Grâce aux bienfaits d’une saine curiosité

Alimentés par l’envie constante d’apprendre, l’esprit et les yeux s’éveillent enfin, avides de nouvelles perspectives. Les mains caressent sans cesse de nouveaux supports, saisissent de nouvelles matières, neuves ou inventées, ridées ou florissantes, et s’agrippent de plus en plus fort à l’essentiel, tandis que s’approche une mort certaine, un lâcher-prise impose alors son évidence.
Rien ne dure. Toujours se réinventer. Le cerveau se réveille neuf chaque matin, prêt à enterrer les cellules mortes de la veille, dans une joie d’observer ce qui vient après. Les changements deviennent sources d’un bonheur que la curiosité appelle et nos sens profonds dans l’âme et le corps, découvrent à chaque seconde l’instant merveilleux qui se renouvelle sans cesse.

Presque cinq heures

L’heure s’est éteinte. Quiétude paisible au travers du corps. Il est quatre heures quarante huit ce matin. Le plus dur est derrière ses yeux qui cherchent encore à transpercer la nuit. Les lumières du village sont encore éteintes. Pour quelques minutes, ou pour quelques siècles d’insomnie.

Le corps, lui, ne dort pas. Il lutte, avec ses démons insomniaques, qui taraudent l’esprit sain, ou du moins ce qu’il en reste la nuit vers les quatre heures quarante huit. Ni tôt, ni tard, le temps se suspend aux lèvres assoiffées prêtes à tout, à rien, et pourtant enfermées au mitard sans plus rien à boire de décent.


Doucement le chant de la nature change, il s’éveille et me résonne dans tous les muscles. Tendu, harassé, et en vain se jeter contre ce vide subtil, dans cette plénitude entière, qui me débarrasse enfin d’une nuit de plus passée à écrire, car au fond, c’est la seule véritable forme de lutte possible.

Il est quatre heures quarante neuf, hagard, je laisse s’en aller le train de nuit démoniaque de mes obscurs tourments. Le prochain départ, prévoit la nuit d’après, une folle cavalcade cérébrale vers des lieux de silence, où résonnent en chœur les corps encore éveillés.

Mon ami, prends donc ta plume et toi aussi, gratte la nuit afin d’en déchirer sa voûte céleste, pour qu’au travers ta lumière la transperce.

Asile collectif

Combien de médicaments faut-il
pour assommer un fou ?
Quelle est la dose requise
pour me canaliser au sein de cette époque remplie de fous ?

Quels moyens financiers tant réclamés faut-il
pour humaniser la psychiatrie moderne ?
Combien de neuroleptiques faut-il
pour coudre des camisoles chimiques confortables
– rendre l’horreur supportable –
pour me libérer ?

Du manque de ressources humaines,
à l’indisponibilité des soins requis
jusqu’aux chambres capitonnées,
Des premières trépanations à Emil Kraepelin,
de -7000 avant notre ère à nos jours
des millénaires à vouloir soigner.
Moi, 37 ans, NORMAL et vivre à la marge.

Des siècles depuis l’Antiquité :
la curabilité de la folie en question
et ses chaînes pour les aliénés,
pour m’attacher à ma condition
Toujours sain d’esprit ?

Quand commence la raison de l’autre
et s’arrête la nôtre,
la folie, elle
blague pas.

I.

Les voix m’ont parlé
Les filles m’ont souri
Les hommes m’ont touché
La mer s’est retirée
Les souris m’ont grignoté
La parole m’est revenue
Le bâillon m’a enlacé
L’écorce m’a endurcie
Les backrooms m’ont attrapée
Le videur m’a embrassé
Les errances me sont revenues
La lumière m’a grattouillée
Les croûtes me sont tombées
Les lèvres m’ont saignée
Les yeux m’ont accusé
Le rêve m’a nuancée
Le réveil m’a assommé
Et la pucelle m’a câlinée

II.

Je t’aime avec tes collants, mon manque de slip
évident et mes pensées qui grésillent
Je t’aime avec mes doutes, mes catalogues de la
Redoute et mes premiers émois
Je t’aime avec mon ventre, gros, mes vergetures et
mes flasques d’alcools douteux.
Je t’aime avec mes cicatrices, mes combats perdus et
mes victoires.
Je t’aime avec mes doigts d’enfants, mes bonbecs
acidulés, et mon cœur parfois pur
Je t’aime avec mon corps, ses blessures, ses
tatouages, et mes regrets.
Je t’aime avec mes gueules de bois, mes flûtes
molles, et mes vers incrédules.
Je t’aime avec mon sexe adulte, mes épines pointues
et dures, mes lèvres saliveuses.
Je t’aime avec ma haine parfois, qui nous enivre et
malgré tout nous préserve.
Je t’aime avec mes mots, mes phrases incongrues, et
ma langue houleuse.

