Petra

C’est de leur mère Montagne
qu’elles se détachent en bloc
C’est le torrent pétré
qui les fait devenir fluides
Ce sont les errantes 
qui parsèment les champs
C’est de leurs crevasses et fissures
que fleurissent les rocs

C’est sa cousine folle
que l’on ôtait des crânes
C’est l’un des quatre trésors 
qui permet d’encrer les mots
C’est la main malveillante
Qui s’en sert pour faire taire 
C’en est une innocente 
qui joue pour atteindre le ciel

C’est une chose minuscule
qui rendit son chemin douloureux
C’est la multiplication de ses frères
qui lui fit retrouver le sien
C’est une rencontre orageuse
qui la fit naître
C’est son intériorité
qui accueille et protège

Elle est
pierre de folie, pierre de foudre, pierre philosophale ou pierre à encre, pierre refuge ou casse-caillou 
Elle est

Hélios

Cheveux attachés 
Chignon haut coiffé

Volonté hautaine

Une minuscule 
Concentration oubliée
Suivie par
Un oubli de respirer

Elle chute du tableau 
Du peintre

Le ciel zinzolin

Les bras des arbres 
Brandissant une banderole

L’alphabet horizontal
expliqué 
en désordre fantomatique

Signes des temps

Le vent noir-violet 
Agite les branches

Des vertiges vert orange

Le monde tourne 
En couleurs psychédéliques

Une brume toute neuve cache 
L’astre du jour

Qui tire le charriot d’Hélios ?

De l’est à l’ouest ? 

Et pendant la nuit à l’inverse ?  

Le passé ne fleurit plus
Le passé ne fleurit plus

Disparues

les fragrances laiteuses des roses et du lilas
mauve, l’odeur de jonquille du soleil
sur l’herbe sèche des souvenirs
d’enfance qui riait

Avant

j’entendais le passé respirer
Hier
j’ai entendu le passé soupirer
j’ai entendu le soupir passer
de l’espoir qui fuit
retrouver la jeunesse perdue
Ses poumons expirer tout
l’air heureux
du temps qui s’épuise

Mais il n’y a pas de temps
Mais il n’y a pas de temps

Hier est aujourd’hui
Dans ma mémoire

Hier la pluie
coule et pleure sur l’humus des rues
Elle sent le présent sale et gris

Le ciel n’a plus d’étoiles à pleurer
Le ciel n’a plus de lueur
n’a plus d’odeur
plus d’antan
tant
il fume
de cigarettes mentholées au mensonge
et vapote des arômes artificiels de soleil et de jonquilles
Ses poumons enfumées,
ses poumons enflammés

Quand reviendra la nuit au clair d’étoiles ?
quand reviendra la nuit au clair d’étoiles

mes os refleuriront au pied de l’héliotrope
les cheveux blancs de joies à venir
fanées avant même d’être
écloses

les jonquilles renaîtront de
mes pensées mes vers
nourris
des restes de soucis échevelés

Et sur le tombeau de mes regrets,
les filaments d’argent d’un mycélium
embrasseront le monotrope uniflore

Dans la crasse qui craque ta peau
Je sculpte la beauté
Dans le feu d’un tonneau en fer
J’aperçois la beauté
Dans la fatigue de tes gestes noueux
Je pèse la beauté
Dans le rouge de tes vaisseaux éclatés
Je lis la beauté
Dans le fond de ta 8.6 tiède
Je bois la beauté
Dans la rocaille de tes histoires inventées
Dans le poil lisse de ton chien
Dans l’odeur de pisse qui te précède
Dans tes dents goudronnées
Dans l’enfant que tu étais
Et qui hurle sa beauté
Sous des tonnes de misère
Tes yeux tristes sont des vitres
Ou s’écrasent ses rêves

Dépêche-toi ma vieille

L’angoisse me pousse au cul.
« Si tu meurs demain, tu crois que t’auras pas de regret ? Tu trouves que t’en fais assez ? T’as vu.e les autres ? Faut être plus efficace ma vieille. Y en a qui sont des machines.»
« Faut pas se reposer, t’as pas le temps. Toujours un ou deux coups d’avance, sinon tu vas être sous l’eau, has-been, dépassée. »
Bonne harceleuse, au réveil elle me parle, la journée toujours derrière moi, et maintenant même la nuit, jusque dans les rêves.
« Prendre de l’avance, prendre de l’avance, tenir le rythme, regarder en arrière pour mieux avancer c’est tout ! Allez ma vieille, plus beaucoup de temps ! »
Parfois elle s’énerve et me laisse exsangue.
« Trop tard. T’es pas assez bonne, tu rattraperas personne, t’es seule. Tes grands projets, c’est over. Tu seras jamais rien. »
Je l’écoutes, elle parle tellement tout le temps. Pas fort, juste là tout le temps. Et puis je m’effondres épuisée. Dans de rares moments, je relève la tête et me rappelle que le but de la vie, c’est de mourir. Alors tout s’apaise et pour quelques minutes, je vais rassurée, à l’écoute de mon cœur encore battant.

La peur m’apprend que tout sert à presser du temps. « Quand tu es seule », dit-elle, « rappelle-toi de presser les minutes entre le mur de tes mains. Parce que, vois-tu, tes doigts tâtent les choses sans ton aide, et ta mâchoire se crispe toute seule. D’ailleurs, tu n’as même pas besoin de toi pour rajouter de la pression » En attendant je crispe mes doigts sur le volant et j’avance le siège, et je passe les vitesses. Quand je conduis, mes mains m’utilisent pour guider la machine autant qu’il le faut, mais moi je suis comme elle: un véhicule que quelque chose pilote. Je ne suis pas la maîtresse de cette peur, des accidents possibles. Je ne suis qu’un canal, un vaisseau, un transport: de sensations, des nerfs, des impacts, des tremblements, des vapeurs, des échecs. Peu importe que j’ai la sensation de contrôler ces allées et venues. L’attente derrière les autres dans la file au feu n’est qu’un prétexte pour me mettre face à des yeux qui me regardent dans le rétroviseur, qui me montrent ce qui est derrière, devant, selon que je regarde assez loin mais c’est à chaque fois différent selon que j’allume la radio ou non, ce qui me permet de m’échapper. Car j’ai peur d’être seule alors, responsable en cas d’accident. Et j’ai beau redoubler de prudence, la peur me dit  » je ne te lâche pas tant que tu n’as pas compris qu’il ne sert à rien d’être tout le temps sur tes gardes ». Mais au cas où, quand même quelque chose de plus fort surgirait, les yeux m’utilisent pour palper le temps qui reste.

l’écorce trempée de plumes

les cheveux trop courts
n’a jamais voulu aller 
chez le coiffeur
dormir chez un·e ami·e

les dents pas droites
elle a pas de genre
on le dit garçon 
fille pd gouine

c’est pas qu’on s’en fout
c’est que l’enfant
paraît neutre
sourire à moitié convaincu

c’était l’enfant qu’on entend
que personne ne savait écouter
celui qui passe son temps à chanter
et à pleurer sous les draps
dans les soirées
dans les bras des filles

je suis celle qui lit à haute voix
qui compose avec ses mains
celui qui écoute et affirme
qui a les yeux ouverts

je sens quand une larme
s’apprête à rouler
sur les joues
des Gens que j’aime

je me souviens des mots
gribouillés dans mes carnets
puis sur mes bras
‘j’ai peur’ ‘je l’aime’ ‘pourquoi’

je connais désormais
le genre du gamin du début
c’est le genre à parler
aux arbres

à caresser les pigeons 
qui agonisent
la nuit
dans le quartier de son enfance.