Je sais le chagrin d’un enfant 
Et pourtant
Et pourtant
je respire les embruns de ses tempêtes de mer agitée
Je tente de stopper l’avalanche au bord du ravin
je compte les pierres lourdes dans son sac à dos
je pleure ses douleurs chargées
dans les veines de chaque aube naissante
je suis impuissante

Je sais le chagrin d’un enfant
Et pourtant
Et pourtant
je vois son regard tourné vers une fenêtre murée
j’entends ses trémolos de sanglots dans la gorge
je lèche ses larmes de sel au bord des cils
elles me cherchent fermée sous mes paupières
il me guette sur le seuil
j’entends ses cris d’abandon et le deuil

je sais le chagrin d’un enfant
il met sa peine dans sa cave
il met sa haine derrière des barbelés
il met sa peur dans ses poches
il met ses pleurs dans le silence
il met des fleurs sur ma tombe
et ça me fait l’effet d’une bombe

Je sais le chagrin d’un enfant
Et pourtant
Et pourtant
je suis partie
oh ! je reste sans mot dire
l’amour peut trahir
je ne suis plus que souvenirs

je sais le chagrin d’un enfant
il me croit toute puissante
je suis impuissante
oh oui ! je sais le chagrin d’un enfant

Plus tard, les mois suivants
– ou les années, c’était il y a longtemps –
je serai encore là.
Je regarde les voitures passer,
c’était les mêmes il y a huit ans, peut-être différentes,
je les vois et je les voyais, je les verrai,
dans quelques mois ou quelques années.
Ce sont les mêmes,
moi pas.
Je me disais déjà « je changerai »,
j’ai changé aujourd’hui.
Je changerai dans quelques mois, je recommence.
Tout a bougé dans ce lieu identique.
Moi, j’avais peur de l’immobilité.
Je vais partir, je pensais ces derniers mois
– ou ces dernières années, c’était il y a longtemps –
et c’est toujours là en ligne d’horizon.
Je vais partir, je me dis en regardant les voitures passer.
L’année précédente, je l’ai dit, je suis là.
Je le dis encore,
je serai là demain,
dans quelques mois,
quelques années.
Comme le mouvement nous semble venir du dehors,
mais je suis là.
Je ne devrais pas l’être,
tout a changé dedans.
Dans quelques mois, je partirai, dehors ou dedans, nul ne le sait.
Ce sera dedans, peut-être.
Je me rappelle l’avoir pensé.

Il est tard, tard dans la vie et Amelia sait qu’il n’est plus temps que pour les regrets. Ses chevilles sont gonflées ; elle ne les masse pas. À quoi bon ? Sans le vouloir, son regard effleure l’orteil tordu. Si c’était une main ce serait le majeur. Elle ne sait pas si cet orteil possède un nom qui lui soit propre ; elle n’a jamais su. Elle pourrait taper « orteil+majeur+nom » dans la barre de recherche, mais elle s’en fiche après tout. Il y a tant de choses qu’elle ne saura jamais, qu’elle n’aura plus le temps d’apprendre.
Elle ne s’en était pas souciée, à l’époque. Un orteil tordu au bout de ce corps élancé et gracieux, sur lequel trônait une tête pleine et bien faite, un orteil tordu au bout de ce corps-là était une imperfection qui le rendait plus admirable encore. Tordu mais pas cassé. Tordu et toujours debout. Un pied de nez à la vie, un majeur de travers et elle, toujours plus belle, se moquant bien de cet adorable défaut qui était venu marquer l’été de ses vingt-trois ans.


C’est la dernière phalange qui dévie à gauche, assez abruptement, comme pour ordonner un changement de cap. Virez à babord ! C’est un peu ce qui s’était passé, cet été-là ; c’était du moins ce en quoi elle avait cru, l’horizon qui s’était dessiné : laisser les autres filer droit et prendre la tangente, changer de vie. De cet élan d’audace, il ne restait que cet orteil tordu. Que ce serait-il passé si elle avait osé aller jusqu’au bout, se tordre plus qu’un doigt de pied ? Si elle avait osé tordre le cou à ses peurs et resister à toutes les voix lui intimant de reprendre raison ? Elle s’était enfuie au bras d’un Brésilien, du jour au lendemain, comme dans la chanson de Jeanne Moreau : Oh, quelle histoire elle aurait eu si seulement elle avait osé la vivre pour de bon ! Au lieu de ça elle s’était tordu le doigt de pied contre un rocher, un soir où ils avaient contemplé main dans la main les lumières s’allumer sur la baie de Rio. L’impertinence avait pris fin et, trois mois après son départ, elle avait repris un avion dans l’autre sens, seule cette fois. Elle avait retrouvé ses parents mi-boudeurs, mi-soulagés qui l’attendaient sur le tarmac, un peu penaude mais encore grisée par la folie qu’elle avait commise, clopinant sur ses béquilles.
En surface tout redevint lisse : elle était rentrée, avait terminé ses études, décroché son concours, était entrée au cabinet. Elle avait mené brillamment sa carrière, ses dossiers, acheté comptant son appartement. Elle s’était mariée, avait eu des enfants. Personne ne mentionna jamais plus l’incident ; son mari feignit toujours ne pas remarquer la phalange rebelle, ses enfants n’apprendraient jamais la courte idylle que leur mère s’était octroyée l’été de ses vingt-trois ans.


