Je sillonne les draps où tu creuses ton absence – ton sommeil soc dans les terres qui pourrissent en moi. Ton silence sévère mon visage, je crispe tes mâchoires, serre l’anneau obscur de ta gorge mes mains autour de tes coups perfides, tu sarcles mes mots là où ils naissent, là où ils paissent. Je suis jachère et tu cognes ton front entre mes hanches et tu griffes mes flancs des faucilles de tes ongles. Tu hurles loup sous le butoir des lunes, je glane les pluies au-delà de tes paupières, nous ne vivons qu’aux lisières de nous-mêmes.
*
Elles invectivent le ciel de n’être pas élues, claquemurent le monde dans des tissus de mensonges, elles sont un fil de chaines. Elles se dérobent sous les parois du barbare, se rient des traces de boue laissées dans les yeux qui sont venus trop proches, séquencent le tendre jusqu’à les rendre aumônes. Elles sont deux, elles sont foule, elles sont nuées de désirs et d’arrogance, elles sont buées qui postillonnent le mépris. Venins des bords des lèvres, elles vivent dans les replis de leurs refus, vipères dans les herbes hautes de leurs secrets.
Catégorie / Muriel Meskens
Seuil
Un seuil
Pour une architecture de séquelles
Pour ceux qui archivent leurs gestes dans les murs
Pour les gravats des sismographes
Pour ceux dont le soleil déferle des boues
Un seuil, une frontière
Une pierre levée dans ses contours de lumières
Pour des lits de poussières
Des pluies de salpêtre
Pour ceux qui ont le regard qui rouille
Ceux qui lapident la nuit sur des canots de fortune
Un seuil, une marge
Une périphérie broyée dans un tonnerre de bitume
Pour des voix de passage
Des vents aux rides d’enfance
Pour ceux qui voûtent leurs pas
Ceux qui déchirent leur ombre à la lame de l’aube
Un seuil, un toit
Pour les hontes sous la langue
Pour celles qui mangent leurs peurs
Pour les ailes pliées sous les colères
Pour celles dont les blessures sont nues
Un jour, j’ai vu de la mousse couvrir mon téléphone. Des petites bulles de savon avaient percé l’écran, on aurait dit une brume. Les voix devaient se frayer un passage à travers un voile de buées, on aurait dit qu’elles se lançaient des balles, qu’elles les faisaient ricocher sur mes pouces. Il y avait des flocons de mots, ils avaient écumé les phrases, s’étaient serrés, avaient formé un panache comme seule une comète peut en dessiner. Et mon téléphone en orbite autour de la terre, et mon téléphone, la tête dans les étoiles.
Qu’il y prenne corps, qu’il y prenne chair ! Qu’il vibre d’émotions au lieu de sonner les rappels ! Je lui voudrais des soupirs et des murmures, je lui voudrais un visage pour remplir la coupe de mes mains, un geste tendre pour mes épaules. Qu’il sorte de ses icônes, des routines qu’il tourne en boucle. Je voudrais qu’il s’égare, qu’il suive un vent interstellaire, qu’il éclabousse l’épiderme…
J’ai pris la mousse qui noyait mon portable. J’ai soufflé chaque petite bulle jusqu’à lui voler l’air. Il y avait des vapeurs de mots, d’images et de cris, j’ai tout percé. Tout suspendu dans l’atmosphère, le temps de les faire sécher, le temps d’oser une rencontre. Légère.
Réconciliation
On trouvera les mots plus tard.
On trouvera les mots, on les nouera les uns aux autres, ils suivront les phrases comme des trains quittent les gares, et l’instant se glissera à nouveau dans l’ombre des horloges, il rattrapera sa cadence. Il y aura une histoire et elle s’inscrira au creux de toutes celles qui tapissent les parois de nos mémoires.
On n’avait rien prévu, rien préparé. On les avait tellement rêvées, tellement redoutées, ces retrouvailles, qu’on leur avait ôté contours et corps. Elles flottaient là, entre nos noms, comme une brume tenace brouille un paysage, efface les chemins qui nous étaient tracés. On avait dans nos poches le couteau qui pouvait trancher le silence et ses dérives glacées d’orgueil, mais nos mains tremblaient autour de son manche. Il y avait ce brouillard entre nous, il était mur, abri, charpente, on s’y reposait. On s’y protégeait. Des fureurs. D’avant.
