Face B

La chambre n’est pas tamisée
Le lit n’est pas défait,
L’épaule n’est pas dénudée

Indécents

Il n’y a pas de musique
Il n’y a pas de parfums
Il n’y a pas de souvenirs

Imperceptibles

Dehors, les paysages ne sont pas opaques
Il n’y a pas ta main
Il n’y a pas ton souffle
Je ne vois pas tes lèvres

Invisibles

Il n’y a pas de fleurs
Il n’y a pas de repas
Il n’y a pas de promesse
Je ne vois pas tes yeux

Insolents

Ne pas sortir du lit
Ne pas penser
Ne pas courir
Ne pas parler
Ne pas ouvrir la porte

Impossibles

Il n’y a pas de manque
Il n’y a pas d’adieu
Il n’y a pas de rencontre

Innamorento

Ce qui m’agite ?
Je crois que c’est un souffle
ou alors son esquisse.

Oui.

Un souffle sans aspect,
qui couvre de buée
les lieux supposés de mon reflet.

C’est nulle part qu’il va,
mais il m’y emmène.
Toujours

Il me porte toujours
       vers

Il est aiguillon
Il est intarissable
Il est synonyme du vertige
du vertige qui a perdu la mesure de sa chute.

Qu’il est étrange d’être presque dépossédé par l’idée du possédable !

Je
est un ruban obscène
Il se doit de l’animal

Certains animaux sont cachés couchés ils observent
Certains animaux couvrent des aires ondoyantes et des corps souffrants
Certains animaux chassent de mémoire
Certains animaux offrent leur corps
Certains animaux lèchent les frontières
Les animaux n’approchent pas la ville
Ils attendent que le rideau se lève

Ça a commencé quand j’ai voulu fermer la porte à clé.
Je devais juste fermer la porte et glisser la clé dans la boîte.
Je ne pouvais pas m’arrêter de vérifier que la porte était bien fermée.
J’avais peur de ne pas arriver à fermer la porte, de ne plus pouvoir récupérer la clé.
Je me suis vue vriller, vérifiant pour la cinquième fois que la porte était fermée en la
rouvrant, me disant qu’en la rouvrant pour vérifier qu’elle était bien fermée, je risquais de
partir sans l’avoir fermée.
Pendant un an après ça, la peur de la folie ne pas pas quittée.
J’ai souffert, un an, d’une folie sans objet.
D’une anti-folie.
D’une phobie de la folie.
La possibilité de la folie ouvrait en moi un abîme.
Mes pensées sont devenues mes ennemies.
Quand je voyais une fenêtre, je pensais à m’y jeter. Sans avoir aucune envie de m’y jeter.
Tout en me disant si je me dis je vais me jeter alors ça veut dire que je suis folle alors ça
veut dire que je vais le faire même si je n’ai pas envie de le faire.
Quand je prenais le métro je pensais je vais hurler. A partir du moment où la pensée m’avait
traversée je ne pouvais plus penser à autre chose et qu’est-ce qui se passerait si, bien que
n’ayant aucune envie de crier, je le faisais quand même parce que j’avais eu la pensée de le
faire.
C’était un débat permanent dans ma tête entre une voix qui était moi et une autre voix qui
était moi.
L’une des voix qui était moi s’amusait à planter des graines dans ma tête et s’en allait une
fois que c’était fait.
Chaque pensée était une de ces graines qui avait poussé, florissante, victorieuse, d’une
vitalité menaçante.
Elle ressurgissait chaque fois que la situation se représentait, plus victorieuse, plus
menaçante.
Il ne restait plus grand chose d’amical dans le monde.
Le réel n’était plus qu’une purée de pois et j’étais dessous.
Puis j’ai réussi à refermer la porte.

c’est la terre qui crie sous nos pieds
la terre épuisée assoiffée lessivée
rêvant encore la nuit venue de sa vie d’avant nous
son humus feuillu ses humeurs humides son ombre
ses racines ses rhizomes ses doux ombilics et ses lascifs lombrics
ses graines graminées ses germes ses ombelles ses ombrelles
sa moiteur ses cloportes son mucus ses champignons ses mousses
son langage secret ses parfums de bois sombre
ses larves ses filaments ses baves ses ruminations ses laves
ses galeries obscures ses profondeurs pourries
grouillant de mille milliards de vies
toute sa vie pulsatile sa vie vivante
sa vie sa vie vibrante et nourricière
sa vie d’avant

c’est elle terrifiée
la terre
qui crie

asséchée irriguée décapée délavée
démembrée remembrée éventrée excavée
compartimentée cimentée plastifiée vitrifiée
prisonnée poisonnée puantie perforée
vidée gavée étouffée essoufflée
arasée abrasée embrasée
par nos bons soins

la terre tuée

écoutez c’est la terre en fièvre qui tremble
qui gueule et nous dégueule
qui tousse qui brame qui crame
affligée affolée agonisée cabrée
dans un sursaut
dégobillée dégoupillée haletante et rauque
elle nous vomit

