La pierre de Rome est ocre et abîmée. Rome est une grande ville et ses boyaux se tordent. Rome se souvient de tout et conserve ses récits dans la pierre du bâti : la nonna qui sert son sac contre ses seins tombants, le cri du chien errant de la via Trastevere, les enfants qui chantent dans les rues, l’odeur de friture, Romulus, sa louve et les femmes qui s’embrassent. Toutes les joies et les peines sont gravées dans la pierre de Rome. C’est le vertige des grandes villes.

Les ruines de Rome sont rouges au coucher du soleil. Elles s’étendent de tout leur long sur le bitume, ridées par la chaleur et le temps. Les ruines rougeoyantes de Rome me font pleurer, elles se souviennent de tout. Le soleil brûlant et la rétine du midi : pourquoi faut-il se souvenir de tout? Ces instants de bonheurs familiers, au creux des soirs d’incendie, je les pleure comme on pleure les morts. 

Les femmes de Rome s’embrassent et puis elles s’arrêtent, montent dans un train et la suite on ne la connaît pas. Elles quittent la ville. La terre et la mousse ne se souviennent que de l’humidité de la pluie. Ailleurs, il n’y a plus de pierres et plus de mémoire du tout. 

Mon chagrin fatigue la rue. Tout est gravé dans la roche de mes organes. Les histoires s’enlacent dans leurs cavités visqueuses – ton odeur la nuit – entre mes veines – ton rire –  mes intestins – le sel séché – mes artères et ton étreinte. Le jour va bientôt se lever.

Nous épluchons des pommes.
Il a les manches relevées de celui qui a tout compris.
il a dit « quelqu’un de noble ». De qui parle-t-il ? Je ne suis pas.
Hier il a oublié chez moi un sac et ses pommes achetées au marché.
Aujourd’hui nous épluchons les pommes et préparons du boudin. Nous sommes chez moi.
Il redécouvre mon appartement entièrement lambrissé. Il dit « il est orienté nord sud ».
Il passe de la cuisine au salon, tire les rideaux bleus.
Le maquillage à mes yeux coule à cause des oignons.
J’ai le sentiment d’être à la fin de ma vie. Il ne s’en aperçoit pas.
Son air est radieux.
C’est un mauvais jour.
J’ai passé quatre heures ce matin à écouter des gens pleurer.
Une femme dont le mari a pris l’habitude de la violer la nuit. Elle dort à présent dans le salon. Elle n’arrive pas à le quitter. Porter plainte. Autrefois c’est son frère qui la violait. Le frère s’est pendu. Elle ne s’est pas rendue à l’enterrement.
Dans la famille on parle.
Je lui ai dit « je vous crois ».
Nos mains se rencontrent dans le saladier. Il y a les quartiers de pommes qu’il redécoupe après moi.
Il fait les finitions.
Qu’importe qu’elles soient belles elles vont être mangées !
Il ne pense pas pareil.
J’ai des petits yeux. Fatigue. Écouter les personnes seules
7h du matin. Tristesse. Solitude. Violence.
Je ne suis pas seule.
Je suis avec lui.
Nous cuisinons. Il aime faire à manger. Moi je le suis.
Plus tard nous nous hâtons pour rejoindre le théâtre. Je passe à la médiathèque prendre de la poésie et quelques CD.
Nous allons voir une pièce intitulée « La mécanique du couple ».
Je déteste. Il n’est pas loin de me rejoindre.

