La maison est détruite, elle ne sera plus la gardienne de ceux qui y avaient élu domicile
La porte est devenue cendre, elle ne s’ouvrira plus en un battement accueillant
Chaque pièce, chaque objet y a perdu sa fonction, on leur a retiré leur essence
Les manteaux resteront accrochés à la patère, les parapluies fermés
Dans la cuisine, la fourchette ne servira plus à nourrir aucune bouche
Dans le salon, les livres ne seront plus tenus par aucune main
Dans la chambre, le lit n’accueillera plus aucun corps pour le repos
Dans la salle de bains, le miroir n’offrira plus asile à aucun reflet
La salle à manger ne réunira plus de tablées chamarrées et joyeuses
Non, des corps y sont étendus, leur sang imprègne le plancher d’un rouge lourd et
visqueux, encre indélébile inscrite dans le sol
Un peu d’eux est ici pour toujours, à jamais
La vie a quitté la maison, les larmes ne la ressusciteront pas
I I I
I I I
I I I
I I I
Elles iront irriguer les cimetières où les gens ont en partage la souffrance
Ils n’y sont plus ennemis mais camarades, ils n’y sont plus étrangers mais semblables
Affectés dans leur chair, en proie à une détresse effroyable
J’ai pitié de ces tombes à qui l’on retire le droit d’offrir aux âmes fatiguées le répit
J’ai pitié de ces tombes qu’on viole jour après jour pour déposer en leur sein des corps
arrachés à ceux de leur mère et à leur existence
J’envie la bonté de ces pierres qui contiennent les cris désormais silencieux poussés par
des fantômes aux morts inhumaines
J’ignore comment elles supportent le vacarme qui s’élève autour et dedans, comment
elles absorbent les pleurs, recueillent le chagrin et restent sans haine, sceau inviolable
entre deux mondes, entre l’autre et soi
C’est assez !
Pourquoi une baleine bleue vient-elle pleurer dans mes nuits ?
Je me réincarnerais en cétacé pour la consoler.
Je ruserais avec les meutes féroces des navires de chasse,
Moi Moby Dick moderne, pour les faire sombrer mortellement.
Je déclamerais un unique et solennel somptueux Requiem,
Au fond des abimes insondables de la cathédrale océanique
Où les grandes orgues liquides se déchaineraient.
Il défait son manteau, l’accroche au mur.
Le mur est fendillé. Dans la nuit on ne voit pas ses craquelures. Comme des fils tordus par le rire.
Je m’éclaire de peu.
Il s’allonge sur le canapé de velour. Comme tous les jours il attend.
La pierre posée sur la table du salon, pousse son chant. Une plainte.
Elle est à l’unisson avec le tiroir-caisse de la salle du fond, au rez-de chaussée.
Il croise les jambes, ses chaussures sont crottées. Il ne les a pas retirées.
Sa manche trempe dans la tasse. Il ne s’en aperçoit pas. Il est plongé dans ses pensées, ou est-il dans la vague ?
Les pensées arrivent par centaine, en passant par l’espace du dedans, de l’histoire, des replis de l’intime.
La vague, elle, est une chienne. Un rictus. Je ne supporte plus sa présence aveuglante.
Je ne veux pas lui retirer ses chaussures, je passe donc devant lui pour rejoindre la fenêtre que j’ouvre. Dehors est un matin d’avril sans bruit. Je ferme la fenêtre sèchement. Clac. Bien sûr il ne me dit pas tout. Ses cernes. Son odeur de terre. Les griffures sur les mains et dans le cou.
Je ne sais où me mettre. Son corps au repos a pris tout l’espace du salon. Ses mains ne bougent pas, croisées derrière sa tête.
Je n’ose pas le déranger. J’ouvre une bouche puis la referme, mon souffle est lent.
La table sur laquelle je suis accoudée ressemble à celle de ma mère. Celle qu’il y a dans la première pièce de la maison quand on entre. Des gerbes de fleurs.