III.

As-tu les yeux ouverts ?
Les yeux bleus, verts ou noirs ?
Aimes-tu les cafards ?
Que portes-tu sous ta blouse blanche entrouverte ?
Portes-tu de la lingerie bleue ?
Ou verte ? Ou noire ?
Puis-je regarder sous ta blouse à demi ouverte ?
Manges-tu de dodus cafards au dîner ?
Bois-tu dans ce verre blanc une mélancolie bleue les soirs
de douces folies noires ?
Es-tu douce ? Seras-tu douce avec moi ?
Aimes-tu les douceurs ?
Quel calvaire bois-tu donc dans ce verre si bleu ?
Les idées noires te font-elles de beaux dessous bleus sous
ta blouse blanche à présent ouverte ?
Manges-tu des petits cafards au petit-déjeuner ?
Mangeras-tu mon cafard tandis que j’ausculterai tes si
délicieuses dentelles ?
Ta dentelle est-elle si fine que cela ?
D’où vient cette lingerie si fine ?
Est-elle noire, verte, ou bleue, ou bien encore moite et
blanche ?
Où voudrais-tu que je te la mange ?

Le vieil homme et la jeunesse

Et toi vieil homme, poursuivie la folle jeunesse, que crois-tu boire ? Que veux-tu boire ? Il faut que tu boives pourtant. Il le faut. Pense à bien t’hydrater par ces temps de sécheresse collective. L’eau d’ici n’est pas bonne pourtant, et au-delà de ce que tu devrais absorber, l’odyssée infinie des liquides qu’il te serait agréable de goûter reste en suspens dans les verres fragiles pourtant si féconds. Il faudrait que tu t’imbibes des ces précieux nectars. Le sais-tu ? Les fleurs ont ces parfums enivrants qui te permettront de rester lucide dans toutes tes ivresses. Te rappelleras-tu de cela ?

Les frigos nourrissent les corps, certes, et les salières salent les corps morts afin de les conserver. Pour t’accompagner sache que les cendriers préservent les erreurs volatiles du passé. Les fenêtres ouvertes laisseront entrer ce vent du nord qui redonne la soif. Les mouchoirs dépliés garderont secrètement les rires assassins du temps qui s’écoule sur le bord de tes lèvres ridées. Les versets poétiques seront capables de te réchauffer quand ces alcools meurtriers te feront trembler. Les bourses arides auront toujours quelque menue monnaie afin que tu sois ivre même dans l’eau plate.

Le vieil homme pleurait à gorge bien serrée et la jeunesse s’essoufflant ordonna :

Oui ! Bois ces larmes que tu ignores être celles du bonheur. Bois ! Ne te retourne pas et fuis ces verbes qui ne savent pas. Juger, savoir, être, avoir. Réponds liquide au solide. Toujours. Hurle cette souplesse qui ne demande qu’à s’adapter aux contenants de toutes sortes. Et surtout, avale cul sec! Quoi qu’il en coûte, couleuvres comme mets indélicats. Puis ensuite, savoure ce délicieux vin de serpent, ainsi que ce fin dessert raffiné. Rappelle-toi bien du prix de la consigne. Cela te sera utile les jours de vaches maigres. Mais après tout, vieil homme, tout cela tu devrais déjà le savoir…

Puis telle une fuite qu’on ne peut étancher la jeunesse alors s’en alla boire ailleurs avec d’autres vieux fous. Sans se retourner sur la solitude, elle pris la direction d’un aller sans retour.

Alerte rouge

Alerte ! Alerte rouge !
On me dit qu’il n’y a plus rien. Nada.
Plus de rouge… A la diète ! C’est niet ! Je donne
aussitôt l’alerte générale immédiate au Colonel sans citron.

Sec. Car qu’allons nous carafer du coup si point de picrate ?
On alerte vite, dans le vif, plus vite bon dieu ! Je reste alerte diantre que diable! Et sonne alors l’alarme. On épie de près, toujours plus près, jusque dans le verre… Vide de sens et de rouge.
Alerté par cette insolite sécheresse soudaine, on a pris tout le rouge, en vain, c’était des bouteilles poreuses… On sonne donc le tocsin. On doit vite se réveiller.

Alerte quoi ! Sinon, maline et astucieuse, cette boisson délicieuse, qui à elle seule connaît le secret de
l’évaporation heureuse, disparaît joyeusement. On l’affirme. Mais bon sang de bois !

