Je suis dans un drôle d’état 
je pourrais dire épuisée comme la terre privée d’eau 
le corps se fissure 
la chair écorchée à fleur de peau ne se laisse pas toucher 
le feu à surface de nerfs 
c’est comme un tremblement de corps 
les membres détachés du tronc des racines affrontent le sombre saturé 
le dard de l’immense fatigue envoie un poison 
capte l’énergie d’un mauvais œil 
dans la tête les idées crucifiées lacérées par les éclairs noirs 
le corps mou -la tête tellement pleine qu’elle en est vide 
une fatigue à se mettre en pénitence 
à genoux 
à terre 
cloitrée 
sur les ruines visibles d’une vie en sursis

vient la colère 
mâchoire crispée 
côtes resserrées sans filet d’air 
il y a les mots 
il y a le corps 
les yeux pleurent les paroles impossibles 
la langue déglutit  les mots violents sans tendresse 
pour que vagues de  tempête  ne noient  pas ce qui est trop sec 
le sang  bouillonne aussi rouge que le soleil voilé est  pâle  
les digues craquent 
la colère déverse sa crue de mots 
gueuler fait du bien 
calme les tambours des humeurs 
piétine de rage la boue de la sombritude  

je chercher une oasis 
un retrait du monde
une rencontre avec la fleur de ma solitude
son rose tendre, sa douceur vert amande 
sortir mon âme malade de l’ombre 
me dorer de soleil 
à l’équilibre des jours et des nuits 
marcher à l’amble sur des chemins sans cailloux 
regarder à voir venir ce que biens-faits

Un moment avec un ami

Ici, il y a plusieurs sortes de vents. Certains puissants balayent le sable, l’eau, la poussière. Certains violentent les collines. D’autres caressent les peaux comme une main bienveillante. 

Ici, les vents se battent, s’engouffrent dans les rues de la ville et claquent les volets des maisons. Personne ne peut rien faire. 

Ils grognent aux portes, transforment les pavés en une patinoire poudreuse, agressent les yeux , la bouche et coupent les souffles. 

On dit de certains vents qu’ils apaisent la pierre, adoucissent les angles, bercent les enfants. Ceux-là sentent la chaleur du désert, l’éclat des passions, ils étonnent.

Ici, on attend l’arrivée de ce vent qui viendra – dit-on – apaiser les conflits et calmer les esprits guerriers. 

Tu as marché dans ce dédale de rues, les yeux fermés pour respirer ce vent.

L’air s’est engouffré largement dans tes bronches, dans tes alvéoles impatientes et, les yeux fermés, tu as pleuré une larme de bonheur.

Sur la montagne ce soir,
La lune est aussi blanche que le jour.
Elle éclaire mon esprit sombre.
Le froid est partout.
Nos pieds ont décidé de ne plus frôler le sol, gelé.
La cabane est close désormais.
Ils ne veulent pas sortir.
Dans la lucarne je vois briller l’astre de la nuit.
Neige au soleil.
Elle fait de l’ombre aux bougies.
Est-ce que quelqu’un voit ce que je vois ?
Je me demande si à l’aube
Le soleil en fera autant.

Une façon d’aimer
Ma façon d’aimer
Je te dirai
De lâcher le monstre au milieu des rochers
Pour être
Telle qu’elle, qu’il
Ne pourrait succomber
Mais voudrait se battre, se battre
Des ébats à toi
Des ébats perdus de vous
Au pied de l’arbre aux souhaits
Que tu avais subtilisé
Un matin d’été
C’est doux
Ma façon d’aimer
Il suffit d’entrer pour remarquer
Ce qui ne peut se cacher
Orée des bois
Naissance des cheveux
Un air de déjà vu rend heureux
Ce que je veux te confier
Dans ma façon d’aimer
Peu importe le coût de la vie
Quand tu sais
C’est lui
Mesure d’abandon
Science précise
Bonheur du temps
D’aimer

Matin de décembre, tôt. Je bois ma tasse de café avant de partir travailler. Une écrevisse nage dedans.

