Elle est belle comme le jour, et pourtant la nuit devient sombre, parfois.

Des heures durant, elle regarde le même film sur le même écran, et la minute suivante ne sait plus si oui ou non il voulait du thé.

Le matin, elle oublie souvent de manger; le midi, elle s’en souvient, c’est déjà trop tard, cela attendra encore un peu, se dit-elle.

Elle trouve ses chats très drôles, ne trouve pas du tout que les gens sont intelligents à leurs façons. Elle va même jusqu’à dire que les gens sont cons…

Et enfin, aujourd’hui, elle en parle, elle cherche à comprendre, elle ne veut plus porter sa souffrance seule, alors elle porte des tresses qui lui vont bien et décide d’en parler. Elle cherche à comprendre pourquoi d’une minute à l’autre elle ne sait plus si oui ou non il voulait du thé. Elle cherche à comprendre pourquoi il était si difficile de supporter l’école, pourquoi elle acceptait sans rechigner la discipline du cours de danse classique, chignon bien épinglé, justaucorps ajusté, collants roses non filés, professeure archi-sévère et photos du calendrier annuel.

A 10 ans, elle dévore les livres écrits en langue anglaise -cela lui parle mieux-, vomit les manuels de mathématiques et de physique. Elle crie « Je déteste les musées » mais ce n’est pas vrai, elle adore contempler le même tableau pendant de longues minutes, ce qu’elle déteste vraiment c’est aller de l’un à l’autre…C’est là, je crois, qu’il faut chercher, contempler le même tableau pendant de longues minutes.Tu as 20 ans et tout reste à écrire.

POUR celles et ceux qui voulaient venir
POUR celles et ceux qui ont réuni tout l’argent qu’elles et ils n’avaient pas
POUR celles et ceux qui en ont rêvé et pas seulement la nuit
POUR celles et ceux qui y ont cru
POUR celles et ceux qui y croient toujours le corps inerte traversé de tonnes d’eau salée et d’oublis
POUR celles et ceux qui ont promis qu’ils reviendraient
POUR celles et ceux qui ont voulu osé tenté essayé bravé sacrifié tout
POUR celles et ceux qui ne sont arrivé.e.s ni à bon port ni à aucun port
POUR celles et ceux qui ne sont pas venu.e.s, qui n’ont rien vu, qui ont vaincu leur peur du désastre.
Quand la nuit tombe, nous tremblons, pareil
Quand l’enfant paraît, nous exultons, pareil
Quand notre mère expire, notre cœur brise, pareil.
Les archives de la mer ont une mémoire insondable
Mieux vaut laisser de beaux souvenirs derrière soi.

Je me dis souvent
si je meurs demain
mes regrets me feront la haie d’honneur.
Et ça change quoi ?
Je me dis souvent
une fille j’aurais bien aimé une fille.
Et ça change quoi ?
Je me dis souvent
si c’était à refaire
je ne demanderais pas mon chemin.
Et ça change quoi ?
Je me dis souvent
le bébé qui ne vient pas
il doit avoir ses raisons.
Et ça change quoi ?
Je me dis souvent
il y en a qui s’aiment.
Et ça change quoi ?
Je me dis souvent
si
alors.
Et ça change quoi ?

Voir

Le monde est couché.

J’éteins les lumières du salon après avoir lapé les dernières gouttes de ma journée. La maison plonge dans la nuit et m’entraîne dans sa chute. Il me faut chasser mes craintes, me résoudre à la nécessité du sommeil. Je passe devant la cheminée qui s’éteindra seule et lentement. Le feu encore vivant me retient dans ses filets oranges. Beauté maternelle. Je ne bouge plus et m’émerveille. Je me demande pourtant ce qu’il y a de si beau dans ces flammes qui déclinent. Je suis le personnage d’une scène trop attendue, hypnotisé par l’âtre, qui approche ses mains et frissonne. Des siècles d’images nous ont appris à aimer ce tableau-là. Il est banalement beau et je m’en veux. La beauté se mérite.

Dépasser les couleurs, la danse, le crépitement. Fermer les yeux pour débusquer la beauté. L’émotion est réelle, trouver sa source, ce que le feu qui nous regarde révèle de nous. Car c’est lui qui regarde. Il est un intérieur qui voit. Le quartier terré dans son silence, le jardin, la maison, moi qui éteins les lumières, nous nous tenons au dehors. Nos mains aveugles palpent dans le vide un ciel sans fond. Nous sommes habillés de nuit. Le feu nous garde dans son jour, il nous loge dans sa lumière. Elle est son œil. Il nous observe et nous veille. C’est un guetteur splendide.

Un guetteur d’une splendide beauté.

