne,
au bout de ma fureur de vie.
J’ai froid dans les os de mes pieds
Chaud dans le coeur.
J’aime me couvrir des étoiles des livres.
En faire un duvet de soie
Pour les nuits chiennes.
J’aime disparaître et j’aime qu’on me voit.
Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.
Je suis le goût des tempêtes
Tantôt l’aurore
Tantôt…
Je suis les prières de l’aube.
Je suis les yeux humides
Les roches salées et le sable qui gratte.
Je suis l’âme qui prend le large.
Je suis la poudre.
La dépouillée.
Je suis
La renaissance
Au feu sacré
De celles et ceux qui m’ont précédé.
Je suis l’humide et le doux.
L’eau et
Le bois qui monte au printemps.
Je suis l’effroi.
Je suis milles soleils et milles diables.
Je suis
La somme des déséquilibres
Le vent qui redresse.
La bêcheuse
L’affabulante
L’aimant-e sacrée.
L’éclopée au creux des vagues.
Je suis pied-ressort
Je suis une plume en sarcophage.
Je suis le transport amoureux.
Je suis la boue sur ton visage.
Les laisser filer
M’asseoir sur le pont. Et puis, les laisser filer. Les heures. Les voix des passants. Les bateaux.
Les bruits de la rue. Les oiseaux de passage. Les voiles nuageux. Les feuilles qui s’affolent par terre et dans les airs.
Et puis toutes mes pensées. Juste me laisser porter par les notes d’une guitare. Les rayons du soleil.
Pourquoi le mouvement finit-il toujours par gagner ?
Le laisser filer. Le temps. Le mouvement du vent. L’air sur mon visage. Le fleuve qui coule.
Et l’avion qui passe. Je laisse aussi filer la vie qui gesticule. Juste m’immobiliser. Me suspendre.
Quelques secondes. Et puis l’éternité.