Au fond d’elle pourtant, les eaux n’avaient jamais cessé de rugir. Elle était parvenue sans trop de mal à assourdir leur grondement une grande partie de sa vie, le noyant sous les heures de travail d’un emploi du temps archi-plein et mille préoccupations pragmatiques, mais aujourd’hui, à bientôt soixante ans, Amelia sait qu’elle a échoué. Cette cavale tropicale n’avait été qu’une parenthèse qui avait allumé dans sa vie une lueur nouvelle, un champ des possibles demeuré entrouvert. Mais elle n’en avait rien fait. Cet orteil cabossé dont elle avait secrètement été si fière, c’était du gâchis. Elle le voyait désormais, maintenant que le mari et les enfants étaient partis, que ses piles de dossiers s’amincissaient au fil des ans, qu’elle avait le temps de s’ennuyer et de regarder par dessus son épaule le panorama de sa vie. L’orteil se tenait là, inerte, pointant une direction qu’elle n’avait jamais osé prendre, panneau signalétique d’une route précipitement empruntée avant de rebrousser chemin.
Amelia allume machinalement l’écran de son téléphone, lance le navigateur sur la page des nouvelles du jour. Une fenêtre publicitaire lui saute à la figure ; c’est une agence de voyage qui vante ses tours all inclusive sur fond mer turquoise, plage de sable blanc et l’éternel slogan : « Prenez le large ! » Elle s’empresse de cliquer sur la petite croix en haut à droite, dans un soupir d’exaspération. Son orteil a frémi imperceptiblement.

Zoom arrière
Ce matin en me brossant les dents face au miroir,
un peu de vapeur s’échappait encore de la douche et
brouillait mon reflet. Est-ce pour cela que je me suis
retrouvée dans la cuisine du studio que j’occupais il y
a plus de 30 ans ?


Tu étais allongé sur le lit. J’entendais ton corps
s’étirer sous le froissement des draps. A travers les
carreaux de la fenêtre qui ne s’ouvrait pas, je voyais
la pluie glisser sur les toits d’ardoise. Je crachai le
dentifrice dans l’évier. Je sentis ton regard sur mon
dos. Je savais que l’après-midi serait douce.

C’est presque la fin du mois d’avril,
La maison a été construite par un aïeul oublié
Sans qui rien n’existerait
Des portraits au mur
Le sien aussi,  comme s’il était dans les parages 
Des fantômes entre les lattes 
Et soudain
Pendant que la viande cuit, noyée dans la sauce sanguine
Sous la spatule, les vagues surgissent
Un mois de septembre où il fait encore lourd
Presque dix ans plus tôt
Marée haute le matin sur la plage vide
Le vent sur nos yeux, teintés de la lumière d’août
En passant par la route à pied, la plage tout droit
La terre a cramé, l’asphalte bourdonne
Sous nos pas nerveux
Dans l’élan d’une jeunesse bientôt finie
Il est tôt, le café et les tartines englouties
Chez la grand-mère
Comme si nous étions encore petits
Mais l’absence de peurs alors
A disparu
C’est  l’heure d’être adulte
Mais tu vas  bientôt partir
Pour ne pas affronter le passage
De la trentaine
Celui qui signe la fin de toutes les choses
Que tu as  aimé
Et une fois à l’eau, tu as crié
Que ton téléphone était resté dans ta poche
Que c’était pas la fin du monde
Et que tu en as assez
De progresser vers la nuit
Et que tu veux  plus de lumière,
Croire en quelque chose
De plus fort
Que le reste

Villes moutons

Je me disais :
il n’y a pas de poussière dans la forêt.
Pas d’agglomérations grises
de fibres, de peaux mortes,
de cheveux, de poussière.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Je me disais :
il y a peut-être trop de vie dans la forêt
— animaux, végétaux,
bactéries, champignons —
pour qu’il y ait de la poussière.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Puis je me suis dit
que malgré le gris
du béton, des pavés,
du zinc, du bitume,
les villes sont pratiques
pour fabriquer.
Cela signifie-t-il quelque chose ?