écoutez
sous nos pieds
c’est la terre qui craque

En Dordogne, c’est probablement l’automne qui a marqué mon enfance, quand les sous-bois prennent des teintes chevreuil, que l’air se charge de parfums d’humus. Les chemins sont tapissés de bogues entrouvertes sur la luisance de trois châtaignes encore serrées avant que, sous le pied, on ne fasse rouler leur prison pour les en délivrer. Les mains ramassent et empochent pendant que le regard se glisse sous les rameaux à la recherche de bolets, de cèpe de Bordeaux en bouchon. La pluie fine détrempe les vêtements mais on s’imagine déjà au coin du feu à laisser sécher les témoins de son errance. On sent déjà le feu. Et reprenant sa marche vers la maison qui fume, on croise le mélancolique. Le mélancolique aime l’automne qui pleure. Il est à la fois triste et exalté, exalté de tristesse en réalité car le mélancolique aime être triste, il a besoin d’être triste. Il avance lentement, silencieux, imprégné de souvenirs qui le harcèlent, de souvenirs qu’il invente si les siens ne sont pas à la hauteur de ceux qu’il voudrait avoir. Le mélancolique regarde celui qu’il croise, de son regard touchant et profond, strié de fissures, exhibant ses failles comme s’il demandait au passant de reconnaître la beauté de sa douleur. Parce qu’elle est belle sa douleur, non ? Le passant, la passante, a les cheveux d’un.e autre, la bouche convoitée, embrassée et perdue… et que dire de l’odeur de la pluie dans les sous-bois… parce que ce jour-là, le jour où il l’a embrassée cette bouche… ce jour-là aussi il pleuvait. « Vous me rappelez quelqu’un que j’aimais » dira alors le mélancolique d’une voix douce et enveloppante aussi aiguisée qu’un poignard… parce que le passant, la passante, sera un.e sensible… les sensibles marchent dans les bois, à l’automne, les jours de pluie à la recherche de l’émotion.

Nous
Ni je ni vous Nous
Ni eux ni elles Nous
Surtout pas on Nous
Nous
C’est à dire toi et moi et tous les autres
C’est à dire le cercle et la multitude
C’est à dire le torrent et le lit
C’est à dire le chant commun
N   o   u   s

Il y a des jours comme ça
Il y a des jours
C’est déjà bien
Il pourrait ne pas y en avoir
Juste une nuit pure interminablement
Il y a des jours
Des jours comme ça
Des jours qui chantent et qui résonnent
Des jours qui sonnent l’alarme
Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
Ils sont notre gageure
Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
Ils la répètent
Nous ne les écoutons pas
Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
Jusqu’au jour suivant
Ils jouent à ce petit jeu les jours
Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
Sans y paraître
Sans crier gare
Tout doucement
Sur nos yeux
Et s’en vont
Jusqu’au lendemain


paume
pastel grossier
aplats du bout des doigts
pigments à même la peau
tentatives d’effacement


profondeurs denses
noir qui se refuse
visages dans l’obscurité


doute tenace
innocence
trace
hors de – jaune vif –
questions
sans cesse répétées

certaines questions contiennent l’immensité
certaines se glissent sous la peau
s’immiscent sous la langue
tracent des frontières des fissures
construisent des ponts
délimitent clairement
émergent

nous préservent de l’oubli

Je
est une bile, crachée
dans le crachoir réfectoire de nos plaintes. 
Je est un immonde crachat épais,
immonde crachin de nos reins.
Cette épaisse œuvre visqueuse, ce vile miasme…
Drache ! 
C’est le projectile de ta bouche que tu n’entrouvres qu’en moue détestée. 
Tu baves du vide, tu rejettes du vide 
que même tes poumons méprisent. 
Tu n’es rien. Tu es sordide. Tu n’est qu’un crachat gluant.
Certains crachoirs sont en argent. 
Érigés en colonnes de bave, vaillantes tours 
aux pourtours pollués de jets élastiques. 
Nos fières muqueuses coulantes 
y sillonnent et dégoulinent en splash répétés:
chaotiques tac dans ce vibrant réceptacle d’argent. 
Et pendant que nos mentons s’huilent de cette bile tenace
que la bave blanchâtre inonde nos lèvres
Recevons ce respectable vide méprisable.
Une pluie fine bruine de toi. 
Détourne le visage, déleste-toi.
Car ta gueule est déjà un rejet d’écumes.

Un fil

C’est moi qui ne te connais pas,
Qui te déplie et qui t’infuse
À la hauteur du mouvement à l’œuvre, dans l’ombre perpétuelle des limites
C’est toi qui ne m’embrasse pas,
Qui est dehors et sans repos
Plongé.e dans l’univers ciselé aux mille formes conjecturées
C’est moi qui cherche l’étendue artisane, c’est toi qui soutiens
Hommage à l’infinité qui scrute et qui raconte
C’est l’immense qui me touche, c’est la norme qui s’échappe,
Car nous ne connaissons pas nous-mêmes nos propres mesures
Tends-moi juste un fil et je saurais le dérouler, nous tisser dedans comme des soleils
Tends-moi juste un fil mon ami.e,
Tends-moi juste un fil.