Il fait nuit, tu n’as pas allumé la lumière. Il te manque, tu ne veux pas voir qu’il est absent.
Tu avances dans le couloir, à tâtons. Mur de droite sous la main droite comme une immense rampe plate que tu suis. Une palissade. Ta maison s’est muée en un labyrinthe. Tu cherches la faille, la sortie.
Là, tout à coup, sous ta main la trace d’une boursouflure, une cloque traversée d’une ligne accidentée. Tes doigts la détourent, s’interrogent, il n’y a rien de tel sur ton mur. L’angoisse. La mer qui monte dans ton gosier.
À cet instant, tu sais combien tu es fragile, vulnérable… seule. Tu as peur parce que tu es seule. Tu as peur parce que si le mur ouvre la bouche – c’est bien la bouche du mur cette boursouflure, cette plaie que tu sens s’animer sous tes doigts – si le mur ouvre la bouche, personne ne sera là pour le voir t’engloutir.
Tu fais le vide dans ta tête, tu dois te ressaisir. Tu inspires. Tu souffles. Tu inspires. Tu souffles. Tu dois te trouver à trois mètres de la porte de la salle de bain. Tu seras à la salle de bains dans trois mètres à peine. Tu pousseras la porte et là, par la fenêtre, la lune t’aidera à y voir plus clair. Tu ouvriras le robinet, te mouilleras le visage pour camoufler tes larmes… voilà, dans trois mètres à peine, ça ira.
Marseille
Et tu t’es éloigné quand ça a commencé. Tu t’es éloigné et tu n’as plus parlé. La grande ville ne l’a pas remarqué, tu y es revenu quelques fois. Un ou deux jours pas plus, par peur peut-être de retomber. Tu as été heureux là-bas tu disais, mais l’arrivée de l’enfant, l’appartement trop petit pour trois, maintenant, fini ton grand voyage, on arrête de déconner, retour auprès des proches, de l’autre côté du pays.
C’est toi qui les aide maintenant qu’ils sont vieux. Tu ne regrettes pas ton choix, dans tous les cas tu l’aurais fait, partir, mieux valait il y a quinze ans, quand t’étais jeune.
Maintenant tu t’en fous de tout ça, les villes se ressemblent. Là-bas il faisait trop chaud, ça te rendait malade, ici ça fait campagne, ça te rend triste.
Partout tu te sens seul, maintenant t’essaie même plus les relations, les femmes, toutes se ressemblent. Avant tu supportais une capricieuse, ça t’enfermait, maintenant tu habites avec une folle et ça t’enferme encore.
Tu as été, dès tes trois ans, quelqu’un d’anéanti et tu es maintenant toujours brisé en mille morceaux. Tu as guetté sur le toit, adolescent, le signe d’un espoir et tu connais maintenant la déception des nuits d’attente.
Les journées passent et tu continues ce que tu as toujours fait, subir leur lent défilement.
Die Bachen lesen ein buch
A trois,
Tu vas arrêter. Pinailler sur n’importe quoi, tu vas arrêter.
Ta bouche, tu ne vas plus l’ouvrir, elle sera fermée
Et ta soit disant brûlure dans le ventre pour moi, tu vas l’éteindre.
Sans adresse, sans verbe, tu ne me verras plus, je ne suis plus dans la grande existence.
Et ensuite,
Tu partiras en Allemagne, à Berlin, où tu veux.
Tu n’auras plus d’amour pour moi, tu n’y penseras pas, ça n’est jamais arrivé.
Les attentes et les grands sentiments, la toute-puissance et l’enfermement. L’enfermement.
Tout ça n’aura jamais eu lieu. Tu partiras en Allemagne peinard, et je partirai sans coup,
tranquille.
Bloc 7
J’enfile des gants jetables, entre dans le bloc, l’opération a eu lieu, des morceaux sur le sol.
Je t’ai vu par la porte, je ne t’ai pas souri, tu étais sous anesthésie.
Je commence par les surfaces, nettoie les tuyaux des machines, du produit pour la Bétadine,
de l’eau chaude pour la graisse.