Body to body

naître en 79 marcher en 81
regarder la télé en 89 redoubler
en 92 coucher en 95 arrêter le
gymnase club en 99 s’embrasser
en 2000 accoucher en 2004
reprendre le rythme en 2023 se
faire enlever la vésicule en 2024
vieillir en 2025 écrire aujourd’hui

je ne suis rien qu’un petit
fragment de joie sur une piste de
danse
__________ une danse de chambre
une danse de salle de bain
même capable de danser
__________ __________ sur du guetta

comment TU KIFFES TON
CORPS sur du bryan ferry
_____ mais tu y penses, c’était bien
__________ __________ ________à deux

cher sexe je trouve que tu te
décolores
tu as été en attente sur un terrain
vague depuis ce temps je te
regarde en face définitivement
hé sexe j’ai besoin de toi comme
un bon morceau de musique
comme une baignade en eau
froide comme une mousse au
chocolat comme une bande de
fille, plus qu’un autre sexe

J’ai imaginé une pluie rouge qui aurait nourri le brouillard. J’ai su que l’eau prenait la couleur de ce qui l’entoure. J’ai pensé que les orages surviennent quand on s’y attend et que dire qu’on ne s’y attendait pas, c’est comme mentir. J’ai semé des coquelicots dans mon jardin pour que la pluie soit rouge. J’ai voulu qu’il y ait une preuve du sang qu’on m’a versé. J’ai décapité les pâquerettes au rotofil pour leur faire de la place. Pour ne pas que l’eau vrille rose. J’ai refusé de croire que le mensonge n’existe que dans les choses qui sont passées. J’ai voulu recoudre mes souvenirs, et les souvenirs ont sonné faux. Alors j’ai regardé mes doutes :

__________ je suis responsable de moi-même
__________ ce que je dis avec sincérité est vrai
__________ la violence aplatit les corps
__________ on ne peut dire la vérité que dans l’instant
__________ tout ce que j’échoue est une réponse traumatique

Les fleurs rouges ont poussé sur le béton et elles ne m’ont rien appris. Elles ont convoqué des papillons, des abeilles, des guêpes et des frelons pour manger les abeilles et les guêpes, des moustiques, des sauterelles monstrueuses, des araignées pour manger les moustiques, des serpents pour manger les araignées. J’ai arrêté de compter les espèces qui auraient remontées la chaîne jusqu’à moi, ou plutôt, jusqu’à ma bombe anti-rampants, anti-volants, anti-vivants, anti-faune&flore. Je les ai tous pulvérisés. Mon génocide personnel. Je les ai anéantis. Ils ont tous été anéantis. L’eau est tombée et elle a lavé leurs corps. La pluie est redevenue grise. Alors j’ai regardé à nouveau :

__________ la pluie lave les mains sales
__________ oublier n’est pas guérir
__________ on est soit victime soit bourreau
__________ l’enfant est obligatoirement innocent
__________ les sorcières n’écrasaient pas les cloportes qui proliféraient dans leurs maisons

J’ai semé des violettes en pensant à Sappho. J’ai racheté de l’insecticide et des pièges à souris et des pièges à mouches et___j’ai fabriqué _____une bombe artisanale.

J’attends qu’ils viennent.

je me souviens d’elle

déchirant une photo

elle est sur le fauteuil

ou le canapé

je la regarde

elle me parle

pas un son ne sort de sa bouche

je crois

qu’elle ne dit pas

pourquoi elle déchire la photo

je pense

quand elle regardera ailleurs

je ramasserai les morceaux

sur la photo il y a une femme

sa bouche forme

des mots

sans son

je ne sais plus

si j’ai ramassé les morceaux

sur la photo il y a une femme

je crois

je pose une question

est-ce que je pose une question

ou est-ce que la question

reste suspendue dans l’air

sur la photo

il y a plusieurs personnes

je crois

tendre la main

toucher ce qu’elle ne dit pas

ne dira plus

souvenirs mous

élastiques

se transforment en brume

la brume ne se touche pas

elle se dissout

photo

noir et blanc

bord ondulé

je crois

fantôme de question

morceaux

noir et blanc

déchirure

sans bruit

souvenir poli 

dilué

contours

elle

lointaine

ne dit rien

déchire sa mémoire

empoisonne la mienne

je n’ai pas

ramassé les morceaux

Liste de tentatives

J’ai couru dans une maison aux murs délavés en cherchant une sortie
J’ai demandé ma route à un manteau de femme scintillant comme la nuit
J’ai écrit une lettre sur un morceau de papier peint avant de vouloir sauter par la fenêtre
J’ai écrit comme on nage dans le sens inverse du désespoir
J’ai vu un chat noir qui m’a semblé vert et j’ai réinterprété mon avenir
J’ai relu un manuscrit en buvant un thé brûlant dans une pièce que je ne pouvais plus quitter
J’ai appris par cœur une chanson pour avoir l’impression de maîtriser mon temps
J’ai fait un gâteau en forme de gâteau et j’y ai caché mes clés de voiture
J’ai entendu un bruit venant d’un placard vide
Dans l’évier j’ai vu mon reflet me regarder
Alors nous avons compris une énigme gravée sur le linteau
Nous sommes allées dans le jardin d’hiver et nous y avons déterré une valise remplie de
manuscrits remplis de taches de thé noir remplies de nostalgie
Les taches formaient le dessin d’une carte
Alors nous sommes parties au lever du jour sous un ciel de citron
Et nous avons marché avec des pierres des feuilles et des oiseaux que nous n’avions jamais
vus jamais entendus jamais touchés jamais sentis