Cortège

celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
celle qui a commis l’adultère
celle qui est née bâtarde
celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive, sans le sous
celle qui est née quatrième, fille, après trois autres filles
celle a qui sa famille manque
celle qui a cru la parole du livre
celle qui a vu
celle qui a entendu
celle qui a su
celle qui a répété par cœur durant des heures
celle qui s’est cherchée une place
celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
celle que les hommes terrorisent
celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
celle qui aimait chanter
celle qui ne voulait plus avoir à parler
celle dont personne ne voulait
celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
celle qui prie
celle qui pleure
celle qui doute
celle qui meurt
celle qui a dit oui
celle qui dit non
celle qui a prononcé ses vœux
celle à qui on les a arrachés
celle qui blasphème entre ses dents
celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
celle qui était sous emprise
celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
celle qui fera carrière, deviendra supérieure
celle qui tente de se révolter
celle a qui on demande de se couper les ongles
celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
celle a qui on fait prendre des douches froides
celle qu’on attache à son lit
celle qui se suicide
celle qui crie la nuit
celle qui rêve de caresses
celle qui dessine des robes
celle qui s’imagine avec des bijoux
celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
celle qui serre très fort sa croix
celle qui regrette son prénom d’enfant
celles qui siècle après siècle forme un cortège de femmes
appelées sœurs
furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
sœurs

La foule

Il y a d’abord moi
Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
honteuse, angoissée, douloureuse
Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
plus vraiment moi
Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
et actes de torture etc etc
Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
celle du petit garçon violé par son père
Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
s’échappe des sanglots silencieux
Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
qu’abus
Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
grand-mère, c’est bien un viol
Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
coloniser, nous gâcher la fête
Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent

Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
inaudible, moi
Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
Il y a celle qui a été violée par son frère
Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
demandait de faire pareil
Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
contre les images envahissantes et les flashs
Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie

Picotement sous les pieds
en cet instant tu n’es nulle part
au centre de ta peau
Tu perçois le vert qui glisse depuis la fenêtre
tu sens sous les doigts la couleur du papier
des cloches au loin te parviennent
on entend que l’heure est venue
c’est maintenant
là où tu es déjà

Tu respires un peu plus large
tu ouvres quelque part au creux de toi
un passage
Tu sens combien ton ventre est souple
ta nuque s’allège
Si tu le voulais, tes bras s’élèveraient
et tu pourrais même t’envoler
Pour le moment tu es là sur ta chaise
chaque parcelle de peau est à sa place
rien ne bouge mais tu es en
métamorphose

Tu gardes les paupières en ta maison
tu relâches encore un peu les étaux
qui enserrent ta mémoire
Laisse passer les bribes qui reviennent
tu accueilleras toutes les visions
elles parlent depuis avant toi
attendent de traverser
de devenir forme et horizon

Tu sens comme les nuages t’entourent
au sol, tes deux pieds à plat
l’élancement au-delà des lignes
composites tu empruntes déjà
Ressens comme les trames changent dedans-dehors
tu es autre et pourtant ton visage
est le même
un battement de temps et tout est à nouveau possible
de l’herbe a poussé entre tes orteils

Doucement tu pourras ouvrir les yeux
si le moment textile s’achève
quand l’autre aura pris la place que tu
lui laisseras
Tu pousseras la porte
inviteras un nouveau souffle
à l’intérieur, regarde comme ce paysage est grand
tu l’as déjà dessiné dans le moindre
de tes organes
c’est sillonné de tes veines
tes yeux n’en finissent pas
Tu les ouvriras en dedans
commence le voyage.

La nostalgie

1- Les autres

Transposé hors du présent, tu t’enivres des images d’un ailleurs aux contours flous. Brumeux comme les flots de paroles qui t’entoures, et tu regardes autour de toi le groupe et tu n’y comprends rien. Les rires et les bons mots fusent, la communauté est en place depuis déjà quelques jours alors on rebondit sur la boutade d’hier, la gaffe de l’autre soir. Les verres s’entrechoquent et dans ta bouche la saveur de jours finis, de soleils couchés en d’autres lieux. Tu souris mais garde en tête le soucis du souvenir.

2- Un autre sentiment

Son allure, son visage même avait changé, il fallait y revenir plusieurs fois avant d’y retrouver quelque chose de l’enfance. Elle se tenait là, sur le quai de la gare, grande comme tu aurais pu imaginer qu’elle le devienne. Et c’est timidement que vous vous saluez comme si ces longues heures partagées de l’enfance n’avaient pas vraiment existé. Dans le trajet qui vous menait à la plage vous avez échangé quelques banalités. Pratiquiez-vous encore les mêmes activités qu’à l’époque, aviez-vous les mêmes goûts. Au troisième arrêt tu remarquais qu’un seul des ongles de ses mains demeurait rongés jusqu’au sang. Mais, lorsque vous interrogiez le passé vous n’aviez pas gardé tout à fait les mêmes souvenirs. Quelque part dans le temps l’amitié s’était diluée.

3- Dans le temps

La nostalgie c’est comme le wagon accroché juste à l’arrière du présent. C’est là tout le temps, ça te dit qu’avant c’était mieux, que tout aurait été différent si… Qu’une autre vie était possible, mais voilà, des choix, des minutes dont on néglige l’importance, deux mots de trop ou de moins. Comment savoir quand tout a basculé lorsque l’on ne se retourne pas. Les images donc on se souvient sont les plus fortes, la nostalgie est bien cruelle envers l’ennui, elle ne lui laisse pas de place.

Rien au menu

On la dévore du regard mais elle ne passera plus à table. Elle refuse désormais de déguster comme elle en avait pris l’habitude, en serrant les dents. Elle ne se laissera plus mitonner. Elle ne veut plus être mangée ni même grignotée. Jusque là, elle avait accepté de se laisser entamer, par les deux bouts s’il le fallait. Elle restait hors d’oeuvre mais si cela permettait que d’autres en réalisent, alors elle donnait tout. Certains pensaient même qu’elle y avait pris goût. Et puis elle a senti, elle a su qu’à ravaler ses désirs, elle serait toujours perdante. Alors, elle a décidé de se fondre dans un rien qui pourrait tout contenir. Elle laisse désormais l’autre avide, alléché par l’odeur mais jamais repu de ce qu’elle ne donnera plus. Ce rien pour elle, c’est le pouvoir de n’être nulle part ou de naître ailleurs – ce rien contient en lui tous les possibles.

Fragments du temps

Il faut toujours marcher en sens inverse
pour mieux contempler
la richesse de sa propre existence,
l’enfance de ses jardins solitaires
au milieu d’un sous-bois,
rond et délicat.


Au moment où le soleil se couche,
alors on peut changer d’avis,
donc de peau, en quelque sorte,
et cheminer à nouveau
sur le fil de nos circonvolutions.


Y voir passer nos pensées,
dans le même caractère
unique et changeant,
presque semblable
au cours d’un ruisseau.


Accrochés au ciel, les nuages blancs
ont l’air de s’amuser
à dessiner des traces éphémères.


L’enfant les a interprétées,
puis il les a laissées passer,
s’est couché sur le ventre,
joue contre l’herbe fraîche.


L’enfant
modèle le monde,
comme s’il n’était
qu’à lui.


Et les nuages
le regardent,
avant de changer
de forme.
Rien que pour ses
beaux yeux ébahis.


Se mêle à ce tableau,
des années après,
un homme,
au caractère d’enfant.
On le reconnaît bien !


Il se penche lentement
sur un fragment du temps,
et le ciel d’automne,
ce majestueux ciel d’automne,
invoque les nuages à nouveau.


L’homme tourne la tête,
dans une drôle de contorsion.

Enthousiaste et courageux,
craintif et peureux,
il retourne sur la terre
de ses ancêtres.

Le geste du boucher

Il mène la viande de mains de maitre.

Coupe, taille, entaille entrailles, caresse, renifle de ses doigts

Il sait la bête de l’intérieur

Couteau tranchant affuté aiguisé dix fois cent fois

Tranche sans égorger

Chair écorchée appétissante

Un coeur qui bat pour deux

Amours saignantes sur le billot

Couple imparfait

Étranges épousailles

Troublantes noces de sang 

Perdue, éperdue dans cette forêt de lianes et de liens

tu la vois, celle qui renaît de

l’oubli, bras lenticulaires corps kaléidoscope phalanges hypnotiques cinétique de l’inconnu résonance d’énergie pure

Tourne la tête et regarde là-bas, oui, c’est lui,  flow séquencé rimes spasmodiques consonnes coupent le vent rhétorique katana verbe acéré vers sombres percutent les cœurs noyés de nuit

Ici face à lui, lui, elle et lui, les cors mutins sonnent éructent accents répétitifs mélodie mécanique mouvement sériel serial emotion filtrée à 432 hertz

