Il se tient debout. Il est seul dans sa cabine de pilotage. Il tend son bras droit. Il pointe de sa main droite. Il prononce des mots. Toutes les minutes. S’il ne le fait pas, il ne se concentre pas sur sa tâche. Il peut faire une erreur. Il faut qu’il répète le geste, pendant tout le parcours, toutes les minutes.

Il est seul dans sa cabine de pilotage. Personne ne le surveille. Personne ne l’accompagne. Si le train était vide, s’il parcourait un désert ferroviaire, il le ferait quand même. Il répèterait ce geste, le bras droit pointé, le doigt pointé, le regard fixe, concentré. 

Shisa Kanko.

Pointage et appel.

Il pourrait aussi être sur le quai. Il pourrait aussi lever le bras, pointer le doigt, dire le mot.

Il pourrait être seul. Ou entouré d’une foule, silencieuse, qui glisserait autour de lui, de quai en quai. Le jour ou la nuit. L’hiver ou l’été. 

Par temps de pluie ou de vent.

Il serait là. 

De toute façon, ce qui compte, ce n’est pas le temps qu’il fait, ni la foule qui l’entoure, ni la saison, ni aucune autre circonstance qui peit sembler primordiale.

Ce qui compte, c’est le geste accompli parfaitement. Puis la parole dite précisément. 

L’ordre et l’harmonie qui arrangent le chaos, des éléments, des tsunamis, des tremblements de terre, des maisons de papier qui sont soufflées, des jardins de pierre qui sont inondés, des lanternes qui sont renversées. 

Shisa Kanko.

Il porte des gants blancs. Des gants immaculés. Ils dessinent des gestes simples, purs, essentiels, assurés. 

Il a le visage de ceux qui savent. Il pourrait avoir n’importe quel âge. Venir de n’importe quelle région. Il a un visage immémorial. Il est celui qui fait pendant que les autres passent.

Avant une représentation

Avant une représentation. 

C’est un lieu de création artistique, il y a des spectacles de danse, de poésie ou de théâtre, des expos et des marchés artisanaux, c’est un ancien cellier de champagne et c’est très beau. La pièce qui va se jouer est précédée d’une exposition à découvrir et d’une dégustation de soupe vietnamienne. C’est une pièce sur l’identité métisse franco-vietnamienne. Aux portes de la salle, il y a une table avec des photos de famille que chacun peut prendre et accrocher sur la scène. 

Une heure avant le début de la représentation.

Il ne sait pas quoi faire, s’il doit prendre un bol de soupe ou regarder l’exposition, il reste planté là. 

Il est âgé, il a juste envie de s’assoir, ça fait longtemps qu’il n’est pas sorti de chez lui, ses lunettes sont sales. 

Elles arrivent en force, quatre étudiantes, elles ont encore leurs sacs de cours, pas eu le temps de repasser chez elles, elles parlent fort, s’exclament en reconnaissant un pote sur une photo de l’exposition, quand elles passent, on sent leur odeur de jeunesse et de tabac.

Elles sont deux, elles se ressemblent, elles font les choses avec méthode, elles se font offrir un bol de soupe, et à pas précis, scrutent un à un les panneaux, la cartouche biographique, la photo, le code QR à scanner pour écouter l’entretien. 

Il voit mal, mais il sort tout le temps, il salue les personnes qu’il croit reconnaître, il est jovial, et on oublie qu’il a une canne blanche, pas son genre d’attirer la compassion, il a hâte que le spectacle commence.

Il joue dans la pièce, ça va bientôt être à lui, il regarde les visages, s’assure que la soupe est bien servie, que les portes sont ouvertes, il va et il vient.

Elle joue dans la pièce, elle reste un peu éloignée, est-ce que son chignon va tenir, la dernière fois, il s’est défait, est-ce que ses bracelets vont tinter lors de son monologue, c’est important qu’ils tintent, la dernière fois, personne ne les a remarqués 

Il joue dans la pièce, il va voir ses parents, c’est la première fois qu’ils viennent le voir, il ne sait pas s’il est content.

Elle a écrit une partie de la pièce, elle accueille les gens, elle en connaît beaucoup, elle salue, embrasse, serre la main, accompagne, sourit, elle a mal au ventre.

Il est à l’écart de tout, il regrette d’être venu, il a commandé un blablacar et s’inquiète de la durée de la pièce, ça aurait déjà dû commencer, on se croirait à un vernissage, il ne va pas aux vernissages, il imagine. 

