Chaleur du midi,
écrasante.
Le soleil a décidé de s’installer sur la ville endormie.
Rues étroites baignées d’une lumière blanche,
crue.
La poussière flamboie dans l’air immobile.
Les bâtiments fondent sous la chaleur,
Le crépi s’écaille.
Effet d’abandon.

Odeurs de pain frais, de café. Une boulangerie voisine.
Là-bas le parfum âcre des poubelles,
débordantes.
Bourdonnement sourd au loin. Circulation. Bruit de volets
claquant contre les murs.
Battements de cœur dans cette ville vivante de sommeil.

Elle se dirige vers la place principale
Là une silhouette solitaire devant la vieille librairie.
Un homme, physique singulier,
perdu dans ses pensées.
Visage marqué par le temps, cheveux en désordre,
front large et plissé.
Une barbe broussailleuse dissimule son visage,
reflet de ses yeux fatigués.
Quelque chose attire dans son allure 
: aura de sagesse mêlée de mystère.

Démarche lente mais déterminée.
Canne qui semble être un soutien
symbole de son élégance
ou de sa magie.
Etrange personnage,
sans doute un bibliomane.
Curiosité irrépressible
: engager la conversation.

Elle lui demande timidement s’il est habitué de l’endroit
et l’importance du livre dans sa vie.
Il lui répond d’une voix grave,
comme nostalgique
que les livres sont ses seuls compagnons
qu’ils sont des clés de voûte soutenant l’édifice
de son existence.
Boussole des dédales
de sa propre conscience.

Surprise par sa réponse, elle poursuit
pourquoi choisir ce jour torride pour flâner
devant une librairie.
Réponse aussi énigmatique que son apparence
il avoue que les livres ont une étrange façon
de se révéler à lui
de le révéler à lui.

Peut-être qu’aujourd’hui
le destin lui reserverait une découverte
inattendue.
Intriguée par sa philosophie elle ose
un livre en particulier qui a marqué votre existence ?
Son regard se perd.
Un sourire énigmatique murmure
que chaque livre est une des clés de son âme.

Je ne savais que l’on pouvait aimer les miroirs
Moi je préfère les voir disparaître dans le noir
Petit à petit paraître de plus en plus illusoire
Ils sont trompeurs et muets
Cependant je crois qu’ils font beaucoup parler
Mais les voix sont vides de sens alors je me tais
Je laisse circuler les mensonges trouvant toujours plus de laid
Provoquant la colère et la haine de soi
Le regard des autres toujours dirigé sur moi
Comme une lame affûtée
Ou un poids accroché
La vérité demeure néanmoins cachée
Et lorsqu’ils glissent et se brisent
Leurs éclats coupent mais attisent
Le regret de ne pas s’être un peu plus comprise

Là, toujours

On ne le dit à personne : partout, des euphémismes.
Elle est partie,
Il s’en est allé.
Même pas des euphémismes – de brutales fantaisies, de crasseux mensonges.

Ni lui ni elle ne marchent,
ils sont allongés, arrêtés, immortels, et nous rêvons qu’ils s’en aillent
que leur souvenir douloureux n’occupe plus le canapé et la première barquette de fraises
que le chat n’ait plus cet air étonné, qu’il cesse d’attendre le retour.
Ils ne sont pas en voyage, ils n’ont pas déménagé.
Dites-moi la vérité : ils sont désespérément là,
bientôt dans un innocent escargot, une marguerite
– ou c’est encore un mensonge à moi-même pour remplacer celui des autres.
Ils sont là ils sont poussière et au mieux un ver.

N’est-il pas plus doux de les savoir encore parmi nous plutôt qu’envolés vers un ciel qui
demande tous les sacrifices ?
Mensonge impie aux épines couvertes d’un velours trompeur,
il n’y a que vivant que l’on peut partir.
Pressons-nous de nous en aller car bientôt morts nous n’irons nulle part.

Pendant des années j’ai cru que
le silence recouvrait la peau de ses squames
Pendant des années j’ai vu que
le non-dit lamine les gorges de ses crevasses arides
et même les gorges claires sont touchées
Pendant des années j’ai senti que
ça clochait au niveau des cœurs au niveau des échanges vrais au niveau des passages de relais
pendant des années j’ai goûté l’amer des crues
le sel des larmes le sel qui ronge et qui libère
pendant des années j’ai visité l’ineffable le silence le trop tôt le trop tard
à la façon d’une roquette oubliée dans les couches de la terre prête à
exploser prête pour le voyage interstellaire
pendant des années c’était toujours pas le moment
ce n’était jamais le bon moment
par-dessus les silences les grosses gênes cousaient des tombes de corps voûtés des oreilles hagardes dégringolaient de leur fonction des oreilles sans fond des oreilles sans parois sur lesquelles les mots, les questions ne ricochaient plus
pendant des années c’était
j’ai cru que ça finirait ce
rien ce
blanc du vide de la neige qui fait tout taire autour d’elle
j’ai cru que ça finirait ce
jamais
mais des décennies après je ne suis plus une enfant plus une fillette à qui l’on dérobe les réponses à demi-mot
mais des décennies après il n’y a plus de neige en hiver et tout se tait pourtant
tout continue à ne rien
tout est tu
mais où suis-je où êtes-vous d’où vous taisez-vous
le puits d’où vous noyez la parole n’a pas de fond cela fait trop longtemps qu’il est bouché
s’il avait un cadenas il serait fermé à quintuple tour il y aurait un maître de la forge un vulcain qui soudoierait ses elfes bienfaiteurs pour conserver cela secret, tu, mort
l’arc-en-ciel met du temps à se frayer un chemin
même s’il a été là depuis ma nuit du temps
le voir fut difficile
le voir fut un reniement du silence
du silence et c’est dur de le pousser quand il a été le seul dialogue
un ballon de baudruche un lot de consolation un gros paquet cadeau
finalement toi tu tries les ficelles de l’existence
tu fais bien car
ce qui importe c’est que cela devienne le
carrousel des délices
pendant des années j’ai pas su que la vie avait un goût, une saveur exquise, un avenir et pas qu’un passé
puis j’ai touché du doigt les mots sur mon clavier.

