Sa tristesse est absence de désir. Quelque chose manque. Elle ne sait pas ce que c’est. Il y a un fond d’âme obscur, une lassitude profonde à tout. Voilà l’état.
Et puis alors, lorsqu’elle rencontre l’autre, cette tristesse est légèrement effacée, nuancée, par l’amour pour la totale nouveauté qu’est chaque apparition de l’autre, même si souvent, elle est déçue et que la nouveauté s’efface devant la banalité, l’autre n’ayant pas vraiment accompli le chemin vers lui-même, se dit-elle, et la tristesse reprend de plus belle.
Dans cette tristesse il y a un amour qui se marie bien avec elle : on peut être triste d’aimer, triste de ce que l’on aime, ou parce qu’on aime tellement et qu’on perdra, qu’on a déjà perdu.
Mais cet amour là, il n’est pas si grand, se dit-elle, car il croit perdre. Le véritable amour sait qu’il ne perdra pas et il ne peut pas contenir la tristesse. Il s’échappe à elle, il est bien au-delà. Mais qui a ce grand amour ?
Elle parfois, rarement. Très rarement.
Elle le sait déjà maintenant, elle voyagera dans le temps cette tristesse là, elle changera de forme c’est certain, elle pourra devenir tristesse-colère devant le monde qui brûle et ceux qui ne veulent pas voir, ou encore tristesse-ennui, tristesse-mépris, tristesse-angoisse… Et même parfois, elle disparaîtra complètement la tristesse, quand elle sera touchée par la grâce, dans la joie pure, mais cela est rare. Il faut qu’elle soit touchée par le désir, et alors elle s’en ira, la tristesse, par le désir et la certitude de devoir faire ce qu’elle fait. Alors l’âme ne sera plus dilettante.

Quand nous parlions d’un seul langage

Je suis le premier homme. Je ne sais si je suis une bénédiction ou une aberration. Je ne peux supporter d’être seul alors je me tourne vers mon père pour en appeler au féminin. Mais cette autre, sa présence me gêne autant qu’elle me rassure. Surtout quand elle porte ce regard là sur moi. Elle me dévisage, elle tente de me deviner. La couche sur laquelle elle est assise m’invite à me rapprocher, elle semble douillette et hospitalière. Ses pieds caressent les bouclettes du tapis, onctueuses. Je ne sais pas si elle veut faire de moi son quatre-heures, son amant ou bien son chien. Je voudrais m’allonger là, à même le sol, entre ses jambes, sentir le moelleux du tapis, la douceur de la laine. Elle me calmerait, étendu je ne pourrais plus tomber, je redeviendrais enfant.
Elle me transporterait en arrière, dans ce monde où les mots n’étaient encore que des sons, où ils ne signifiaient encore rien d’autre qu’un bain apaisant de langage, mélange de voyelles, de consonnes, d’accents et de tonalités – témoins d’une présence – paisible mélopée des berceuses qui adoucissent les premières nuits et les premiers émois d’une vie. Ses mains seraient chaudes, sa voix serait lumière, fil conducteur dans le chaos du monde. Au creux de ses bras, je pourrais tout entendre, tout dire, tout regarder d’un autre oeil. Apercevoir ce lieu chaleureux d’où nous fumes chassés, retrouver ce moment où nos corps, forgés dans l’innocence, ne réclamaient rien d’autre qu’un peu de compagnie, alter ego familier. Pas besoin de se cacher : ni secret, ni peur, ni honte – intimité non intimidante, le péché n’était pas encore inscrit dans notre chair. Depuis, le trouble s’est insinué, une impalpable perfidie règne : les mots sont devenus malentendus, les silences vides, les coeurs mous et ce qu’on a gardé en nous de ciel s’immisce entre les êtres, semblable à un impénétrable nuage, surface vaporeuse – abîme toujours – infranchissable.