Est-ce un vent, un rai de lumière ? Un possible qui soudain surgit et qui hurle l’urgence ? Des regrets devenus trop lourds pour ramifier nos veines, qui tombent comme feuilles mortes et nous font trébucher ? On ne dira pas ces mots-là, on ne les cherchera pas. Ils ne nous soutiendront pas.
L’instant est là, derrière la porte. Il se raidit, comme ta silhouette ; il se fige, comme son souffle. Elle t’ouvrira ses bras, comme tu as ouvert son ventre. Et tu t’y blottiras, enfin. L’instant, derrière cette porte, sera celui d’un amour fou d’être resté immense. Tu ne le sais pas encore, tu me regardes. Tu ne le sais pas encore, tu me crains. Il faudra du temps pour refondre confiance. Plus tard. Quand l’instant aura retrouvé l’ombre des horloges, et le contour des mots.
Vois,
J’ai pris l’émeraude de son regard et l’ai glissée sous mes paupières,
J’ai élimé son tranchant, j’ai battu son cœur au rythme de mes cils,
Je l’ai cerclée de khôl comme on trace une frontière
Comme les cendres d’un feu te tiennent loin des loups
Vois,
Son visage est doux maintenant
Il ne connait plus de foudres
Regarde,
Glisse tes yeux entre mes doigts
Qu’ils coulent là leurs larmes comme poignées de sable
Qu’ils roulent leurs terreurs comme boules de brindilles
Virevoltent dans les plaines désertes
Regarde,
Comme ils entrainent avec eux
Les grains d’une mémoire meurtrie
N’aie plus peur
Les ombres sont hagardes maintenant
Elles plissent leurs cernes dans les draps fins d’une peau
Que tu as connue tendre
Je vais te dire
Tu peux plonger sans crainte dans son amour maintenant
Ramasser les éclats de ses pupilles
Comme autant de billes
De pardon
Il y a derrière ce front des sables mouvants. Une plage aux grains des voix qui s’y sont déposées, une grève aux sédiments de fureurs. Il y a des boues, des braises et des ciments ; on s’y empêtre, on s’y perd, jusqu’à ne plus être. Ne plus être qu’une ombre, un brouillard, un ciel gras qui n’ose la pluie, gris de ne risquer le jour. Effacer son corps jusqu’à ce qu’il soit marbre, le blesser jusqu’à ce qu’il s’ouvre aux foules qui y prennent place, toute la place, l’ignorer pour qu’il puisse encore servir d’abri aux histoires d’errance et de sang. Il n’y a plus de noms, il n’y a plus de temps, pas même de gravure sur la pierre des cimetières, juste une eau sale qui stagne à l’intérieur du ventre et qui l’abrase, juste une rumeur vague et vase, des cris qui ont perdu leurs mots, des râles qui ont craché leurs sursauts avant de s’effondrer, comme des étoiles explosent avant d’avaler leur lumière. Il y a derrière cette peau une froideur à la gravité d’un trou noir.
Et pourtant je marche encore, la tête confiée à la bienveillance du vent. Je le sens danser dans mes cheveux, se faufiler entre mes côtes, bouleverser le métronome qui s’y love. Et pourtant je nage dans l’eau vive des larmes qui ont brisé leurs digues, le corps plongé dans le sel d’une vie qui a rompu les amarres d’une trop grande bienséance. J’écris mon nom sur des ailes, qu’elles soient d’oiseaux ou d’abeilles, et je le regarde s’aventurer dans les contours du ciel, je le regarde polliniser la lumière, j’entends mon nom naître sur le bout de tes lèvres, sur le gout de ta langue. Et mes mains se découvrent une douceur, leurs gestes déplient une lenteur, dessinent un paysage à traverser, invitent à l’arpenter dans une course folle, le front seulement livré à son vertige. Et pourtant, je sens, je ressens. Je suis. Libre des braises qui tapissent mes pores. Libre de ce qui coule dans mes veines. De ce qui habite mon corps. Météore.