Il y a ceux dont on ne sait pas s’ils étaient là. 

Il ya celles dont on se souviendra, elles sentent bon, elles crient fort, elles marchent comme d’autres défilent. 

Il y a les plus jeunes, qui ne vont jamais au théâtre, il y a les plus âgés, qui sortent partout et toujours, il y a les ni jeunes ni âgés, les entre-deux qui sont venus à plusieurs comme au cinéma ou au restaurant, il y a les théâtreux, ceux du Off et des Hors-les-murs, l’air blasé et le cœur battant.

Il regarde sa montre, il regarde les autres, il prend un micro, et ça commence.

Les mots papillons

Ils ont frappé à la  porte avec leur mains, sales. Ils nous ont bandé les yeux et nous ont emmenés au cimetière des vivants. Le hangar de la mort. Il faisait froid. Ils ont fait valser mon corps en éclats parce qu’ils ne parvenaient pas à extirper les mots de ma gorge. Ils ont pénétré ma bouche avec leurs mains, sales. Les mots se sont retournés, repliés, refusés, évadés, semblables à des papillons, des papillons de nuits. Les mots étaient libres, ils virevoltaient. En les retenant j’offrais un peu de liberté, derrière  chaque mot, chaque nom manquant, chaque silence, il y’avait une vie sauve. 

Ils ont tiré longtemps avec leurs doigts, sales. Ils m’ont cassé les dents mais les mots glissaient, insaisissables. Les mots papillons, les mots retenus avaient trouvé le chemin de la liberté.

Je me suis réveillée, dispersée en lambeaux aux quatre coins de la pièce.

J’ai voulu me trouver, me rassembler comme un puzzle, mais je ne voyais plus.

Mon corps découpé en petit bout, je me refusais à abandonner ne serait-ce qu’un centimètre de peau.

J’ai cherché ma tête et mes yeux avec les mains. Puis je me suis souvenue qu’ils me les avaient retirés lorsqu’ils t’avaient volé, arraché à mon ventre, puis à mes bras, en fouillant à l’intérieur de moi avec leurs mains, sales. 

Les cris de la veille déchiraient le silence.

Ils m’ont emmenée cette nuit-là pour étrangler ma voix et mon souffle. 

Ils ont tenté de couper ma langue et mes oreilles. Ils ont pris mon cœur avec leur mains, sales.

C’était la fin de la nuit et ce fut la nuit de la fin. Ils sont revenus au matin reprendre les morceaux épars de mon corps pour les jeter du haut d’un avion et les disperser dans le Rio de la Plata. Je n’étais déjà plus là à cette seconde, j’avais transpercé les murs, ce qui a survécu de moi était en train de naître dans une autre rue de Buenos Aires. C’était le 19 juillet 1976 dans les premiers mois de la guerre sale. Au plafond,  les papillons de nuit ont salué ma naissance.

Littérature étrangère

L’écrivain islandais s’attache à faire entendre le cœur battant de la vie sous la glace et le froid d’un monde hostile.
L’écrivain suisse épingle l’obscénité ambiante.
L’écrivaine libanaise donne voix à ces naufragés qui n’ont nulle part où aller.
La nouvelliste irlandaise peint le silence, et des personnages abîmés.
L’écrivain russe a un talent immense pour peindre des personnages dérisoires, attachants ou abjects.
L’écrivain basque publie le roman d’une éducation sentimentale, marquée par l’exil et les blessures.
L’écrivain catalan tisse une œuvre audacieuse et flamboyante où les passions humaines se heurtent aux tourments de l’Histoire.
L’écrivain anglais dresse un portrait émouvant de l’artiste et de ses contradictions.
L’écrivain colombien revisite ses années parmi les clandestins.
L’écrivain italien propose un autre regard sur la cité éternelle.
L’écrivain mexicain part sur les traces d’une dramaturgie cruelle.
L’écrivain américain dresse le portrait d’une humanité déracinée.

L’écrivain anglais multiplie les angles d’approche pour rendre le pouls du monde plus digne.
L’écrivain autrichien fait partager le rythme de ses dérivations.
L’écrivain berlinois propose le roman perturbant d’une révolte destructrice.
L’écrivain bosnien éprouve le destin de l’homme déraciné.
L’écrivain belge nous plonge dans un siècle sanglant, écho de ce qui se joue aujourd’hui dans le monde.
L’écrivain québécois publie un autoportrait désarmant.
La romancière brésilienne revisite le devoir de mémoire des années de dictature.
L’écrivain allemand fait le bilan de ses idéaux et de ses engagements.
L’écrivain anglais restitue avec sensualité l’âme étrusque.
L’écrivain québécois interroge la question complexe de l’exil politique.
L’écrivain argentin fait du récit un art de l’expansion.
L’écrivain belge dessine une épopée.
L’écrivain chilien explore ses mondes noirs et envoûtants.
L’écrivain espagnol bâtit une œuvre inclassable et d’une haute exigence.
La romancière autrichienne offre une somptueuse méditation sur le paradis perdu de l’enfance.
L’auteur argentin fait du parcours d’une rue le centre d’un monde de fiction.
L’écrivain allemand impose un roman sur le mal, la violence et les filiations.

L’écrivain américain clôt l’histoire violente de sa famille.
L’écrivain écossais prend date avec l’avenir du monde.
L’écrivain anglais refuse l’illusion de la fiction.
L’écrivain brésilien réussit un roman flamboyant.
L’écrivaine roumaine déploie un hymne à la femme.
La romancière argentine ausculte et met en pièce la famille.
L’écrivain argentin construit une étonnante machine à fictions.
Le romancier angolais invente une rébellion des favelas.
Le nouvelliste catalan s’amuse non sans gravité.
L’écrivain libanais dresse le portrait foisonnant d’une ville au miroir brisé.
L’écrivain portugais construit un roman qu’on lit en apnée dans une plongée vers l’âme humaine.
Le philosophe allemand se fait sourcier pour éclairer les à-côtés de l’Histoire.
Le romancier américain explore la nature originelle pour mieux toucher le cœur des hommes.
L’auteur écossais cristallise la folie d’une société soumise à la tyrannie de l’image.
L’écrivain argentin impose une écriture qui ouvre à des voyages intérieurs.
L’écrivain autrichien est un conteur hors pair et un créateur de personnages inoubliables.
L’écrivain espagnol investit le champ de la mémoire par des chemins improbables.
Le poète russe bâtit une œuvre-vie lumineuse et inépuisable.

Le raconteur d’histoires californien n’a de cesse de chercher à triompher de l’impossible.
L’écrivain majorquin se souvient de sa jeunesse.
L’écrivain argentin ouvre les portes d’un royaume labyrinthique.
L’écrivain napolitain façonne une œuvre âpre et lumineuse.
L’écrivain suisse use avec précision des outils narratifs pour capter son lecteur.
Le romancier catalan interroge le processus même de la création littéraire.
L’écrivain italien dresse un portrait saignant des hommes et du monde.
L’écrivain portugais bâtit une œuvre vertigineuse où s’entend battre le pouls des morts.
Le romancier autrichien offre un laboratoire d’observation du mal.
L’écrivain sud-africain revisite l’histoire du continent noir.
L’écrivain irlandais bâtit un roman envoûtant et oppressant.
Le nouvelliste américain rend visible ce qui nous est ordinaire.
L’écrivain argentin bâtit une œuvre romanesque aussi radicale que généreuse.
L’écrivain chilien fait de la fiction un purgatoire où tout est possible.
L’écrivain israélien charge l’expérience des pionniers d’un caractère qui lui est propre.
L’écrivain suisse fait de la promenade un art de vivre, en même temps que le modèle et la condition d’une prose aussi labyrinthique que bouleversante.
L’écrivain italien porte la parole grotesque des puissants.

L’écrivain mozambicain arpente les versants du rêve, de l’amour et du post-colonialisme.
L’écrivain norvégien réveille les noirceurs d’un passé encore présent.
L’écrivain polonais voyage aussi vers son propre passé.
L’écrivain québécois ressuscite des histoires déjà parues.
L’écrivain espagnol livre un combat contre la soumission et le nouvel ordre mondial.
L’essayiste belge redonne du lustre au pastiche.
La romancière portugaise porte la nostalgie d’une innocence perdue.
La romancière turque est l’auteure d’une œuvre singulière et profonde.
Le romancier slovène trouve dans l’écriture un moyen de dénoncer les abus du pouvoir.
L’auteur suisse écrit ses livres au gré des rues.
L’écrivain autrichien escorte une fois de plus ses morts, et les ressuscite.
L’écrivain irlandais esquisse une galerie de personnages hantés par la perte et le renoncement.
L’écrivain new-yorkais revisite le mythe de l’adolescence sacrifiée.
L’écrivain allemand parvient à donner des mots aux hommes défaits – mais survivants.
L’écrivain coréen poursuit sa quête spirituelle.
L’essayiste italien relit quelques chefs-d’œuvre du XIXe siècle.
L’écrivain suisse interroge le mythe de la terre d’asile.

L’écrivain anglais invente un nouveau théâtre.
L’écrivain corse plonge au cœur des ténèbres.
L’écrivain espagnol dénonce la surveillance généralisée de nos vies.
L’écrivain haïtien plonge dans les quartiers humbles de la ville.
L’écrivain portugais revient sur la guerre et invente un nouveau temps de la narration.
L’écrivain israélien rassemble les éclats de vie du survivant orphelin qu’il fut et demeure grâce à l’écriture.
L’écrivain italien fait de son œuvre l’objet d’un exercice baroque de détestation.

Connard boréal

Ce sera l’hiver 

Devant l’âtre d’un feu vidéo 

Ou peut être l’été

Ventilo + âme dans le dos 

Dans la touffeur d’un mardi 

Sous un ciel sapin grillé 

Tu ne voudras pas y croire 

L’autre aura arrêté tout cuit 

De respirer

Tu seras relâchée 

Les cils en barbelés 

Éloignant tes yeux bruns momie

De ce maintenant 

Où tu n’auras plus jamais 

Le temps 

De lui 

D’être 

De dire                          POURQUOI

De pardonner 

Tu colleras tes mains 

Sur le rebord de sa vie

Tu y chercheras

Les oiseaux les traces 

Du printemps 

Toujours absent            CONNARD

Tu as souvent pensé 

Qu’avaler du vert 

Ça t’ouvrirait un peu

Les boyaux le bide à l’air 

Mais les marques

Ont la couleur boréale

Du temps qui passe

Entre le dégel et la glace 

Elles ne se voient pas 

Ça ne se dit pas

Qu’il il il il il                   T’   A(S) FAIT ÇA

Tu seras là plantée 

Larmes cendrées 

Rouge à lèvrée

Du noir de sa suie 

Tu auras 

Six ongles de pieds

Déjà sous terre

En vigies-nature

De sa lente décomposition

Et dans le talkie-walkie

De ta sève éclatante 

Tu entendras 

Il est mort 

Disparu 

Effacé 

Toi tu vivras 

Tu auras une bouche

Pour crier

tout haut et vert 

Que pardonner

= impossible 

Tant qu’ils n’auront 

Pas compris

Que c’est aujourd’hui

Espace-Temps-Ici-Maintenant 

Qu’il faut casser

L’odieux bruit blanc

Le silence assourdissant 

Tu grandiras enfin 

Mains et épines tendues

Vers les nuages carbonneux

Tu seras immense et lourde

Un phare de chaire retrouvée 

Dans la tempête de ton monde 

Tu seras une forteresse

De fleurs d’eau de sang

Il sera loin le temps 

Des années sans printemps 

Où il était là 

Où ils ne comprenaient pas 

Ces ils n’existeront plus 

Avalés par le monde nouveau 

Dont tu seras l’un et l’une 

D’un peuple taïga tropicale 

Fait de briques et de chocs 

De ciels d’aubépines roses

Et d’amours pleines et justes

Garde-espoir ce soir pétard

TA PAROLE EST EN CHEMIN

Une chaîne de montagnes

Il y a celle qui ensorcèle pour tutoyer le ciel.
Celle qui reste sur terre, un destin bien ancré dans sa chair.
Il y a celle qui dessine des courbes, en glissant sur la neige. Celle qui côtoie

l’aiguille, pour s’enfuir.

Il y a celle qui est volcanique, sans triche. Celle qui réchauffe les coeurs, sans peur.

Il y a celle qui dévisse, sans vices.

Celles qui rêvent lentement, pour éviter l’éboulement.
Il y a celle qui est reine, sans tenir les rênes.

Celles qui soutiennent doucement, pour éviter l’effondrement.

Il y a celle qu’on ne voit qu’à la lumière de la lune, lointaine perspective. Celles qui

cachent leurs ombres dans leurs songes.

Un ciel clair

Un cumulus qui touche l’horizon

Pour bien gravir les nuages mieux vaut apprendre avec un cumulus un seul d’abord assez gros, assez dessiné,

S’entraîner dans un ciel clair et transmettre à l’enfant

Je tiens la main de l’enfant Il a la bouche grenadine et son parfum qui s’échappe dans le ciel clair

Nous levons le pied, ensemble il m’imite et le posons un peu plus loin, un peu plus haut

Ce n’est pas très différent de monter un escalier

C’est juste plus approximatif

Le pied tâtonne pour trouver la dureté sous la surface molle puis prend appui, l’autre se lève alors à son tour mouvement itératif

La main de l’enfant serre la mienne Je serre la sienne pour trouver la dureté sous la surface molle

Étape par étape, nous montons

Les sons s’amenuisent, le bruit du monde s’éteint

Juste mon souffle et le souffle de l’enfant qui font danser l’édifice

Juste nous deux, qui progressons, ensemble

Nous deux liés, loin du bruit du monde.

En bord de jardin, assise sur un banc, il y a celle, isolée, qui n’a jamais cru que ça arriverait. Jamais vraiment. Qui a quand même choisi sa robe avec attention, blanche aussi, par provocation. Et qui s’est dit qu’elle serait celle qui se lèverait à l’église pour s’opposer, mais ne l’a pas fait.
Debout, à côté du buffet, il y a celui qui est venu manger gratos. Il est debout parce qu’il n’a pas de table, parce qu’il n’est pas invité, et, à côté de lui, il y a son pote qui glousse en disant : « C’est bien dans Les Valseuses que les mecs s’invitent à un mariage, non ? »
À chaque table, il y a des groupes, rangés dans les bonnes cases. Les mariages ne sont pas faits pour mélanger, juste pour arranger les mélanges.

Les amis. On a mis ceux de Mademoidame avec ceux de Monsieur. Et là, il y a celle qui a attrapé le bouquet de la mariée, qui avait déjà les joues roses d’excitation : elle serait la suivante ! et qui se laisse courtiser d’un pied opportuniste qui profite de son trouble et de son ébriété pour lui faire des avances. Il y a le propriétaire du pied qui a retiré son alliance pour ne rater aucune occasion et le complice goguenard qui se gausse en silence de la dinde qui finira farcie dans un massif de buis.
La famille. Les parents et beaux-parents, les frères et sœurs, et, aux tables adjacentes, les tantes et les oncles, les cousins et cousines. Le père de Monsieur à côté de la mère de Mademoidame la regarde avec indifférence et ses questions affichent une curiosité factice. La mère de Mademoidame, elle, n’ose pas le regarder. Cet homme l’impressionne. Les mariages font parfois s’entrechoquer des mondes.
Les élus. Mademoidame, les yeux plongés dans ceux de Monsieur, le sourire rivé au pupilles. Monsieur, l’air béat, très en verve, en rire, la ressert de champagne, la resserre dans ses bras et la soulève pour l’emmener sur la piste de danse.
Sur la piste de danse une fillette se trémousse, un nœud rose dans le dos de sa robe d’ivoire.

J’ai été invisible. Longtemps. Enfant taiseuse, discrète, disciplinée. De celles que l’on
oublie.
Je suis devenue sauvage. J’ai perdu le lustre de l’obéissance, ma douceur, développé
mes aspérités.
Étonnamment, j’étais née polie, je suis devenue brute.

– Tu ne te souviens pas de moi ?

– Non.

– Nous étions meilleures amies…

En terminale, retrouver ses marques auprès de ceux qui ont compté… Découvrir
l’absence d’empreinte laissée.
J’ai été naïve.
Je suis devenue lucide, sans pitié, sans regret à couper les amarres.
J’étais partie de force, souvent. Je me suis mise à partir de gré. Chercher la forêt, la
terre, la montagne. Courir en montagne. Me cacher dans les abris sous roche, me
couvrir de feuillages. Chasser.
J’ai été invisible.
J’ai choisi de le devenir. Je suis devenue invisible.

Annonce

Vend terrain
atopique, atypique

d’une certaine surface
plane
mais pas seulement
courbe
grenue
(ci-joint une liste d’adjectifs
non exhaustive
dans laquelle piocher
les qualificatifs les plus appropriés
selon vous)

pour raison
inavouable

si cela vous intéresse
adressez un courrier
une lettre
anonyme
(vous pouvez découper les caractères
dans ce journal même
où l’annonce paraît)
à l’adresse
non indiquée
ci-dessous