Alexandre joue à la console. La manette devient molle dans ses mains. La télévision coule comme un cierge.

Promenade dominicale pour une famille. Une femme, un homme, leurs deux enfants. Il fait froid et humide dans la forêt. Les adultes sont fatigués, les enfants ne sont pas contents d’être là. Le ciel devient marbre.

Un surfeur décharge sa planche de sa voiture, enfile sa combinaison et se dirige vers la plage. Arrivé en haut de la dune, il s’aperçoit que l’océan a disparu.

Je suis fatigué ; paupières acides. Je les ferme. C’est vert dedans.

La forêt est pour les loups
les fous
et les enfants sauvages
pour qu’ils écoutent chanter les arbres
toutes essences confondues
bibliothèque de feuilles tremblantes
La forêt est pour les muets
pour ceux qui ne s’habituent pas à la violence
pour ceux qui ne veulent jamais rentrer à la maison
pour ceux qui ne savent pas lire les modes d’emploi
pour ceux qui écrivent sur des bouts d’écorces
pour ceux qui craillent comme des geais
ceux qui dansent sous la pluie tête nue
pour qu’ils se mettent à l’abri
du fracas des villes
et s’enivrent de l’haleine de la forêt

Corpus dei corpus

Elle se demande si le dieu a un corps elle
a vu ses cheveux leurs milliers de volants 
fils dans l’air l’expression du visage
formerait des nuages vocables vent 
doux petit matin lent frais
paroles en ouragan causant l’effet 
dérèglement elle
a vu le torse au cœur le flanc si surprenant le cœur grossi de pierres le 

flanc et
cabosse 
inerte fou peuplé de gigantesques paysages où paissent quelques arbres bras et jambes tendus 
lourds
ils
ne bougeront pas.

Elle se demande elle a vu le dieu son corps
s’il a le cœur sauvage si ses pieds 
sont sur terre s’il est vrai qu’une 
brume forme 
sa grande tête si le soleil ce 
sans-espoir lui 

avec sa ronde des lunes enchevêtrées

si 

s’ils sont un beau message laissé 

au 

b
o
r
d

de son grand corps 
pour qu’elle le voie pour qu’elle le pense
dans un grand matin elle a vu se demande si le paysage est dieu 

car
ses pieds immenses forment la terre
juste à côté des siens.

J’expire une fumée trouble
un air de dire ce que personne n’entend
ni toi ni moi n’osons
nous disposons de tant de toitures que les vents renversent
nos visages repeint d’une suie folle
nos têtes coiffées d’espérance et au fond des yeux
des miroirs pour mieux refléter le monde
la vue diverge comme une mauvaise loupe
grossissante et cette image que je vois n’est pas réelle
dans nos veines des ia se sont glissées
elles nous caressent dans le sens du poil
et j’en appelle à notre sauvagerie
pour nous sauver

L’absente

Elle s’avance de toute sa nonchalance, désœuvrée devant des montagnes d’injonctions. Mes yeux la suivent, elle se disperse se dissipe se dissout. Ses gestes sont fluides, comme si elle n’avait pas vraiment de consistance. Elle se cramponne à ce qu’elle peut. Ses appuis semblent fragiles. Son pas est glissant mais résistant, sa bouche close par une mâchoire serrée. Elle ressasse, cramponnée à une voix qui ne se tait jamais. Je l’’entends d’ici, son esprit agité parle si fort que ma tête pourrait éclater si je la laissais me pénétrer.
Elle paraît aller au-delà de ses limites ; attrape son parapluie noir, l’ouvre. S’arrête se regarde dans le reflet d’une vitrine. Non, elle ne se regarde pas, elle s’observe. Elle relève ses cheveux. Appuie son œil puissant sur l’ensemble de son corps, comme si elle se découvrait pour la première fois.
Elle sent ma présence. Se retourne.
Je me suis demandé qui elle était et si elle dormait bien la nuit : sa mâchoire se décolle-t-elle , prend-elle le temps cuisiner, fait-elle du sport, a-t-elle des enfants, est-elle jeune ou plus âgée que ce que je crois, écrit-elle, est-elle vivante mais soudain je me demande : est-ce elle ou mon reflet dans la vitrine ?