Je roule une cigarette. Il lèche son pouce. Il y a du miel du pain. Nous partageons ce lieu, cet espace. A présent je suis comme une mouche dans un bocal. Je vais de la table basse au guéridon, de la cuisine
J’entre dans le précipice de son histoire.
Cette nuit j’ai rêvé dans le corps d’un bateau
Cette nuit j’ai rêvé dans le corps d’un bateau.
je me suis sentie vide jusqu’à midi,
le poids de mon propre corps insupportable avant qu’il
ne soit rejoint par celui des autres.
louée j’ai fait trois fois la même boucle idiote,
j’ai semé le circuit du plantage son moulin
et les longue girafes du zoo
j’ai rêvé d’être coupée en deux à chaque traversée de l’Amstel,
le fleuve comme un couteau.
j’ai buté contre la même péniche et sa propriétaire,
peinte et lustrée comme un dictionnaire,
a hurlé.
dans le PVC-miroir j’ai eu l’impression de m’abîmer moi-même
j’ai porté des vieux des jeunes des cravates des baskets.
j’ai senti les bulles du mauvais champagne s’écraser
sur le mauvais cuir,
le mien ma peau leur fête.
par leurs bouches j’ai parlé français allemand et russe.
au creux de moi il y avait l’eau du canal
et celle des larmes et les bulles
et l’urine qui n’avait pas été projetée en dehors des hommes fontaines.
j’étais la ligne dure qui sépare les liquides,
celle qui donne l’illusion du haut et du bas.
mais au réveil, j’étais sèche de transports.
Amour couture
Est-ce que tu sais que quand on s’aime on se coupe ?
Est-ce que tu sais que quand on s’aime on se coupe de plusieurs façons ?
D’abord on se coupe en deux dans le sens vertical de la symétrie
Est-ce pour être équitable ?
Presque
On donne un œil, une oreille, un poumon, une jambe, un sein, un trou de nez, une moitié de bouche, une
moitié de langue
Et quand l’amour coupe au milieu
les deux moitiés glissent
Comme des flans
En tombant elles s’éloignent
Tu as déjà coupé un flan en deux ?
Le problème tu vois
C’est que le cœur n’est pas au milieu
Il n’est que d’un côté
Alors il n’y a qu’un seul des amoureux qui le possède
On dit que c’est celui qui aime le plus
Est-ce que tu crois que c’est normal ça ?
Au début de l’amour on se coupe à la tranche d’un pétale
On se coupe de velours
Au milieu de l’amour on se coupe la parole
Avec des mots couteaux à beurre
A la fin de l’amour on se coupe de soi même
La coupe pleine
Moi j’aimerais que l’amour ça couture
J’aimerais que ce soit des étoffes
Qui s’accrochent par un fil
Pour faire une robe
J’aimerais la porter
Et être jolie dedans
Alors on pourrait imaginer
Que l’amour soit un vêtement
Qui glisse sur le dos
Un kimono de satin frais
Ou un pull de laine feutré
Juste pour s’en habiller
Les fleurs sauvages
Je déteste être enfermé dehors. Je préfère ma cabine de douche. Un mètre carré qui contient le monde.Je parle en elle. Elle absorbe tout de moi, même ce qui n’existe pas encore. Parfois, elle me fait dire des choses horribles.Que puis-je à cela?Il y a les gouttes qui tombent d’en haut. C’est comme la pluie. Elle descend du ciel. La pisse des anges. Cette eau est jaune. Certains de moi, vers mon poumon droit pensent que le voisin d’en haut presse des canaris. Pour en extraire le jus, l’essence de vie. Alors je me nettoie avec cette vie. Ici, je suis Dieu, je vis dans les nuages. Sur la paroi de la douche mon index écrit sur un nuage. Je ne contrôle pas ce que j’écris. Jamais. Mon doigt est bien plus créateur que mon cerveau. Il est autonome, unique, exempt de déterminisme. Il danse, il écrit avec ses tripes, mon doigt. Avant il caressait les peaux, les sexes, les lèvres mais maintenant il caresse les mots, les syllabes. Il imagine. Il me sauve des démons.J’ai un arrière grand père logé dans mon pancréas. Il était alcoolique et un peu con. J’aime bien quand il parle. On dirait un dialecte sous acide.