Le nom

Hier le nom était sur-puissant
d’une énergie folle
une poussée en avant
le nom était magique
oui magique
il exerçait sa magie
dans ma chair et mes os
il palpitait sur ma bouche
nom chanté entre les lèvres
je l’ai vu multiplier mes dents
agrandir ma langue
le nom sur-puissant


Aujourd’hui il grésille
comme un disque rayé
il grésille
il grésille sans s’arrêter tout à fait
il grésille et résonne encore
sur ma peau
j’entends le grain de voix
à volonté
la voix restée dans la tête
surgie entre deux acouphènes
et le nom murmuré


L’air passé ne se chasse pas
il revient avec le nom
cogné au palais
le nom sucé jusqu’à la moelle
sa remontée au cœur
l’air passé charrie
larges lettres du nom
ses enjambées jusqu’à moi
amplitude à l’oreille
pleine du nom
jusqu’à moi

Serpiente

Tu aboyais
Moi je jouais
Le serpent était là
A côté de moi
Le soleil ne me brulait pas sous ce sapin
Tu aboyais
Moi je jouais
Le serpent était là.

L’orage est passé
Tout est cassé.
Moi je ne joue plus
Le serpent est toujours là entre les pierres
L’orage est passé
Moi je ne joue plus
Le serpent est toujours là.

La neige virginale sera là
Demain je jouerai
Et toi Serpent, tu seras sous cette pierre.
La neige sera là
Je jouerai
Et Toi, Serpent, tu ne seras plus là…

Animale

Ses mains ont caressé des chiens
des oiseaux des peaux
Ses mains comme des chevaux ont couru sur des peaux
Des chevaux sur des peaux
Le galop de ses doigts sur des paupières humides
Le galop de ses doigts
Ses mains faiseuses et combattantes ont caressé des peaux

Ses mots chancellent dans l’air comme des oiseaux blessés
Ses mots se traînent déplumés sans accord
Ils s’envolent au hasard, se heurtent, s’empoussièrent
Se heurtent et s’empoussièrent
Le vent chasse les nuages, assèchent les paupières
Ralentit le galop et dispersent les mots

Ses doigts un jour comme de l’eau glacé
Ses mains un jour des chevaux effondrés
Ses mots un jour des oiseaux endormis
Un jour l’odeur d’un feu pointu comme un buisson mordant

Pupille sauvage

pupille sauvage
larmes ruisselantes & apostrophes

vécus

les rires s’engouffraient entre les connaissances intuitives

terriblement vaste
terriblement vaste

la pupille sauvage qui parle les autres mondes
lointain théâtre d’une résistance

mais qui révèle immédiatement la mélodie synesthésique
des métaphores d’un autre temps ?

liquide aérien sensible magnétique imaginaire impalpable
photographie sépia

où être ?
où être ?

engloutis de carapaces que le spectacle de l’esprit
ne traduit pas
ne traduit plus
les os maculés de questions et de réflexions-mots

il y a le vide
il y a le vaste
ce qui répond au fond au rien au tout au pas et puis
sans autre précision que celle d’une autre question
question-ne-ment
ainsi va la pensée
saura-t-elle nous tenir

contenir nos contours
contenir nos contours

en figures capables de vivre et ad-venir

pupille sauvage
plantée dans ce regard

Le passé ne fleurit plus
Le passé ne fleurit plus

Disparues

les fragrances laiteuses des roses et du lilas
mauve, l’odeur de jonquille du soleil
sur l’herbe sèche des souvenirs
d’enfance qui riait

Avant

j’entendais le passé respirer
Hier
j’ai entendu le passé soupirer
j’ai entendu le soupir passer
de l’espoir qui fuit
retrouver la jeunesse perdue
Ses poumons expirer tout
l’air heureux
du temps qui s’épuise

Mais il n’y a pas de temps
Mais il n’y a pas de temps

Hier est aujourd’hui
Dans ma mémoire

Hier la pluie
coule et pleure sur l’humus des rues
Elle sent le présent sale et gris

Le ciel n’a plus d’étoiles à pleurer
Le ciel n’a plus de lueur
n’a plus d’odeur
plus d’antan
tant
il fume
de cigarettes mentholées au mensonge
et vapote des arômes artificiels de soleil et de jonquilles
Ses poumons enfumées,
ses poumons enflammés

Quand reviendra la nuit au clair d’étoiles ?
quand reviendra la nuit au clair d’étoiles

mes os refleuriront au pied de l’héliotrope
les cheveux blancs de joies à venir
fanées avant même d’être
écloses

les jonquilles renaîtront de
mes pensées mes vers
nourris
des restes de soucis échevelés

Et sur le tombeau de mes regrets,
les filaments d’argent d’un mycélium
embrasseront le monotrope uniflore