On a le temps posé
sur l’étagère de la cuisine
tu attends
dans la langueur de l’été
on s’égare on t’oublie


à la lumière crue du matin
tu attends tremblant

affaibli à l’agonie
tu attends


et puis on se souvient
deux mains désolées t’emportent
il est grand temps
deux mains creusent ta place
dans la croûte de terre
tout près du thym


il suffit pourtant de presque rien
un peu d’eau de paille chaque jour
pour que ton pouls batte à nouveau
dans ce petit bout de jardin


deux mains t’espèrent attendent
l’élancement vers la lumière


il suffit pourtant de presque rien


caresser tes joues prendre soin
pour que ton corps se relève
courageux vaillant
basilic

Aimer ou être aimé. Tu aurais 8 ans, tu ferais la ploum. Tu aurais déjà du mal à choisir entre Michael Jackson qui vend des chewing-gums (wtf) ou ce cochon qui pendu au plafond (wtf 2) pondrait des oeufs (wtf 3). C’est toujours mieux que la marguerite qui te fait courir le risque qu’on t’aime « pas du tout ».
Aimer c’est mieux que d’être aimé, askip. Ça dit ça dans un chanson, ça dit ça dans la bouche de ta mère (qui en connaît un rayon). C’est comme le bien et le mal, le blanc et le noir, toi et le reste du monde, c’est toujours difficile de trancher entre les deux. Comme trancher dans le vif du poulet rôti, cuisse ou blanc ? Encore une question de choix.
Tu imagines un angelot genre Renaissance italienne, tout joufflu, boucles blondes, lèvres roses, vagues ailes au dos, qui t’expliquerait par la voix de l’un et de l’autre. Il mimerait, mimiques et voix trafiquées à l’appui.

– être aimé c’est être chouchouté, caressé, c’est être assuré que quelqu’un pense à toi. Être aimé, est-ce que tu as besoin de faire un effort pour ça ? Non tu n’y es pour rien. Tu te laisses faire. Tu n’as même pas besoin d’aimer en retour. C’est tout bénef.

– aimer non plus tu n’y es pour rien, ça te vient comme ça, et ce n’est pas un effort, c’est un état. Un état supérieur. C’est une grâce. Et puis être aimé c’est espérer de l’autre alors qu’aimer c’est donner sans rien attendre en échange, c’est avoir le cœur gonflé tout le temps. Crois-moi, je m’y connais en amour.
Toi, tu sais qu’entre les deux flotte un voile opaque, un nuage de fumée, qui fait que tu ne sais jamais si l’herbe est réellement plus verte d’un côté ou de l’autre.

Rouge/ Blanc

Blanc culmine élabore
Rouge approche efforce
Blanc empile observe
Rouge fouille fulmine
Blanc se confond avec la neige
Rouge y meurt
Rouge a peint le coeur des animaux
Blanc celui des nuages
Rouge n’ausculte met le feu pour toute réponse
Blanc patiente
Bruit blanc
Rouge colère
Un jour Blanc et Rouge s’épousent et voient la vie en rose.

Et moi, laboureur, je célèbre la joie de la perpétuelle moisson,

Et toute semaille contribue à l’espoir du Renouveau,

Et le Renouveau c’est se rapprocher de la Connaissance,

Et la Connaissance c’est un Travail précis sur soi et autrui,

Et le Travail c’est un choix exigeant,

Et l’Exigence c’est une réflexion sur le Bien,

Et le Bien c’est ma voie, c’est ma vie.

Et moi l’agnostique de la ville, j’ai horreur de ta Terre,

Et ta Terre c’est l’asservissement monotone,

Et l’Asservissement c’est être prisonnier de la Nature

Et la Nature c’est trop Imprévisible,

Et l’Imprévisible c’est l’angoisse de ne pouvoir bruler ta Vie

Et ta Vie c’est jouir sans te torturer l’Esprit,

Et l’Esprit c’est une invention pour t’empêcher de vivre à ta guise.