« Je Est Amour ». On pourrait penser qu’il s’ennuie. Mais non. Il n’est pas seul . Il y a aussi tous mes morts. Ici, dans ma prison de Plexiglass, s’invitent en moi tellement d’êtres que l’eau du monde entier ne suffirait pas à nettoyer leur crasse. L’alcool serait mieux. Beaucoup de vin pour se mélanger au sang. Dans le sang, le vin passe inaperçu. Ils ont la même couleur. As tu remarqué comme cette eau qui tombe au sol au ralenti me brûle? Je saute pour éviter qu’elle ne me touche. Mais il y a tellement de gouttes que je brûle comme une sorcière au moyen âge. Les molécules d’eau entrent. Je brûle de l’intérieur. Des larmes de feu me dévorent. Je m’incendie.J’ai peur. Je crie. Les fréquences à 3000 hz courent sur les parois humides, rebondissent sur les gouttes, changent les formes, changent le monde, détruisent le langage, recompose l’univers. Un bouquet de chaos. Les mots inventent des fleurs sauvages. Je parle pour écarter le feu de l’eau. Mes mots, leurs lettres, les « e » et les « t » surtout se battent sans relâche. L’eau s’ouvre en deux quand les phrases sont belles et je peux voir un arc en ciel. L’eau est sensible aux mots qui apaisent. Elle est calme et douce quand je chante. Elle transporte le beau. Elle entre par les pores de ma peau quand ça lui plait et ces mots voyagent en moi et tout est parfait. Je vois des couleurs se mouvoir sous le derme. On dirait une boule à facette. Mon intérieur se paye un after de malade. Quand les mots sont tristes, l’eau les emmène dans les canalisations dégueu pour rejoindre d’autres mots sales. Et je vois des livres se constituer dans les égouts de la ville. Des chefs d’oeuvre parfois. Des bouquets de néant sublime. Une essence d’absolu. Mais qui les lit ? Y a t’il des bibliothèques dans les égouts? Il devrait. C’est de là que tout recommencera. Il n’y aura que poésie. « Hâte Will be over ».Je ne sais pas comment toutes ces lettres s’organisent sur ma langue. On dirait que des fourmis s’agitent sur les papilles, les bourgeons du goût. Elles forment des mots aléatoires avec leurs pattes, comme les puces de sables. Certaines lettres tombent de ma langue. Elles se suicident . Ou s’enfuient. Ou refusent la phrase qui s’invente. Certains mots sont conformistes. Hier, j’ai perdu le « u », évanoui, parti par le siphon. J’irais sur la plage des Catalans le retrouver. Cul, lu, su, alu, uluberlu. On ne peut décemment laisser le « u » disparaître trop longtemps. Sans le « u »: « Je sis fo de vos » chanterait Polnareff. C’est naze. Je ne suis que le vecteur de ce qui me dépasse. Tout ce qui passe par moi, ce qui vient, se transforme, se recompose. La réalité, je la saigne, je l’ouvre en deux. Je la fouille. Mais je ne trouve que des mensonges. Ou je ne trouve rien. La vraie réalité préfère être inventée. Comment expliquer autrement que le tapis de bain m’emmène visiter les étoiles? Comment expliquer alors que ce miroir soit aveugle? Comment expliquer que mon ombre soit une cigogne? Comment expliquer autrement que cette eau qui coule sur moi devienne lave. Qu’elle soit en train de me pétrifier devant vous. Me laisse ainsi ici. Pour l’éternité. A penser me penser. Dans la multiplicité des êtres qui m’habitent.
Elle –
taciturne dans le coin tout au fond.
On disait d’elle – elle n’a pas la langue dans sa poche
et depuis qu’il lui a dit – je me suis toujours senti seul avec toi,
son coeur est sourd.
L’avalanche en plein dans le corps,
elle n’entend plus la neige tomber.