Et lui, à l’oblique d’elle à la gauche de sa hanche droite aux baisers braises étreintes stroboscopiques s’éteignent lentement au matin froid

Celle-ci ouvre grand cris chants qui dès l’aube s’enfuient d’arbres en arbres cabrioles de lip smaking échos malicieux grimaces d’âme

Regarde, là , juste derrière le chêne écorcé vif, celui qui a la bouche fatiguée lèvres liquides coulent au sol rivière de tentations flot de soif recherche langue soeur

Regarde l’ombre de celui-là, pantin autonome essaye d’échapper à son maître s’évader de ce corps en geste épileptique envoyant loin jambes et bras tentaculaires dans un pogo de feu ouvrant le vide des pieds et des mains baston fantôme

Face à lui l’autre est immobile, archange métallique sourire forgé par un démon stupide regard fixe chimique injecté de pourpre l’oreille  muette coeur qui a finit par se taire

Ses yeux à elle qui flirtent avec l’ombre de lui écoutent la brume qui transporte la

peur le vide la fin

Celle-là que tu vois là-bas s’évanouit de ses rêves insoumis songes reprennent leurs chaînes attachement trop fort nerfs qui partent en vrille s’entremêlent s’entrechoquent éclair disjoncte game over

Celle-là voit, sent, incarne son serpent son venin tchatche aux cellules active au tempo ne cesse de danser en vagues déferlantes pouls en furie poussée de full moon

Tu la vois, elle ? Décillée plisse le regard rétine  plein capteur et dans sa veine au front pulse la nuit et voit la ride humide d’où coule le temps

Et celui-là et son corps et dès la rosée se refuse de faner mains racines poussent au ciel emmènent ses mystères danser la voie lactée

Regarde celle qui rampe hors des abîmes, sculptant la poussière en sillon d’ADN ensorcelé court vers ces terres où subsistent ceux qu’elle a aimés

Vois. Celle-là vient nous délivrer animer nos pulsions ses doigts courants sur nos peaux foudroyées pores électriques ouverts vers l’inconnu 100000 volts d’acmé arc de pulsions zébrées éclairs de vie brute révolte game changer

Il y a aussi lui, celui qui regarde cœur béat encore debout noyé de désirs pulsation interne de fleurs acres et blanchâtres volcans cutanés naissant de toute part la vie qui veut aller

Et aussi elle, au blafard se lève et danse encore pieds fiévreux marqués scarifiés en autoroute d’hémoglobine marques indélébiles de fureur hypnotique BPM glorifié

Regarde maintenant, la biche, le serpent, le hibou nous observent, satisfaits enfin

Avec les étoiles qui meurent au soleil et les branches qui se bousculent et slament et nous écorchent et vomissent en sève primordiale,

nous sommes où plus rien ne se dit

A conquérir la lumière 

Dans cette brume est gravée en ombre mouvante notre intime liberté

Là, nous sommes venu renaître à nous comme au début des temps 

Autodafé intérieur

J’ai déchiré un livre en deux
Dans la largeur
C’était mon livre préféré
Car il parlait
De science-fiction, d’une planète-organisme, de son étrange
attraction sur l’homme et la conscience
J’ai déchiré un deuxième livre en deux
Dans la longueur
(Ce fut plus long)
C’était mon deuxième livre préféré
Celui qui narrait
L’histoire d’un homme-boîte, d’un homme
poussé vers l’invisible sous l’effroyable action de répulsion du
monde et de la société
J’ai déchiré un troisième livre dans le biais
(C’était difficile – je n’aime pas lire les livres en diagonale)
De quoi il voulait me parler, je ne me souviens plus
C’était mon troisième livre préféré, pourtant
Les mots étaient trop
épars sur les pages déchirées
comme les pensées de cette femme qui aimait tant la vie dans un
autre livre dont j’ai oublié le titre, et organisait des parties dans la
Londres d’entre-deux-guerres ; voyait revenir un amour de
jeunesse éconduit ; doutait de ce qu’elle était devenue ; se
confrontait à la futilité de sa vie
J’ai déchiré mécaniquement
Tous les livres
Qui passaient à portée de ma main
Des livres que je ne lisais plus des livres de poche des livres pour
enfants des magazines des bandes dessinées des livres d’art des
beaux livres des essais des livres scientifiques des livres des livres
des livres
En me disant que ce serait plus facile