Bien sûr il y a l’aube
Sa peau de lait
La soie de ses cheveux
Ses traits de fusain dans les nuages
Cadran solaire des oiseaux
Sur un pointillé de nuit
Bien sûr il y a la lumière
Ses nervures sur les murs
Les copeaux qu’elle taille dans l’eau vive
Ses filets tendus
Entre rouge et violet
Bien sûr, il y a les arbres
Et le ciel qu’ils découpent en fractales
Il y a le givre et ses dentelles insolentes
La mer et l’opale de ses ombres
Il y a les étoiles
Leur âge qui s’exprime en voyages
Il y a ces coïncidences entre le monde et moi
Ces moments-là
De bascule
D’éblouissements
De reconnaissance
Bien sûr
Mais ce geste
La paume de mes mains dans les méandres de ton dos
Quand elles l’ont lavé pour la dernière fois
Quand il n’était plus rempart
Contre les terreurs du lendemain
Ton dos devenu tableau noir
Où je devais tracer ce matin-là
Les mots de l’au-revoir
Ce geste
Qu’il fallait incroyablement beau
Pour qu’il garde le souvenir de nous
Blanche
Elle parlait fort, et sans tendresse. On aurait dit que la hargne s’était logée dans le fond de sa gorge, qu’elle y avait stagné pendant des années, une eau mauvaise dont elle ne pouvait sortir des mots qu’en les raclant. Toujours dans ses phrases un écho de boues et de marécages, une terre lourde, trop lourde pour porter fruits. Acide. Toujours dans ses gestes la force brute de ceux qui se battent contre la pluie, le vent, le manque de lumière. Et le manque de repères : le sol où elle avait enlisé ses bottes d’enfance goûtait la glaise et l’alcool. Gouttait ses dérives, sa folie. Et la démence dans laquelle elle avait grandi perlait quand elle parlait. Je me souviens de la distance que je maintenais entre elle et moi : le crachat était devenu une unité de mesure. J’avais peur de sa bouche, de ce qu’elle couvait de furies, de ce qu’elle hurlait d’isolement, d’égarements; j’avais peur de ce qu’elle frappait de sa colère, de ce qu’elle me transmettait de rancœurs. Longtemps, parler était combattre à l’arme blanche. J’esquivais les blessures dans les langues étrangères, je m’y construisais un abri précaire. Je n’ai jamais planté mes racines dans une langue, la sienne n’était pas celle de ma mère.
Ma mère mélangeait les mots de deux langues, commençait ses phrases dans l’une et les poursuivait dans l’autre ou offrait dans un seul souffle la traduction de ce qu’elle venait d’énoncer. Elle parlait souvent en mixtures ou en ellipses, ma mère, quand elle ne savait plus très bien où elle avait rangé ses mots. J’ai appris à louvoyer entre ses sonorités, à les rendre claires, à leur donner grammaire. A marcher dans les voiles de ses silences brusques, à les colorer des miens, à apprivoiser ses vertiges, marcher sur le fil de ses points de suspension, aussi. Une façon de ne pas m’ancrer dans la langue plus pure de ma grand-mère, dans sa langue de Tradition. Une façon de rompre avec certains ancêtres. De ne plus avoir peur du langage. Ne plus confondre parole et cris. Quitter sa terre, m’en désembourber et agripper le ciel, le vent, les étoiles et me construire des ailes fragiles de langage et de liberté.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’en faisant cela, j’avais semé autant de hargne et de répudiation dans ma voix qu’il y en avait dans la sienne.
Une rose est une rose
Est une rose 1
Aucune sans épine
Etendards fragiles
Barbelés de beauté
Fils cousus d’un monde
Aux pétales brûlées
Un corps est un corps
Est un corps
Le mien grêlé d’échardes
Les yeux funambules
Sur des sarments de ronces
Ma peau, un récif d’orties
Je pique à fleur de mots
Trémière aux flancs des murs et murailles
Pétales pâlies des parfums de suie
Suie je suis et suis
La course d’un vent de foudres et d’incendies
De folies
Le monde est monde
Est immonde
Le temps écosse ses levures dans mon ventre
Avec l’haleine acide des blessures
Que la nuit ne suture plus
Je suis d’aubes et d’épines.
1 Gertrude Stein, dans son poème « Sacred Emily », 1913.
Avec Forough Farrokhzad
Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes
Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne
A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur
Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour