Le plateau est noir

le plateau est noir
le plateau a peur du noir
qui peut imaginer
le plateau se veut seul se retrouve démuni quand ses murs perlent


c’est la sueur des corps les corps passent encombrent s’éloignent
le plateau résiste
aux monstres fondus


le noir n’est pas voulu


le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce noir pour cette profondeur qui aspire
qui inspire le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce carré découpé arraché à
la ville au tumulte aux désinvoltes le plateau sait-il

Dans la solitude, la reconnaissance des livres

Personne ne pense aux livres
Personne ne pense à la solitude des livres
Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
_
Moi je pense aux livres,
Personnes qui pensent
Comme moi
Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
Plus une personne qu’une autre
_
Moi je pense aux livres
Que j’ai lus, relus, élus
J’observe et contemple
La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
Celle argentée et mystérieuse de Solaris
Ou celle défraichie
Brulée par la lumière de L’aveuglement
D’occasion daté
1984
_
Moi je pense avec des livres
Exposés, fragments de phrase
Amoncelés en nuancier
Des moments d’être rassemblés
En attente de,
Inconscients des émois et ressentis
De lecture
Nuls, mais une certaine connaissance
De moi à travers
Eux
Personne ne pense sans les livres
_
Moi je pense avec mes livres
Je les sors contre mon oreille
J’écoute leurs pages
Et chacun me conte son histoire
D’une voix ensommeillée
Sous la lumière,
Nostalgiques du soleil
Les tranches alignées
S’ennuient sur les rayons avec

Sur leurs pages préservées
Dans des chambres de cuir
Ou de papier,
Jaunies, les mains des années
Passées, à la surface
Des sentiments révolus
Inscrits sur les pages,
Ces univers solitaires où
Éternelle Antigone
Je cherche
D’autres lois que j’imagine 
_
Moi je pense mes livres : dans
Une solitude partagée
La (re)connaissance
D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
Imaginaire, musée de l’âme
Sur les tranches de ma mémoire
De moi me délivre
Et le Moi
Délivrent des livres

Blanche immense détachée 

Elle est dans l’attente 

Là au centre

Là ou rien ne se passe 

C’est à l’extérieur que se trouve l’effervescence 

Son antre, ouverte aux yeux de tous.

Elle se révèle dans son immobilité. 

Elle est dans un Entre deux 

Entre le calme et la frénésie 

Elle n’a guère besoin de plus 

Son en-dehors fait exister tous le reste 

J’Observe…

La lumière au contour glacé.

J’écoute…

Le bourdonnement ambiant. 

Je comprends enfin pourquoi elle aime sentir ces montées de fièvre.

La fébrilité de l’avant qui fait place enfin à l’action,

celle qui fait entrer la lumière.

L’escalier

Je descends.
Chaque marche porte mes pas
Et me rapproche de la rue
Chaque marche
Porte mes espoirs quotidiens
Je monte.
Chaque marche salue mon retour
Me rapproche de chez moi
Je monte et je descends
Je suis toujours le même
Comme lui
Nous continuons bêtement nos vies
Nostalgiques
Opiniâtres

Chaque jour. Chaque marche.L’escalier pousse son lot de trilles
Sourdes et usées
Rossignol de bois élimé
Barré de métal peint
Barré d’impossibles envies
De dérouler sa vrille
D’ouvrir la rambarde, la grille
Une bonne fois
De s’échapper
De courir loin des hauteurs
Dans un pays parfaitement plat
De se rouler en boule
De devenir autre,
Cabane, montre, oreiller
Comme je le comprends
L’escalier
Ses humeurs mêlées
Son tempérament fluctuant
Ses hauts et ses bas
Ses abysses
Ses contre-plongées
Ses demi-tours
Espérer
S’échapper des vitraux grenus
S’échapper du limon de guingois
Trouver d’autres terres
D’autres formes
Ne plus monter
Ne plus descendre
Changer.

Rester

Dans la nuit éclairée par un demi-cercle de lune, un verre d’eau est resté sur la table. Le store de la pièce principale pas complètement baissé, par endroits les contours brillent. L’eau ne tremble pas, un cercle opaque ferme le verre, le frigidaire murmure.
A l’heure centrale de la nuit, le verre n’aime pas penser au vide. Les vivants dorment, la ville s’étend, ne demeurent que les ombres.
La porte-fenêtre au double vitrage est close et pourtant le verre sent un souffle sur son eau, il ne préfère pas regarder. L’eau frémit, le frigidaire grogne, ou alors l’imagination.
Dans la grande pièce silencieuse, sous les rayons crus de la lune, l’eau retient par sa charge. Tout le monde est parti, le verre veut le vide et dormir ; ne pas assister aux lèvres bleues de la morte qui s’approchent de lui.

Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Dans le jardin de Marlène Poisson

Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour

Le champ du bois

Le parc de la grande maison
Le grand parc de la maison
Le parc aux allées de graviers roses
qui rentraient dans les plaies de nos genoux
Le parc aux massifs de pétunias
ses pétunias
mangés par les chevreuils
Le parc et la maison
trahis


C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
la lassitude des courtisanes
Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
pures
dans les haies de thuyas taillées
nettes
les noisetiers près du portail
fermé après le rituel du soir


Le parc a fleuri
Le bois a poussé démultiplié
Ce sont nos promesses qui ont fané
mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
Il y a les promesses qu’on donne
celles qu’on reçoit
celles qu’on tient
celles qu’on oublie
celles qu’on délaisse
celles auxquelles on s’accroche
celles qu’on entretient


on entretient nos âmes, on entretient nos corps
on n’entretient plus les lieux
tout au plus des souvenirs, une piscine


les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
et la grande maison le sait
elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
des promesses d’autres avant moi
des promesses qui étaient mes murs
on m’a dénudé, on l’a desséchée


L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
Les massifs regrettent de m’avoir laissé
complaisamment abattre mon filet sur les tiges
de leurs filles au passage des papillons
et promettent entre leurs dents
qu’on ne les y prendra plus
La balançoire dans mes rêves
grincera toujours d’un bruit rouillé

La maison du haut de son perron de reproches
reste silencieuse et se laisse habiter
désormais
immobile
sans élan, sans don, sans foi
Ses fondations écrasent les promesses
Elles s’envolent par-delà les cheminées
sans même s’accrocher aux arêtes du toit

Lac du Petit Maclus.

Lac, eau stagnante, démonstration de la quiétude, j’ai envie de me rouler dans tes bras, que mes jambes s’entortillent au gré de tes remous impassibles, implacables, obscurs

Lac, nénuphars sur ta surface, racines dans tes reflets, tu es le jardin germé dans l’eau vieille des glaciers fondus

j’ai envie de refondre ma peau à ton eau, de ressouder ma chair à tes rochers, de tricoter mes cheveux à ta vase indocile

Lac, ombres des sapins vert sur le noir de ta moire liquide, j’ai envie de croiser mes jambes à tes saphirs triomphants, de visser ma langue à ton impossible étang

de frotter mes pieds à ton fond inatteignable, pourtant si doux, de cambrer mes dents sur ton apparence épaisse, noire, d’ébène et de confettis

Lac, truites, ombres, vairons, grenouilles, entités millénaires prises dans tes filets de liberté, j’aime me jeter à corps perdu dans ton corps mouillé, et retenir longtemps ma respiration

Lac, châtaignes, brumes et longue pluie, je passe mon temps à situer ma vague sur l’envers de ton vibrato

je lèche tes bords, je sens ton odeur, je ne sais plus me séparer de toi

je sens le vide de la nudité emballer les blessures, vivifier les corps et fabriquer des baisers très solides

à la mémoire verte.