Sang d’ombre

Hier, je creusais le sable
Hier, je creusais pour faire venir la mer
Hier depuis le fond de la terre
Et trouvé un poignard 
Un poignard qui avait tué 
Un poignard peint aux larmes de peaux 
J’avais dit 
Dis
Poignard
Dis
Il avait dit
Avec des mots de poignard
Un verbe aiguisé
Pointu
Il avait dit
Le poignard ne ressentait aucune culpabilité
Aucune culpabilité 
A être
Il avait dit
Je ne sers
Qu’à tuer
Qu’à ça 
Tuer
Le poignard est un poignard
Il avait dit
Je voulais être nuage
Ou le vent
Mais il ne pouvait pas
Il ne pouvait
Qu’être 
Être un assassin
Je lui avais demandé de tuer 
Ma tristesse
Mais le poignard ne voulait pas
C’était un poignard snob
Le poignard préférait tuer des choses bien plus importante
Que ma tristesse
Il avait dit
Je suis 
Un 
Le 
Le poignard 
L’Élu
J’ai léché l’Élu
Gouté le sang de tous les passés

L’histoire voyage en moi
L’histoire se mêle en moi
L’histoire s’embrase dans ma bouche
L’histoire accélère dans mes veines
Je suis un plus un deux 
La résonance de un plus un deux
L’ombre de un plus un deux
C’est important une ombre
Sans ombre moi 
Moi par exemple
Sans ombre moi
Par exemple je n’existe pas
A midi chaque jour 
Je n’existe pas
Il faut être patient
Pour assassiner son ombre
On ne peut pas à midi
On ne peut pas les nuits sans lune où
L’ombre se cache
Le reste du temps qu’il reste
Le temps qu’il reste 
Reste 
Dans le sablier où
Il y a tout le sable de toutes les plages du monde
Et de Mars
Et de Jupiter
Et de l’ombre des trois
Le reste du temps qu’il reste
Je peux
Je peux avec le poignard Élu 
Je peux j’assassine je peux
J’assassine
J’assassine mon ombre
Je la plante 
Je la plante 
Au sol
Et elle reste-là
Morte
Pendant que moi je m’en vais
Sans ombre
Lumineux
Ombre par terre agonise
Ombre murmure des mots serrés dans le creux de sa main d’ombre
Le poignard coupe les mots
Le poignard coupe ombre 
Ombre est un plus un deux
Le poignard garde une moitié d’ombre
L’histoire de l’ombre la moitié le passé
La moitié d’ombre a un futur

La prochaine vague emportera l’autre
La moitié autre
La même en miroir
Même si à midi
Je ne vois pas 
La moitié d’ombre se refléter
Dans le miroir
Ni l’ombre du miroir 
Ni l’autre côté du miroir
La vague emporte je dirais
Dans les abysses du monde 
Elle donnera l’ombre à quelque chose qui n’en a pas
D’ombre
Un fantôme par exemple
Un fantôme de fantôme
L’ombre du fantôme d’un fantôme
Ce sera mon fantôme
L’ombre de mon fantôme
Le poignard ne me servira plus à rien
Mais à vous il servira peut-être donc
Donc à raconter
Donc à tuer
Donc le poignard restera dans le sable
Donc à tuer 
Alors
Je tuerai le poignard
Par précaution je le tuerai
Je l’enterrerai dans le sable
J’enterrerai l’assassin de mon ombre
Avec mon sang d’ombre dessus
Comme de l’encre pour écrire
L’éternité

Pelouses vertes

J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
pour recouvrir de brins pareils la terre
qui occupait tes mains du matin au soir
j’étais là

pour l’enterrement de la terre

j’étais là

j’ai senti la pelouse fière
plantée
comme un premier jour de quartier pavillonnaire
la tournée des voisins
c’est nous – sourire sourire
c’est nous maintenant
J’étais là
planté
j’ai détesté une pelouse verte
pour la première fois

J’aurais voulu filmer

comme portables sur police dans scène de lynchage
consigner l’ostentatoire
j’aurais voulu quand
le dernier coup de bêche
sous tes yeux
et les loupes qui les grossissaient absurdes
tes yeux bille
qui commençaient à rejoindre les pierres
tes yeux ahuris tes yeux poisson
roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
le dernier coup de bêche
pénible
et que les larmes coulent en silence
j’aurais voulu
te dire des choses qui repoussent
mais l’herbe avait déjà tout pris

J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
tout passe
la preuve que
ce que l’on aime
tout
pourra être recouvert d’une pelouse verte

J’étais là et c’était la preuve que
tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
Que les pelouses
aussi
peuvent recueillir le pardon.

Dunes

Les dunes perdent espoir
Sous les pas impatients
_____________Elles s’échappent
__________________Trouent les bords de l’île

On a oublié les dunes
Leur parfum de sueur
L’odeur des immortelles jaunes
Et leur fatigue de château de sable écroulé

Leurs pieds tenaient dans des racines
Face au vent
Face aux vagues
Face au désespoir des marées

Le long des marges dans mon regard de myope
Je ne crois plus au langage des dunes
A leurs formes rouillées
A perte de vue