1877

Dans les plaines du Kansas
Naissance de Maud Wagner

Son prénom 
      Origine germanique 
Signification
      « force » et « bouclier » 

Première femme tatoueuse

#

Elle tatoue
Dans un monde d’hommes

Tatouer
Manier l’aiguille 
A la méthode traditionnelle

Hand poked

Elle tatoue
Et elle est tatouée 
Des pieds à la tête 
De motifs typiques de son temps 
Des clins d’œil à son univers 

                       Monde circassien 

#

En garantie éternelle d’indépendance 
Sur son bras gauche 
Son seul prénom 

Elle tatoue 
Indéniable dextérité 

Elle tatoue
Avec acharnement 

Elle tatoue

#

En imprimant sa marque 
Sur des milliers de personnes 
Elle fait de ces corps gravés 
Des manifestes ambulants

Oui
Elle tatoue
pour 

Elle tatoue 
pour 
             l’Emancipation des femmes 

Elle tatoue 
pour 
             Celle des originales 

Elle tatoue
pour 
            Celle des marginales

#

Contorsionn-iste
Trapéz-iste 

          Human-iste

Tatoueuse circasienne

Femme rebelle

#

Ses doigts dans mes doigts
son sourire qui entrechoque mes dents souriantes 
son sexe dans ma bouche
ses blessures sur mon épaule
son venin dans mon sang
mes caresses 
à côté de la plaque
Ses grosses larmes mouillent mes cheveux
il dit – je pleurerai toute ma vie dans tes bras
alors je dis – je ne serai pas là toute ta vie

Il croit 
que l’amour
c’est moi 
mais je sais que lui 
c’est le démon 

Sa tempête dans ma vie
ma tempête dans sa tête 
le lit sans dessus dessous 
Il dit – on règle pas les problèmes en baisant 
et je demande où ils sont les problèmes 
et comment on les règle alors
et depuis quand il veut les régler 
lui avec ses gros bras 
sa grosse bouderie 
ses grands principes tout à l’envers
son honnêteté 
qui n’a jamais dépassé la théorie de la chose.
Alors sa bouche de mensonges 
qu’il faudrait détruire là tout de suite 
dans ce lit ou même en dehors 
en dehors sûrement 
On règle pas les problèmes en baisant – il dit

Il se prend pour qui ce gars à poil 

ce gars ridicule 
les yeux débordants d’égo 
d’orgueil 
de moisissure 
de merde liquide et purulente 
cet enfant de 10 ans qui pleure contre moi
qui n’a jamais réglé aucun problème 
même pas 
une capote
qui craque 
c’est l’enfant non désiré 
lui même 
qui copule comme un singe 
répugnant d’irrespect 
de bave
et de mots hachés qui ne trouvent aucun sens

Le lit est sale 
l’atmosphère fuyante 
ça pue le cul à plein nez 
ça pue la déchéance 

La chambre est plongée d’obscur 
le silence est noir lui aussi
son coeur carbonisé 
mon corps tétanisé 

Je dis un rire 
un rire 
qui tombe 
à plat 
dans une bouche vide 
Un rire 
mon rire 
qui ne trouve 
qu’un écho 
misérable 

Je sais que ce rire 
mon rire 
devrait prendre ses jambes à son cou
ses bras à sa bouche
ses mains à son bide 

Et courir 

Être déjà loin. 

quel goût à ma fenêtre à café ce matin ?
fort, sucré, sentier et foret
qu’est ce qu’on mange ?
comme tous les jours, c’est pavé et millimétré, pavé le petit sentier, millimétré dans la forêt
quand est ce qu’on part ?
moi et les infimes morceaux de moi-même
quand est ce qu’on part dans la fenêtre sur le petit sentier désordonné des aventures journalières

j’aimerai une minuscule cuillère pour pouvoir me ramasser
j’aimerai des petits chaussons pour moins sentir la dureté du sol du sentier
j’aimerai prendre une déviation au chemin routinier des millimètres de la forêt

la forêt où les morceaux de moi même sont perdus, petits poucets déchirés, on se cherche la dedans
les millimètres sont tordus, les mots sont fichus
les sentiers pavés des intentions sont à éviter – on se serait vite égaré la dedans
la cuillère dans la fenêtre remue lentement les pavés déposés au fond de la journée immense dans laquelle
on est tombé, c’est pas pratique
les chaussons renoncent, c’est la panique
la forêt s’éveille, psychiatrique