De s’en délivrer que de vivre avec.
Je les ai déchirés
Dans tous les sens j’ai essayé
Sans dessus dessous des confettis de papier
Et ce geste
: déchirer une main
sur la tranche l’autre
sur le bord extérieur
Formation en ciseaux
Pour avoir la force
D’effectuer
Ce geste
Destructeur
Vide
Était la pièce remplie de poussières
De pages de miettes de mots la lumière
Passait à travers cette brume épaisse de matières
Et de savoirs suspendus qui tamisait la pièce
Ça sentait
Ça sentait
Le papier la poussière l’encre les années les fleurs séchées la
sueur
Comme des larmes sur le tapis de feuilles
De papier déchirées
Par le vent de mes mains le souffle de mes doutes

J’ai déchiré toute ma bibliothèque
Je pensais avec incertitude
Que ce serait plus facile de ne voir que la moitié du monde
De ne garder que le commencement de chaque page
Laissant le reste libre
À l’invention d’une autre histoire, quelque chose à venir
Je me trompais  à travers ce geste
De déchirement
Je me suis retrouvée
Emmurée dans des paroles contraintes
confuses, condamnées
comme des
fragments de voix
à consoler et composer
avec des mots à redire
et des idées à relire
et retourner
dans tous les non-sens possibles, comme un rituel pour refermer
une déchirure à repriser, un manuscrit à relier
d’une vie à recoller
Par morceaux réassemblés
Dans le désordre
Par un autre geste, à délier, à contresens, mouvement
Du corps délivré

Geste

Un geste
Un seul
Geste de
Ma main à
Mon front
J’essuie
Ma
Sueur
Des gouttes gouttes gouttes
Roulent roulent roulent
Dévalent dévalent dévalent
Mon front mon front mon front
Mon dos mon dos mon dos
Depuis la racine de mes cheveux humides
C’est l’été il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été indien il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’automne il fait chaud
La chaleur des feuilles bleues J’essuie mon front de ma main
C’est l’hiver il fait chaud
La chaleur d’un plat mijoté de mon pull
J’essuie mon front de ma main
C’est le printemps la chaleur remonte
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été de nouveau
Et ce geste toujours J’essuie mon front de ma main
Essayer encore et toujours d’essuyer encore et toujours
La sueur sur mon front
Dégoulinant d’une rosée d’eau salée pesant et dévalant la
pente de mon front, gouttes de pierre cristalline que je remonte
dans un effort croissant sans fin
Au sommet de mes tempes tempête hors du temps
Sur mon front, des traces blanches sur ma chemise
Auréoles de cette eau salée

Qui s’évapore de mon corps, que je sens
Sale, actif immobile endormi, que je sens à l’ombre du soleil la nuit
l’été, ce que je sens ! la pluie la sueur
Je sens je sens je sens
Qu’on me regarde et pourtant
Ce geste si
Naturel, personne ne le voit
Personne ne me voit
Effectuer ce geste
Répétitif
Vague
Après vague
De chaleur,
Thermorégulation
Excessive intempestive
Qui échoue
Sur les rives de ma peau
La falaise de ma conscience
S’effondrant
Un peu plus
dans
l’abîme
du
mal-être
à
mesure
que
la
sueur
inonde
mon
front
Que
le
dos
de
ma
main
essuie
éponge
essore
et dans ce geste, l’éternité
À supporter
La chair qui peine
À vivre
engloutie
par
la
marée
issue
d’un
dérèglement
climatique
De mon corps
Les gens
Ils me regardent
Pas les gens
Je sue je transpire je sens ma sueur
Sur le dos
De ma main
Dans mon dos le creux du genou le creux
Des aisselles
Et les gens ignorent cela
Je ne supporte plus
La moiteur de mon corps
Et les gens ignorent cela
L’air est chaud
L’air est tiède
L’air est froid
L’air est glacé
De ma sueur refroidie ma sueur froide ma sueur sur le dos de ma
main que j’essuie
Car elle est pleine de ma sueur
Et les gens ignorent cela
Je jette les gouttes hors de moi
Je jette ces gouttes qui dégoûtent
Loin de ma chair
Loin
De moi
Dégoutée de mon corps dégouttant
Et les gens ignorent cela
Gouttes à gouttes
Le geste
Pour survivre
Essuyer
De ma main ma sueur, de ma main qui essuie en continu
De mon corps, cette eau salée et usée
Qui s’évacuant évacue
mon âme
ma raison
mon être
Je sens mon corps perdre
Cette eau et ma main
L’essuyer l’évacuer
Ma main essuyant sa paume
Sur ma chemise
Comme un suaire
Qui recueillant ma sueur
Tenterait de préserver
Quelques reliques de ce que j’étais