Freloche

Je prends un arrosoir
J’arrose ma tête
Est ce que je peux faire pousser des souvenirs?
Des souvenirs qui n’existent pas encore?
Je me promène et j’arrose des gens au hasard
Faire pousser une mémoire où je serais
Surgir dans leur vie
Me créer en eux
Est-ce que je peux arroser leur cœur et faire pousser l’amour?
Est-ce que l’on peut effeuiller le cœur?
Sans amour le cœur s’assèche et devient pierre
Il sera pierre des millions d’années.
C’est comme ça
Immobile avec les autres pierres
Regarder le temps se pétrifier
Un jour, mon cœur m’a laissé tomber
Mais moi, si je laisse tomber mon cœur, est ce qu’il se casse?
Est-ce qu’il devient poussière?
Est-ce qu’il zone par terre avec les autres poussières?
Avec les sales élastiques de cheveux et les mouchoirs pleins d’amours qui dorment sous le canapé?
J’aimerais faire disparaitre mes poussières de coeur
Les poussières de mon cœur quand tu es partie
Les faire disparaitre avec mon balai et ma pelle
Faire disparaitre toute les tristesses de toutes les poussières de mon cœur
J’aimerais voir voler ce coeur abandonné
Accroché à un arbre au premier jour des vacances
J’aimerais que des yeux inconnus
Me murmurent des cris qui me touchent
Des voyelles qui me caressent
Des consonnes qui viennent en moi
Des mots qui se promènent dans mes veines
Et me constituent
J’aimerais prendre une gomme
Effacer ma peau
Voir ces mots se créer en phrases
Circuler sur mes nerfs
Me redonner la vie
J’aimerais prendre une scie et découper mon corps en deux
Chercher d’autres mots, trouver la lumière
Me recoller avec les larmes de toi
Parfois toutes ces histoires me mettent en colère.
Quand je suis en colère je prends mon aspirateur
2000 watts sans fil, la batterie chargée à bloc
Et je sors dans les rues
J’aspire les ombres
Toutes les ombres de toute la ville
Tôt le matin ou en fin d’après midi
Jamais à midi car c’est l’heure où les ombres se cachent
J’aspire l’ombre des immeubles
J’aspire l’ombre des chiens, l’ombre des enfants, l’ombre des voitures,
L’ombre des clochards, j’aspire l’ombre des lampadaires
Une ville sans ombre est une ville sans lumière
Je garde tout dans mon aspirateur
Je garde les sacs avec les ombres, avec la mélancolie,
Avec les peurs, les cris, les rires, les histoires, les fous
Je classe les sacs en heures, en jours, en années
J’archive ce que ma raison dépasse
Parfois j’ouvre un sac d’il y a 15 ans
Je le secoue en haut de la colline
Dos au vent, face aux lumières des réverbères
Je rends des ombres vieilles à la ville
Des ombres jeunes à leurs vieux propriétaires
Des ombres à ceux qui sont morts
On ne peut pas embrasser son ombre plus jeune 
C’est contre nature
J’ai ouvert un sac d’il y a longtemps avec son ombre à elle dedans
Une ombre d’elle que j’ai aspirée avant qu’un crabe ne la pince
Avant qu’elle ne soit nuage
Avant qu’elle ne soit ours, et lapin
J’ai découpée son ombre d’elle en six morceaux
J’ai rangé son ombre d’elle dans ma valise
Je peux emmener partout son ombre d’elle qui n’est plus
Parcourir le monde, lui parler, partager, vivre des trucs insensés
Fabriquer des souvenirs avec cette ombre d’elle rangée dans ma valise
J’ai un album photos de tous nos voyages
Sur l’une des photos, on nous voit attraper le bonheur
Avec un filet à papillon.

Dans mes rêves

Dans mes rêves les morts sont présents, bien vivants, on entend leurs voix, à tous les âges, à tous les étages, jusqu’à ma naissance. Pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’à Lucy par exemple.

Les blancs ne savent pas rêver, dit le Chaman, alors ils détruisent tout.

Les blancs rêvent trop près d’eux-mêmes, dit la Catwoman, il faut pouvoir rêver plus loin, plus large.

Le paysage penche, j’ai la tête qui tourne, la terre aussi tourne, mais pas dans le même sens. D’où le malaise. Parfois je rêve que je souffre, parfois je rêve que je ne souffre pas.

Tu me prêtes un rêve ?

Des rêves peuvent-ils disparaître, comme des langues, faute d’utilisateurs ? Y aurait-il des rêves morts comme existent des langues mortes ?

Parfois je rêve que je me réveille et le rêve continue dans une langue agglutinante, il s’agit de forêt calcinée, d’ourdir, de gourdin, de mouche estourbie, d’Uber shit, de guerre souterraine, de changement climatique.

Dans le rêve j’ai bien dormi.

Ainsi

Qu’est-ce que l’effondrement ?
Est-ce que ça se danse ? J’ai déjà vu.e des pas s’effondrer goutte à goutte… Les points communs avec le labyrinthe sont-ils alors évidents ?