Je me dis que le vent chasse le flot des mauvais rêves,
que la lumière dissipe les ténèbres
Et après ?

Je me dis que la peur de vieillir et même de mourir
s’oublie avec le temps qui passe  et la joie d’exister
Et après ?

Je me dis que rien n’est plus vivant que l’amour les arbres et la mer
et que c’est la beauté qui nous rend invincible
Et après ?

Je me dis qu’il nous faut retrouver l’innocence
et la plénitude de l’enfance pour tout aimer du monde
Et après ?

Je me dis que la force de l’âme peut émerveiller de couleurs
la vie devenue œuvre d’art
Et après ?

Je me dis qu’il faut y  croire et renaitre chaque matin
au chant de la lumière, chercher la note juste
Et après ?

Je me dis que seul existe ce présent de l’automne
L’incendie du feuillage avant la noce blanche du printemps
Et après ?

Lueur

Chacun de mes pas écrase le sol. Mon corps pèse lourd ce matin. Son poids doit certainement venir de mes épaules car ma tête est vide. Ce que je regarde ne fait naître aucune pensée. Je traverse des rues en noir et gris, des arbres aux branches tombantes et des visages froissés. Pas besoin de tourner la tête, je perçois tout et il n’y a rien à voir.

Une lueur. Je ne sais d’où elle vient. Mes yeux ont dû la repérer malgré moi. Mes pupilles s’éveillent, mes sens remontent doucement à la surface. Je cherche. Là, parmi les passants blafards, un homme marche en souriant et tient entre ses dents une flamme. Je me demande où il l’a trouvée. Il a l’air de venir de loin. Au moment où je le dépasse je ressens une chaleur, étrangement familière. 

Je ne sais plus où je voulais aller, toute destination me semble futile, je fais demi-tour pour rentrer chez moi. J’avance avec la sensation d’avoir retrouvé et aussitôt perdu une vieille amie. 

J’entends un oiseau sur une branche et me demande s’il était déjà là lorsque je suis passé quelques minutes plus tôt. Je lève la tête et ne le vois pas. Mais sur une feuille, sans la brûler, chante une flamme. Est-ce la même ? Non, son or est très légèrement différent. Pourquoi ne l’ai-je pas vue tout à l’heure ? Je regarde autour de moi. Personne ne semble la remarquer. Je continue mon chemin, scrute tout ce qui s’offre à mes yeux. Rien. Perturbé, je bouscule un enfant. Je crains qu’il pleure mais non, il lève son visage vers moi et dans ses yeux crépite une danse orangée. Je voudrais lui parler mais ne sais quoi lui dire. Sa mère l’appelle, il la suit et disparaît. Je reprends mon chemin et arrive au passage piéton, en face de mon immeuble. Une vieille dame a peur de s’engager. Elle semble attendre depuis toujours. Je lui propose mon aide et lui donne mon bras gauche. Elle le tient de sa main droite, frêle et ferme à la fois. Elle craint de perdre l’équilibre et sa main gauche vient s’appuyer sur ma main droite. Nous traversons ainsi le croisement, très lentement, à rebours du temps et en silence. Au moment où nous nous séparons, elle retire sa main de la mienne et avec ses jolis doigts bleutés, ferme mon poing. Elle se penche vers mon oreille, y glisse une phrase que je n’entends pas. Je la regarde s’éloigner, appuyée sur sa canne. Je parcours la distance qu’il reste pour arriver chez moi le poing fermé, monte l’escalier et me retrouve devant ma porte. Les mots déposés dans ma conscience quelques minutes plus tôt se font finalement entendre. 

Tu l’as perdue et moi je n’en aurai bientôt plus besoin. 

J’ouvre mon poing pour saisir mes clés et vois, au creux de ma paume-écrin, une flamme.

Bleuie

Elle, bleuie d’encre et de chimère.

A tenter d’emprunter les sentes invisibles. Sur les bords des riens. De reflets évadés en revers intérieurs. En se glissant songeuse entre ces parenthèses, elle cueille ici et là des bruissements allègres, et des morceaux d’arcs-en-ciel.

Une odeur de forêt profonde monte de chaque miette de terre, de chaque écorce d’arbre l’ inondant de fragrances .

D’un lent regard, comme progressant d’un pas alangui, elle scrute  les échos creusés de lumière , étouffés dans la pénombre.

Une peinture de Van Gogh, une sorte d’icône. Et ses étonnements sous la peau. Elle,  toujours à fixer ces fissures de lueurs. Et à voir ce que nul ne voit, tout cet entrelacs de buissons de bleus qui ensemencent et embaument jusqu’à l’os.