On les voit arriver de loin, les cris, ils soulèvent une brume mauvaise comme poussières sous sabots de colères. Ils cavalcadent, s’avancent aux grands pas de leurs couleurs vives. Ivres de phrases, de slogans et de discours, ils envahissent tout l’espace ; s’imposent dans la nécessaire violence de leurs révoltes. Des mots, ils font des murs, ils font des armes qui en brisent d’autres. Ils hurlent, vocifèrent, revendiquent et laissent derrière eux des tables rases où gisent les restes de ce qu’on taisait, avant.

On le décèle dans les failles, les brisures, les débris, le silence. C’est un calme qui précède ou qui suit un grand vent, un souffle qu’on suspend ou reprend. Il s’infiltre comme un écho dans des ciels trop vastes, comme un geste qu’on retient pour ne pas qu’il frappe ; il occupe les lieux dans leurs creux. Des mots qui blessent, il fait onguent ; des cris colères, il casse les marges. Il ouvre un temps de prudence et d’intuition, et laisse derrière lui des chambres fragiles où rêve le monde qu’on voulait, avant.
On les écrit parfois sur une même portée, les silences et les cris. Une clé d’ut ou de sol les tresse sur les bords d’un même élan, une bouche aux lèvres meurtries en frotte parfois les cordes au fond d’une même gorge. Ils tonnent ensemble dans les mêmes poitrines, s’interrompent aux mêmes tournants ; on les chante parfois partisans, les cris et leurs silences.

La cérémonie du Tout est Là.

Solennelle, retentissante, La voix dit : « Tout est Là! »

L’oreille entend et se rend à l’évidence.

Une pensée répond : « Oui, ce n’est pas faut… »

L’écho de la voix résonne… : « Tout est Là! »

La tête s’incline, se soumet.

Les yeux observent : les meubles, table, chaises, lunettes, papiers, ordinateurs. Les murs, les fenêtres, arbres, immeubles, ciel…

Oui Tout est là, ce n’est pas faut. C’est vrai alors… c’est simple.

Les entrailles se rebiffent : « Pas possible! Pas possible que cela soit si simple ! »

Les émotions viennent d’ailleurs, elles se présentent sans être invitées…

Il y a donc un ailleurs que Là ! Ah ah!

La pensée duelle s’active, s’en donne à coeur joie : Oui mais les émotions apparaissent dans cet instant là donc Tout est bien là à sa juste place… l’ailleurs est imaginaire pas réel… blabla blabla…

La cognition dans sa pleine raison d’être fait surchauffer le cerveau qui rend l’âme.

STOP! Revenons en au « Tout est Là! »…

La voix a bien résonné dans la tête.

Restons en là, c’est simple, les objets, le corps, l’environnement, le calme.

Merci

Quelques passants attendent le couchant avec ferveur.
Observera-t-elle le spectacle elle aussi ?
Au pied du grand bloc de pierre, seule ombre du paysage, elle attend.
Elle se dit : « ces gens ont de la chance. »
Elle veut saisir la sienne.
Ses jambes dénudées font des allées et venues pendant que ses poumons se concentrent pour inspirer l’air chaud.
Elle est en vie. Elle voudrait exister.
Elle se souvient d’avant. A quel point tout était doux.
Le soleil et son corps sont en feu.
C’est l’heure.

Au départ un élégant monticule bicolore sorti tout droit de la machine.

Après une pression maitrisée de la main du vendeur, la glace, propulsée dans le cornet,

se tient droite encore, comme un clocher tors.

Très vite, le sommet est pompé par une bouche gourmande et impatiente.

Les coups de langue répétés contentent le suceur qui transforme petit à petit la flèche en dôme.

Il unifie les bords et veille à ralentir l’écoulement de la crème.

Le mamelon s’arrondit, les couleurs de mêlent, la calotte rapetisse et le cornet perd de son étanchéité.

Tu lèches jusqu’au trognon, tu en as plein les mains

Et tu vas jusqu’au bout,

Jusqu’au bout rassasié et comblé.