Je ne te connais pas, tu es un patient, ils t’ont amputé la jambe.
Je ne change pas de gant, prends le balais, trois bandeaux, je poursuis par le sol. Des bouts
d’os et fils de suture, des restes de toi sur mes pompes.
Et je porte avec moi l’odeur de ton sang.
Le sol est lavé.
Et je porte avec moi le poids de ta jambe.
Je transporte la jambe dans le bac à poubelle, j’ai gardé les gants, l’odeur de ton sang partout.
J’ouvre le grand container, le sac en plastique menace de percer et te jette à l’oubli. J’enlève
mes gants, change de charlotte et de blouse, l’odeur de ton sang partout.
Il faudrait me passer au Kärcher chaque fois que je te quitte, pour éviter que le soir, chaque
fois que je te quitte, te retrouve et te cherche, l’odeur de ton sang, traque et renifle, des
poignets jusqu’aux coudes, des coudes aux poignets, l’odeur de ton sang.
J’aurais beau me laver, mettre des gants une charlotte, respecter le protocole entier de
nettoyage, rien n’enlèvera.
Des insomnies de Bétadine et des réveils au goût de fer.
Des ongles
Il y a ceux qui ont les ongles longs et ceux qui ont les ongles courts
Il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas.
Celle qui ne peut s’empêcher de les mettre à la bouche, c’est dégueulasse, tu t’es lavé les
mains en rentrant.
Celui qui a les doigts tellement rongés qu’à chaque faux mouvement ça saigne, c’est sale, tu
devrais mettre un pansement.
Et puis il y celle qui sait toujours tout sur ce que les autres devraient faire pour aller mieux,
Celui qui explique, qui soutient que là, non, pas comme ça.
Et l’autre qui se rajoute sans être invité, lui aussi a son mot à dire, son explication.
Un dernier se permet d’ajouter de l’eau au moulin, pour l’échange voyez, la beauté de la
réflexion commune.
Alors celle qui se bouffe les ongles continue de se les ronger
Celui qui saigne des doigts, continue d’avoir mal
Et pourtant tous sont ensemble.
Chaque matin chaque après-midi chaque soir
à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
Il fait ça.
Il se lève du banc
pose le sac en plastique sur le banc bien au milieu
fait le tour du banc dans un sens
fait le tour du banc dans l’autre sens
s’assied à côté du sac en plastique
et le vide en posant toutes ses affaires sur le banc
toutes ses affaires une à une toujours dans le même ordre
à la même place sur le banc
il les regarde
il vérifie.
Puis il les remet dans le sac en plastique
une à une toujours dans le même ordre
il repose le sac en plastique par terre
il se lève du banc
fait le tour dans un sens puis dans l’autre
toujours le même sens en premier
se rassied sur le banc.
Chaque matin chaque après-midi chaque soir
exactement à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
Ses affaires toujours les mêmes depuis toujours
il les place
toujours à la même place sur le banc
le journal daté du 16 juillet 1986 – le petit bouddha écaillé – la bouteille en plastique avec
l’eau bénite de Lourdes – le carnet avec les noms les adresses les téléphones – le
couteau suisse qui n’a plus de lame – la manche en tricot rouge – la petite poupée
dans cet ordre-là toujours
sur le banc
puis retour dans le sac plastique.
Il fait ça.
Il regarde bien chaque objet
sa place sur le banc
il vérifie
à la même heure exactement bien qu’il n’ait pas l’heure
trois fois par jour
en toute saison.
Il ne regarde pas autre chose
les gens qui en marchant s’écartent un peu du banc
les enfants qui montrent du doigt et qu’on tire par le bras
ceux qui ne dévient pas de leur route parce qu’ils le connaissent depuis longtemps
ils l’appellent le vieux fou mais il ne le sait pas
il ne les regarde pas.
Il sait seulement qu’il doit faire ça
ses affaires
vérifier
le tour du banc dans un sens
le tour du banc dans l’autre sens
toujours le même sens en premier
et se rasseoir.
La foule végétale
Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.
Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les
entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles,
disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs
griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les
gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure
de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour
capturer la bonne fortune.
Elle masse ses chaussons pour préparer les synapses. Une performance meilleure qu’une gorgée d’eau. Le soleil abouti sur la peau comme une vieille mère. Un relent dans le mouvement, des syllabes qui peinent à sortir. Dans le placard, les petites chemises sont pliées comme nos années perdues. Des souvenirs poussent entre eux, sans qu’on y prenne garde. Tu peux goûter les épis de blé, sans arrêter les interrogations qui fourmillent dans tes bras, tes orteils, tes cils. La voix est vide, ses notes sont les vêtements que l’on perd lorsqu’on quitte la mémoire des gens. La voix a sa propre trajectoire dans notre vie. Déroutes, absences, et humeurs tracent les rebonds de nos connaissances. Dormir à la cime des arbres doit ressembler à la manière dont un enfant naît dans l’eau. Le vent tisse sa toile invisible sous les cheveux, sous les tissus pour nous rappeler au monde. Qu’est-ce qui fait pencher le pommier ? Le poids de l’attente, le vent des danses contraires ? Parvenir à saisir la chute, c’est redoubler d’amour à chaque instant de perte.
à présent
À présent,
tu marches
tu ne sais pas vers où aller
tu marches
simplement
sans t’arrêter
tu tâtonnes tu cherches
le mot juste l’endroit
la place où tu peux doucement te laisser glisser, suivre
le flux le courant
là où ça te mène là où ça te porte
là où tu pourras simplement
te laisser couler
dériver
tu tâtonnes
tu cherches à te rappeler
tes poches sont pleines mais tu ne sais pas de quoi
tu marches
persuadée que la répétition raconte
que la répétition révèle
que de la répétition pousse
autre chose
quelque chose
quelque chose d’autre
de toi
alors tu marches tu marches tu marches
tu suis cet élan
tu suis l’impulsion le mouvement flou du geste
le balbutiement, tu suis
cette envie farouche le décalage
un pas de côté un côté tout court un côté sous-côté
un côté bien droit même si un peu tordu
tiens il en vient un autre là
de guingois c’est peut-être ça
qui l’a dit déjà ?
tu marches
pour marcher,
pour cette torpeur pétillante
cette pointe dans le ventre
ce cri qui jaillit
quand ça rit
à l’intérieur de toi
quand tu écris aussi
ça rit
à l’intérieur de toi
quand ça se fiche de l’ordre des mots de l’ordre des phrases
quand ça se fiche du sens
quand ça parle quand ça bruisse quand ça vibre
quand ça jaillit
Alors tu te laisses glisser
tu laisses
glisser
ce qui dans ton ventre dérive
tracera
un sillon un sentier
un chemin
tu voudras voguer à contre-courant
pour sentir le courant
pour t’y laisser glisser
à nouveau
comme une enfant
tu défieras la pesanteur
tu courberas
le point la ligne
tout ce qui a fait ton regard
même le vocabulaire
tu apprendras à désapprendre
tu parleras dans des langues que tu croyais connaître
mais tu ne reconnaîtras pas
ces mots bancroches qui s’échapperont de toi
ce sera
comme un premier cri
comme un premier pas
qui s’avance sans savoir
juste parce que c’est
là
conne – ctée
une – fais chier
deux – c’est quoi ce bordel
au bout de trois ta sérénité s’évanouit
impatience
ton attention captive
est désorientée
tu loues tes neurones
comme pour t’isoler
survoler liker scroller
connectivité prise au piège
ton emprise révélée
par un défaut de réseau
te voilà enfermée dans ta bulle
quand
tu ronges la frustration
tu ranges l’écran bleu
sans pouvoir te mettre au vert
tu maudis la technologie
avant de
contempler ton addiction
tu recommences tu rebootes
tu préfères t’acharner
tu fais défaut de toute ton humanité
tu recommences encore
au service de ton sentiment hyper connecté
dont tu as besoin
tu boues du bout des doigts
tu te sens hyper conne
tu te mens finalement
devant un foutu de coucher de soleil