Certaines blessures sont enfouies, celles dont on se souvient
comme un rayon de soleil en hiver, sur la brise endormie du matin,
celles dont elle s’accommode.
Et puis il y a les blessures béantes qui suintent sous sa peau intacte ;
brûlantes dans chaque recoin,
elles n’épargnent aucun sourire.
Il y a aussi celles
freinant la vie sans vergogne,
qui soudain se laissent panser par des promesses,
choyer par l’irrésistible abri de l’amour ;
soudain se laissent épauler par un brin de lumière,
un élan de folie,
un demi centimètre d’espoir.
Certaines blessures arrachent et recollent,
d’autres
éteignent les goûts et les couleurs.
Un fragment de miette est une miette. Le fragment s’émiette en multitude de miettes.
La trace d’un reste hante la miette comme le souvenir d’une trace brisée. Comme le reste
d’une substance qui suppose sustenter.
Persiste
Je me nourris de miettes. Le rien me comble. La mémoire d’un plein désormais vide
m’occupe et me déborde : abondante liqueur creuse…
Elle absorbe et râcle
Elle est la bile qui ronge l’envie alanguie
Elle est l’attente latente qui demeure à ma fureur
Qui m’écrase et m’appesantit
dans un entre temps qu’aucun système n’établit.
Eclate.
Suppurante plaie, rauque abcès s’écoulant d’une lenteur immodérée
Purulente. Dégoulinante. Trou en décomposition – consume.
L’abcès vit dans la plaie.
Alors la moisissure s’enracine. Alors d’invasives tentacules dénudent mes organes, me
possèdent : je moisis.
Et préfère la trace à la présence.
Et préfère rien. quitte à en perdre miette
Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
Comme un morceau de présent
Elle regarde délicatement au dehors,
s’éloigne de la paroi, puis,
adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
Descend
Choisit.
Tu es debout seul sur le palier de ta chambre
Tu es debout seul, face à moi
Tu es seul dans l’obscurité
La lumière projetée de la lune sur le sol ton ombre
Ton ombre démesurément disproportionnée
Le parquet de chêne supporte en grinçant ton ombre
Tu es seul nu Tu es obscène
Tu n’es pas seul
Je suis seule face à toi.
Je ne veux pas te voir nu.
Je cris
– NON !
As tu peur ? Pourquoi ai je peur de te voir nu dans l’obscurité froide de la lune ?
Tu m’exhibes ta bite les jambes écartées
– Quoi, c’est la première fois que tu en vois une ? C’est sûrement pas la dernière !
Je n’ai pas 7 ans.
Es-tu mon père ?
Je me venge. Je ne suis plus seule. Tu es toujours seul debout nu moche dans ta laideur putride.
Je suis debout, je suis grande, je dépasse ton ombre, je suis avec mes ami·es, nous sommes toustes là,
objets contondants comme des mots les mots de la justice les mots de la puissance retrouvée, objets
contondants prêts à te péter la gueule, à te jeter au sol, les mots de ma vérité, les mots que tu m’as
empêcher de penser, les objets contondants que je n’ai pas pu te balancer.
Je les dépose à tes pieds au creux de ton ombre juste sous ta bite pendante.
Mes ami·es me regardent, me soutiennent, le parquet en chêne me soutiens et s’effondre, s’évapore
derrière moi. Tu tombes sous mes mots, sous mes coups. Plus personne pour me retenir. Je me défends je parle, j’existe, j’ai ma propre lumière.
J’ai mon ombre, je te laisse la tienne.
Je te laisse ton froid, ta fumée, tes cris, tes insultes, ton sarcasme, ton mépris.
Je n’habites plus dans ton ombre.
Je dépose mes mots ma vérité mon vécu mon histoire là à tes pieds. Je me retourne et sans peur je m’éloigne, je m’extrais. Je n’ai plus froid dans mon dos. Ta présence s’émiette. Le soleil se lève. J’ai chaud depuis ma colonne vertébrale. Je m’appartiens.
Tu ne voleras plus mes pensées ni mes nuits.
Il fait jour en moi.