Il y a ce moment étrange, quand tout chavire puis s’éparpille en  langues de verre, en esquisses de conscience : l’invisible  adoubé. En ce lieu liminaire, s’éterniser. 

S’éclaircir de ces lumières.

Insecticide

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Le vieux mur blanc devant moi a toujours un pan de papier peint arraché. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

La déchirure n’a pas bougé. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Par endroit, il vire au gris. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Il manque toujours un bout ici aussi. Ce petit supplément, ces quinze minutes de cuisson qui auraient pu m’épargner ces angoisses. 

Le bout manque, mais elles sont bien réelles. 

Elles virevoltent comme des papillons de nuit dans ma tête. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

La mouche effectue des mouvements géométriques d’un bout à l’autre de la pièce. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Ici au moins il fait chaud. C’est un peu maussade, presque réconfortant. Quand le tiroir à horreurs est fermé, on est presque tranquille. J’ai bouclé les pensées sous clé, je peux vivre ma trêve. 

Rester docile. 

Je me remémore toutes les fois où on m’a dit que j’étais trop soucieuse. Ou que cette conscience était ma force. 

Moi j’ai l’impression que la réalité me lamine à coup de poings. 

Je préfère rester ici, à l’intérieur. Là où les rêves sont hauts en couleurs et où mes châteaux de sable subsistent. 

Je me relie au monde dans ce corridor entre moi et la vie. Et ces histoires que je me raconte constituent un prolongement de moi-même, une version romancée de ma présence dans le monde des vivants. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Le bourdonnement de la mouche me dérange. Ses ailes se frottent et on dirait qu’elle ronchonne. 

Je voudrais le silence. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Pensées parasites qui m’étreignent. Elles sont revenues. 

Qui suis-je, où vais-je, dans quelle étagère ? J’aimerais au moins savoir rire de ces absurdités. J’aimerais savoir vivre sans y songer. 

De tout ce que j’ai imaginé, qu’ai-je réellement vécu ? Le rideau tombe, l’oubli aussi. 

Jour ordinaire

                 AUBE

lentement sortir de la nuit

et du secret des songes

un rai de lumière là sous la fenêtre

la main tendue  du jour qui naît

               REGARD

le regard étréci par une migraine

se pose sur la bruyère  du talus

où sont assemblés les silences

de tous mes disparus

             MESANGE

ventre jaune pointé au ciel

elle picore la tête à l’envers:

ce matin la lumière

est née d’une mésange

        CYPRES

sous un ciel d’hébétude

le cyprès nain droit et rebondi

oratoire secret des oiseaux

refuge de mes pensées

       AUTOMNE

l’envol d’une feuille de chêne

lentement elle tournoie

cherche son tapis d’herbe

ne plus oser marcher

     PLUIE

c’est une arche de pluie

où il faut bien passer

 les gouttes comme des tirets 

de mots  du ciel à la terre

     FREUX

sous le ciel sombre

où expire le jour

les mots du soir résonnent

au vol dissonant des freux

Encore fébrile, elle avait peint tout l’après-midi, mélangeant avec ivresse tous les bleus, les ocres, et les orangés de sa palette.

Une plage devant une mer débordante au crépuscule et des nuages incendiés au couchant.

Le soir venu, elle se coucha et s’endormit, exténuée.

Eveillée par une sorte de rumeur, elle crut entendre le mugissement du vent, le ressac contre les rochers et le bruit de succion des galets quand la vague se retire.

Le bruit s’amplifia, se rapprocha comme si toute la mer se déversait dans sa chambre, vague après vague, couvrant ses draps, ses mains et son visage d’algues vertes et iodées.

Son lit s’enfonça, radeau trop léger, au fond des eaux sombres parmi les coraux et les bancs de poisson.

Tout son corps semblait délesté, devenu transparent comme une ouate, comme un nuage dévoré de soleil.

Un poisson jaune entra par sa bouche, fouilla son ventre et ressortit rougeoyant, de la couleur suave des coraux devant ses yeux, ou ce qu’il en restait.

Elle vit passer au loin des sirènes aux longs cheveux et l’image d’une dague qui ensanglantait la mer lui revient en mémoire.

Elle tendit hors de cette bulle où tout son corps flottait, une main vers le bleu de la mer, ce bleu profond et sombre, outremer, de l’eau qui l’entourait.

Elle sentit sur sa peau un frisson étrange et fut aspirée par l’encre des bas fonds, oubliant tous ses souvenirs de la terre.

Elle devint une étoile de mer et pu parler avec les étoiles du ciel, son corps tantôt nuage bleu caressé des poissons, tantôt nuage d’or frôlé par les oiseaux.

Elle avait épousé les couleurs du tableau et bu ses sortilèges.

« Au réveil, il était midi. »