À nu

Il regarde la mer immobile 
Il l’écoute
il ne la quitte pas des oreilles
Il est géant parmi les géants
Il est l’homme le plus vaste  
Tenu par le vent 
459 mètres de cailloux érigés à l’aube de la terre soutiennent son mètre quatre vingt
La falaise est son trône
Avec le ciel à conquérir
Il règne depuis le belvédère de Titou Ninou massif de Marseilleveyre
Il prend le cailloux entre ses mains rugueuses, longues et fines, 
il regarde le cailloux, parle au cailloux, demande à haute voix au caillou de conter l’histoire de l’homme
Il repose le cailloux, submergé de silence
Mais il ne devient pas le silence qui est tout
Lui ne se sent rien
Un euphémisme qui voudrait voler
Il s’est oublié
Il se pense être une émanation perdue
Évadée de son coeur 
évadé des coeurs de toutes et de tous
enlève sa chemise qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son pantalon qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son boxer qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussettes droite qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa chaussette gauche qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève sa peau pâle qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc, enlève son coeur qu’il plie consciencieusement et pose sur le rocher blanc
Son coeur est bien mieux sur le rocher blanc
Son coeur attend un autre corps
L’homme est nu
Il écarte les bras
S’offre à l’oubli
Offre ses chairs offre ses nerfs, offre ses os, offre sa moelle, offre sa lymphe
Offre ses cheveux 
Au vent
Au vide
Un à un ses cheveux s’envolent et cherchent d’autres têtes
Des têtes qui cherchent
Des têtes avec des coeurs qui cherchent
Un sacrifice d’amour
Ses cheveux partent raconter son histoire
Les cheveux sont là pour dire sa vie
Les cheveux ne meurent jamais
Les cheveux vivent encore lorsque nous sommes
Mort
Ses yeux respirent l’infinie noyée dans les flots 
Le soleil est bas, et glacé et c’est l’hiver
Il lève la jambe droite, celle qui déjà mord le vide
Il la repose
Ses pieds s’ancrent au sol puis s’enfoncent, rencontrent le mouvement, l’aura des défunts
qui lui tirent les chevilles et gémissent
Il ne veut pas rester
Il veut voler
Il remonte un à un ses genoux vers les nuages
se débarrasser des pinces d’anges mort
Et d’un pas voler se fondre aux anges de lumière
Un soupir de basculer, 
Etreindre le néant
Il pense un soupir, résonance de l’absence
Veut-il voir derrière l’air?
Veut-il rejoindre les rides qui sillonnent l’étendue irisée de froid?
Veut il plonger dans ces sillons embrasés, sculptés par les larmes? 
Sombrer aux confins de cette boule de feu qui percute l’horizon? 
Veut-il sombrer au mystère avec élégance?
Couper le vide pour voir l’inconnu?
Est ce que le parfum de cette petite fleur violette peut le rappeler?
Sait-il que des abysses viennent des milliards de bouches? 
Des dents jaunes et noires tatouées de sang et de larmes séchées?
Les marins maudits oubliés?
Sait-il que ces bouches dévoreront sa mémoire pour qu’il n’existe plus rien de lui?
Que ni ses habits joliment pliés sur le rocher blanc ni la fleur violette, ni le vent, ni le nuage, ni les bouches édentées,
ni le ciel, ni sa pourriture mélangée au sel et à l’eau diront de lui?
Ne diront pas ces instants comme moi je les dis?
Sait-il que son histoire sera effacée?
Sait-il que je ne ferais rien pour empêcher?
Sait-il que je vais juste regarder, sentir et entendre?
Sait-il que je suis peut être un des lui?
un de ses moi? 
Qui hésite entre  
le pousser?
le retenir?
Sait-il que ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il touche, ce qu’il goûte est peut être?
Et peut être pas?
Sait il que j’observe le vide?
Sait il que je suis le vide?