Pendant des années j’ai cru que la vérité n’était pas laide, qu’honorable elle existait.
Recouvrant les mensonges des miroirs, jusqu’à ses angles les plus pointus, elle s’étendait sans
faire de pli.
Pendant des années, j’ai cru que la vérité était réelle, que louable elle vivait. Battant au rythme
des secrets, gorgée de sales phrases et sourires forcés, elle noircissait toutes les générations, et
même les plus cachées.
Un jour la vérité est devenue mensonge qui est devenu vrai. Un jour je suis devenue fausse
quand je croyais devenir vraie.
Alors un jour les yeux se sont ouverts, les mots ont éclaté, le sens s’est altéré ; nous
ramassons encore les éclats de cette chute.

Animale

Ses mains ont caressé des chiens
des oiseaux des peaux
Ses mains comme des chevaux ont couru sur des peaux
Des chevaux sur des peaux
Le galop de ses doigts sur des paupières humides
Le galop de ses doigts
Ses mains faiseuses et combattantes ont caressé des peaux

Ses mots chancellent dans l’air comme des oiseaux blessés
Ses mots se traînent déplumés sans accord
Ils s’envolent au hasard, se heurtent, s’empoussièrent
Se heurtent et s’empoussièrent
Le vent chasse les nuages, assèchent les paupières
Ralentit le galop et dispersent les mots

Ses doigts un jour comme de l’eau glacé
Ses mains un jour des chevaux effondrés
Ses mots un jour des oiseaux endormis
Un jour l’odeur d’un feu pointu comme un buisson mordant

Pupille sauvage

pupille sauvage
larmes ruisselantes & apostrophes

vécus

les rires s’engouffraient entre les connaissances intuitives

terriblement vaste
terriblement vaste

la pupille sauvage qui parle les autres mondes
lointain théâtre d’une résistance

mais qui révèle immédiatement la mélodie synesthésique
des métaphores d’un autre temps ?

liquide aérien sensible magnétique imaginaire impalpable
photographie sépia

où être ?
où être ?

engloutis de carapaces que le spectacle de l’esprit
ne traduit pas
ne traduit plus
les os maculés de questions et de réflexions-mots

il y a le vide
il y a le vaste
ce qui répond au fond au rien au tout au pas et puis
sans autre précision que celle d’une autre question
question-ne-ment
ainsi va la pensée
saura-t-elle nous tenir

contenir nos contours
contenir nos contours

en figures capables de vivre et ad-venir

pupille sauvage
plantée dans ce regard

Il y a derrière ce front des sables mouvants. Une plage aux grains des voix qui s’y sont déposées, une grève aux sédiments de fureurs. Il y a des boues, des braises et des ciments ; on s’y empêtre, on s’y perd, jusqu’à ne plus être. Ne plus être qu’une ombre, un brouillard, un ciel gras qui n’ose la pluie, gris de ne risquer le jour. Effacer son corps jusqu’à ce qu’il soit marbre, le blesser jusqu’à ce qu’il s’ouvre aux foules qui y prennent place, toute la place, l’ignorer pour qu’il puisse encore servir d’abri aux histoires d’errance et de sang. Il n’y a plus de noms, il n’y a plus de temps, pas même de gravure sur la pierre des cimetières, juste une eau sale qui stagne à l’intérieur du ventre et qui l’abrase, juste une rumeur vague et vase, des cris qui ont perdu leurs mots, des râles qui ont craché leurs sursauts avant de s’effondrer, comme des étoiles explosent avant d’avaler leur lumière. Il y a derrière cette peau une froideur à la gravité d’un trou noir.


Et pourtant je marche encore, la tête confiée à la bienveillance du vent. Je le sens danser dans mes cheveux, se faufiler entre mes côtes, bouleverser le métronome qui s’y love. Et pourtant je nage dans l’eau vive des larmes qui ont brisé leurs digues, le corps plongé dans le sel d’une vie qui a rompu les amarres d’une trop grande bienséance. J’écris mon nom sur des ailes, qu’elles soient d’oiseaux ou d’abeilles, et je le regarde s’aventurer dans les contours du ciel, je le regarde polliniser la lumière, j’entends mon nom naître sur le bout de tes lèvres, sur le gout de ta langue. Et mes mains se découvrent une douceur, leurs gestes déplient une lenteur, dessinent un paysage à traverser, invitent à l’arpenter dans une course folle, le front seulement livré à son vertige. Et pourtant, je sens, je ressens. Je suis. Libre des braises qui tapissent mes pores. Libre de ce qui coule dans mes veines. De ce qui habite mon corps. Météore.

Souci d’étanchéité, la peur s’infiltre.

– Tu tapes des doigts trop vite, lâche-t-elle.
Tu fais défiler les lettres. Précipitées sur l’écran. À t’en crever les yeux. Tu te fais pitié. Ça ne t’arrête pas pour autant. Tu n’envisages pas la suite ; tu la connais. Tu vas plonger.
Les garde-fous sont déjà loin.
La folie c’est te sentir vivre ?

Une flèche au milieu de l’asile arrive. Je suis peut-être du mauvais côté du mur.
Je décide de m’éloigner. Mais c’est long.