Alerte quoi ! Ce n’est pas heureux mais au contraire malheureux au possible. Triste à en pleurer sans fin. Car qui perd la soif erre alors l’esprit non alerte aux aguets mais sans aucun but. Stérile quoi ! Nul, ineptie perpétuelle des révolutions consensuelles, le néant une fois de plus.

Alerte quoi ! On est prêt à tout ! Tant mieux ! Mais prêt à quoi exactement ? On le demande bien. Sans cesse. On n’écoute surtout pas la réponse. Et on vend des bouteilles pré-vidées qui ne tiennent pas la charge de surcroît !
Infâme dictature du vide, on crie à l’obsolescence programmée des flacons, et ce peu importe l’ivresse.
Alerte mondiale ! La timbale à sec, on s’inquiète pour notre capacité à contenir. Toujours. Sans frémir. Jamais.

Alerte bon sang de bon rouge ! Hein quoi ? Plaît-il ?
Alerte ! Alors ça suffit !
Arrête donc de me faire peur ainsi quand il te reste au frais deux kil de rouge bien frappés, de quoi se pinarder peinard jusqu’à la prochaine accalmie ! Ou du moins jusqu’à sept heures et demi.

Ah bon ? Et oui. Arf, et bien du coup, mea culpa, toutes mes condoléances, l’homme lucide n’est plus.
Fausse alerte.

C’est un texte

C’est une obscurité. Ou une lumière. Mais cela se déroule de nuit. Dans la pénombre ses yeux lumineux éclairent. Son odeur est noire, profonde. L’air circule calmement, sûrement. Le bruit s’effrite contre les pales du ventilateur.

C’est une fenêtre de toit, une fenêtre ouverte. Qui laisse peu à peu la nuit partir à travers. Qui laisse peu à peu le jour revenir à travers. L’espace entrouvert, filtre le monde extérieur, l’univers entier à vrai dire. Il n’entre que ce qui a la place d’entrer.

C’est une longueur. Ça prend tout son temps. Le luxe suprême en somme. Les oiseaux peuvent siffler. Les balles de fusils aussi. La terre peut imploser avec toutes ces femmes qui ne restent pas. La guerre peut exploser dans le cœur de tous ces hommes. Oui. Mais ça prend tout son temps.

C’est un matin. Qui arrive enfin. Sa lumière qui crache sur la nuit. Sa vertueuse répétition qui jusqu’à quand ? Peu lui importe, il est là. Toujours au rendez-vous. Et si ce n’est par pour lui ce sera pour elle. Il reste humide ce matin sur elle, la terre sèche.

C’est un café. Son amertume est adoucie par du lait entier. Entier. Entièreté des douceurs non imposables en ce monde. A l’instant T le liquide blanc imbibe la noirceur. Mais cela ne fait pas du gris. Mais du marron clair couleur crème. Le fou mal réveillé peut le boire lentement.

C’est une minute. Sans fin. Que l’on répète à l’infini pour vouloir la stopper. Elle ne se fige pourtant point. Jamais. Elle défile avec une insolence immonde. Mais cela fait aussi toute sa beauté.

Ce sont des cigales. Qui chantent. Qui annoncent que ça va barder. Que le temps n’est plus aux aurores. Cela se tasse finalement. Il faut tourner la page. Les ires ancestrales ne sont pas de mises. Surtout pas.

C’est une odeur. Chaude et suave. Les cheveux blancs poussent quand même. Peu importe ce qui la retient, elle arrive. De manière pertinente elle assène la réalité. Sa réalité. Les cloches sonnent au loin. Il est midi maintenant.

C’est infini. Ni le temps, ni la tasse, ni le vent, rien ne passe, tout s’étale, sur les tartines périmées qui ne se
mangent d’ailleurs pas. L’oiseau siffle. Trois fois. Non, il n’a pas compté. Il fait chaud en dehors des corps. Il ne compte pas. Il fait froid en dedans des cœurs.

C’est une idée. Qui rigole quand il pleure. Qui pleure quand il pense. Les contrastes discordants sont aux affûts de la moindre incertitude. Telle une chatte à pas de louve elle se faufile les dents longues et le regard perçant. Et le pire dans cette idée calme et folle, c’est qu’elle persistera quoi qu’il advienne et quoi qu’il en pense.


C’est une fin. Pas une finalité. Juste une formalité. Les contours s’effacent au profit d’un mauvais concours de circonstances aggravantes. L’air y est doux et sent bon. Les fleurs poussent sur ce tertre qui renferme toutes ses certitudes. Et à la fin il n’en reste aucune. Et c’est immensément beau et serein. Cela lui fait du bien, et il peut, enfin, s’arrêter de respirer.