J’aimerais ne raconter que de belles histoires, à base d’aubier et de rhizome, que rien ne stagne ou soit fuyant, que la fin ruisselle grande et délicate.
J’aimerais t’écrire comme un baume, te baptiser à la gloire des bourrasques, que nos organes résonnent ensemble, pour toujours que tu me troubles.
J’aimerais entendre le plain-chant de chacune des graines souterraines, révéler le secret des arcanes fragiles, avoir l’acuité des rêves têtus qui jalousent l’architecture.

Pourtant les brèches lâchent, car chacun.e se toise. Peu de cœurs sont assez curieux pour découvrir le silence abrité par nos os. Les entrailles deviennent alors une bataille.
Mais je ne suis qu’une mouche.

C’est comme s’il y a des odeurs, que je ne sens même pas, mais qui sont là et qui réveillent quelque chose à l’intérieur de moi. Ça ressemble à un boitier manuel qui dicte où mon regard doit se poser.

Et mon regard se pose sur les choses plus gênantes, c’est justement les choses que je ne veux pas regarder. Immédiatement, je me trouve en train les fixer et les autres doivent voir que je regarde.

Mais à ce moment-là, je suis déjà partie, je suis devenu un bruit de klaxon et je ne sens plus rien de ce qui m’entoure, à part ce que je fixe. C’est comme si je n’avais plus de peau et que je flottais dans l’espace. Et j’englobe ce que je regarde.

Mon plexus, mes mains et mon ventre sont à des endroits différents, je ne peux pas vraiment sentir où ils sont dans la pièce parce qu’ils sont dans un genre d’univers parallèle, assez lointain.

Mais je les entends. D’eux proviennent des cris stridents, dedans le ventre j’ai des gens qui meurent et qui voient un aliment qui pourrait les sauver. Et qui le veulent à tout prix.

Il y a beaucoup de gens, beaucoup de cris. Et comme à ce moment-là, j’ai l’impression d’être l’espace tout entier, je crois que je fais quelque chose pour sauver ces gens mais je ne peux pas dire quoi. Il y a trop de bruit, et je ne me souviens pas.

Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu.

ça a toujours tapé super fort
dans mon bide
dans le cœur, ça frappe même
autour des yeux
dans le crâne

ça tapait la nuit

le corps demande du sommeil
ça fatigue l’école
et de toute façon il fait nuit

c’est comme ça
ça tape plus fort et moi
je sais plus si on est
proches du matin ou si
c’est un rêve

quand ça tape trop
je grogne
ça fait pleurer
de plus connaître le jour

c’est comme être enfermé
dans des enceintes
et personne sait
et faut faire peur à personne

pas dire que
quand je marche j’entends
mes os qui s’entrechoquent

que
quand je pleurs
c’est de l’eau remplie de cendres

que
quand je bois tout le temps
c’est pour piétiner celui qui frappe

quand une famille de souris
s’est installée dans ma chambre
que maman disait qu’il y avait personne
sous mon lit ou dans mes livres
que j’ai voulu percer des trous 
dans tous les murs
que j’écrivais des mots sous ma peau
que la beauté de l’été
me faisait hurler
que mes yeux tiraient mes vertèbres 

tout le monde a flippé

j’ai arrêter de flipper
quand j’ai eu 9 ans
que j’ai su que toutes les prises pouvaient prendre feu

Humus

L’humus sent si bon,
D’où lui vient ce parfum délicat ?
Des vieux troncs désagrégés, des insectes putrides, des excréments et des
cadavres d’animaux, des fougères et des écorces moisies ?
Par quel mystère décompose-t-on la pourriture en fragrances subtiles,
inimitables ? Par quelle magie extrait-on de la déliquescence du végétal et de ses
exsudats, l’essence et l’intensité du parfum incroyablement doux et vivant de
l’humus ?