L’étincelle

De ces corps qui ont vécu
De ces visages ridés
Croisés de temps à autre,
S’accrochant à leur mémoire
Les yeux qui étincellent.
D’où leur vient cet éclat ?
Peut-être est-il l’écho
de cette vivacité intérieure
d’un esprit toujours en alerte
comme au printemps
dans un corps qui aimerait
Rêver à la même saison
Qui refuse de bouger
Comme l’eau prise par le gel
De l’hiver

Peut-être est-il tout simplement
le souffle
d’un bonheur simple
ceui de la rencontre
celui de l’échange
rupture avec
les solitudes
Compagnes uniques
Des corps qui ne suivent plus
Des corps qui s’en vont.

Peut-être encore éclairent-ils
Te toute leur intensité
L’espace qui leur reste
Le temps qu’ils savent compté
Ces yeux qui courent
Plus vite que leur corps
même si la lumière
rince un peu leur couleur
L’étincelle est bien là
comme une volonté intacte
de contempler chaque parcelle
de vie comme
un trésor
qui ne se voit pas

Comme un roseau

le cygne blotti dans des plumes blanches
ne se défend que pour vivre
et ne respire que pour danser :
voler,
tourner sur l’eau,
nager,
voler sur l’eau…

le cygne est un animal
je est un animal
pensant, dansant, rêvant
aux pétales blancs du cygne rencontré
dans une ville-brume, éclairée par la lune

je est un animal
rêvant de flocons ardents
qui baiseraient son front
qui doreraient son nom

je
n’est qu’un animal pansant

Bleu électrique

Il y a presque 17 ou 18 ans…
Il y avait eu la neige…
On était restés bloqués une semaine,
comme ça,
tout le village, sans électricité ni rien.

Toute la vie à pas plus lents,
dans l’horizon calme du blanc.

Au coeur de chaque maison, le feu.
Cheminée, bougies, tisane fumante,
alcool fort dans bouteilles de verre.

On était restés seuls, entre nous, au village,
toute une semaine,
comme ça.

Seuls, coupés du monde.
Sans électricité ni rien.

Je crois qu’on nous avait oublié.
Le téléphone ne passait plus, ni la radio.
Tout restait bloqué, à l’arrêt,
comme ça.

C’est toujours les mêmes que l’on oublie, pas vrai ?
Ceux qui vivent au bout de la route.
Les paysans, les villageois.

Le boulanger avait remis en service le four à bois.
C’est ce qui nous a sauvé, l’odeur du pain chaud.
C’est ce qui a réchauffé nos mains, nos bouches, nos ventres.
On s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux
pour cette odeur de pain, pour la croûte bien cuite.

Le vieux a voulu y aller lui aussi.
Les vieux font semblant d’écouter.
Les vieux gardent leurs idées en tête.

On lui avait dit de ne pas sortir,
et lui, il a enfilé ses bottes usées.
Comme ça.

Il voulait voir le four à bois d’autrefois.

Les vieux aiment retrouver les odeurs de l’enfance.
Les vieux cherchent où ont disparu les saisons.
Les vieux rêvent de bonhommes de neige.

Alors, il a laissé ses traces dans le blanc.

Le chemin avait été un peu dégagé,
mais la neige avait gelé.
Le vieux a continué.

Il a marqué une pause,
le temps d’un de ces bonbons à la menthe
dont ses poches étaient emplies.
Il a laissé tomber le papier sur le sol.
Comme ça.

Une tâche bleue électrique sur tout ce blanc.

Nous
sommes multiples, riches et effrayées de notre propre puissance.
C’est une énergie au pouvoir cannibale,
des tourbillons dévastateurs émergeant par des bouches grandes ouvertes.
Ce sont des cris de foudre qui nous ont fait naître
matrices au cœur vert tendre,
le rouge profond qui nous habite érupte par nos pores,
l’astre du jour affole l’écorce molle dont nous sommes vêtues,
seule la caresse du vent est capable de nous apaiser.

Certaines mains sont plus habiles que les langues,
froissures d’hier qui ornent et racontent
des lézardes intimes qui s’écrivent au fil des jours.
Je caresse des murs chauds aux interstices vivants, la pierre exhale son histoire.
Puis il y a des mains blocs, des mains lourdes qui confisquent le futur
elles s’abattent sur les os et écrasent, pilent, condamnent
la terre noire se transforme,
humus odorant s’effritant entre les doigts
enraciné dans la terre, le regard pâle suit le mouvement du soleil.
D’autres mains encore apportent la jouissance
elles œuvrent dans le pli des détails
dentellière du plaisir, elles cajolent, caressent et ouvrent
irriguant la jeune pousse à l’intérieur de ma hanche.
Des mains tendues, solides et souples comme les branches des trembles
je me blottis au creux des paumes offertes
je m’ensommeille.

La Baigneuse de Renoir

Elle avait en creux
des iris d’un bleu
noir
comme deux flaques de poix
des terrains vagues 
où l’esprit divague
en miroir.
Elle avait de tout temps
des cils de paon
d’un vert audacieux
éventail merveilleux 
en roue libre comme son cœur
battant vite à toute heure
soufflant cendres et poussières
sous ses paupières.
Elle avait un nez
joliment retroussé
d’éphélides parsemé
et des pommettes rondes
volontiers rubicondes
à fendre les armures
de toutes les figures.
Elle avait à la bouche
les mots sucrés qui touchent
inondant de lumière
le corail de ses lèvres.
Elle avait au vent
des cheveux safran 
qui enflammaient son corps
nu, vaporeux et blanc.
Son visage
comme une plage
se redessinait 
à chaque marée.
Ô Baigneuse de Renoir
ton paysage est 
tout entier gravé
dans ma mémoire !

L’ennui

L’ennui je l’aime parce qu’il me crée

– Assis toi et ferme les yeux
Laisse moi entrer
Ecoute toi
Rend faux ce qui est vrai
Absente toi
Sois présent au vertige
Explore toi
Depuis le néant
Découpe ce moustique en deux et comprend ce qu’il ressent en embrassant ton sang
Va dans les toilettes de ce palace, lèche les lavabos
Tu sauras la peine des êtres
Gouter aux larmes versées depuis des siècles te diront tout des histoires de celles et ceux qui les ont versées
Des vies anciennes en noir et blanc
Que tu scrolleras du bout de ta langue
Traverse cette rivière quand la nuit se lèvera
Marche sur l’écume  
Parle à l’eau qui te constitue
Ouvre le ciel en deux avec ton opinel
Danse sur les étoiles cachées
Il  y a là-bas un secret très ancien qui t’attend
Dessine sur les nuages
Avec ton doigt
Trace l’ombre du sombre
Faire aller au vent la douleur
Jouis du moment où je flirte sur ta peau
Le doux baiser du vide
Remplis toi de ce vide
Tu sens comme je te déplace ?

Oui, je deviens quand tu me vides de moi
Un mouvement immobile qui me fait de nouveau
Je marche sur mes os
Un chemin de poussières d’anges
Un vent chaud dans mes veines
Pousse la vie vers le mystère
Un uppercut qui disjoncte tout déterminisme
Une droite de forain
Dans la face vérolée
De l’inné