J’aimerais grimer ma peau
De ce mélange spongieux et tourbé
Pour qu’il me nourrisse des pieds jusqu’à la tête
Faire corps avec la force de la terra preta


J’aimerais recouvrir ton âme
De cette alchimie olfactive
Pour qu’elle devienne litière fertile
Des sentiments qui s’ensauvagent, s’enracinent et prennent vie


J’aimerais imprégner nos êtres
De cette quintescence des sous-bois
Pour qu’ils s’accordent dans la viscosité de la résine
Où chaque respiration est régénérescence


Pénètre dans cet antre en putréfaction
Où coulent en notes de tête
Toutes les saisons des forêts
Neige, vent, soleil, papillon, lichen et chant de l’effraie


Enfonce-toi dans ce temple grouillant de vie
Où coulent en notes de cœur
Toutes les gouttes de pluie suspendues à chaque branche
Comme les larmes de joie d’une mère


Réfugie-toi dans cette cathédrale qui force le silence recueilli
Où coulent en notes de fond
Solennelle, toute l’énergie de la terre
Cœur et liber, sève et sang

Humus

Tout ce qui vibre
Rien qui se signale, rien qui se dérange, rien qui se dit
Un corps de granit ou de marbre, une roche polie, un façonné de cristal, comme un mirage oublié
Rien d’inutile, rien d’efficace, dans cet objet-poids posé au milieu de la ville
Rien de logique dans cet objet pesant dont le rapport à son environnement n’existe plus
Rien de perceptible, soulagement face à ce sens invisible, cette danse figée, ce geste figé, cette masse qui se regarde sans se laisser approcher
On ne récupère pas un objet qui se tait
On n’embrasse pas un être qui se tait
On ne comprend pas malgré elle une enquête qui se dérobe
Ne pas croire à la vérité
Ne pas essayer de vérifier l’absolu
Ne pas manger dans la main des statues
Ne pas retirer la mousse qui pousse dessus face nord
Ne pas imaginer que la moisissure ne sent pas
Rien n’est moins sûr que le sens d’une histoire quand dans mon regard ne danse pas une statue
Rien n’est moins essentiel quand le funambule avance, solide et fragile, face à son fil ténu
N’est-on pas avare de tendresse lorsqu’on habille l’inconnu de ses propres vêtements,
De sa propre peau
Des frissons de son cœur
Des bruits de ses torrents bien à soi
Est-ce que ça se souhaite, d’être d’accord avec ce qu’on voit ? Est-ce que ça existe seulement ?
Ne pas oublier que ce bloc taillé un jour par des mains vivantes est sorti ensuite au grand jour, a été posé à la vue du soleil, du vent, des eaux étranges et instables du ciel, proposé alors à tous nos yeux
Posé en vertu de l’urbanisme à des centres, des places, des carrefours, pour ne pas déranger les pieds vivants qui foulent les trottoirs, se frayant un chemin parmi des vélos devenus plus agressifs que des voitures

Qu’est-ce qui gît ?
Il n’y a pas que la mort qui nous trompe
Il n’y a pas que des figuiers qui remontent à la surface faisant fi du béton
Il n’y a pas que le béton qui tue
Il n’y a pas que le vent qui fouette nos regards et abîme nos yeux verts bleus et rouges
Il n’y a pas que le sang qui donne la vie
Ne pas consteller d’humilité nos yeux fait mal
Fait mal aux cheveux
Il n’y a rien à dire de vivant qui ne soit alors terminé
Il n’y a rien de grave à ça
Rien
C’est juste pour sourire au mieux
Ne pas souhaiter l’incompris
Ne pas souhaiter le maudit
Ne pas maudire parce que j’ai peur, parce que j’ai froid, parce que j’ai attendu une idée au coin d’une rue et qu’elle a failli
Ne plus fantasmer des trahisons là où simplement une pensée n’était pas intéressée à quitter son antre serti
Ne rien faire d’autre que regarder, sans jugement
Ne pas hésiter à tourner le dos aux monolithes, même cinq minutes seulement, pour respirer, sans morale
Rien à attendre d’une statue au coin d’une rue qui n’a pas vécu et autant vécu qu’un souvenir de chair et de fumée
Rien, et puis l’enlacer aussi, avant de tourner les talons

Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs

De la nature et du cœur 

Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme 

Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés

Aux terres 

À l’épuisement des sols et des cœurs

Tu ne consentiras jamais 

Aux guerres contre les peuples 

Contre les opprimés, les corps vulnérables 

Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et

Les lâches, ceux qui se taisent et font mal

Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent

Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant

Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante

Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur

Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché 

Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil

Tu ne dormiras pas sur les cendres grises 

Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine 

Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes

Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes

Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles 

Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront 

Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort

Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées 

Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie

Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil

Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.