Oblivion

Au commencement était l’eau.
Les vagues giflant nos joues fumeuses,
décharnées, arides.
Nos côtes aiguisées,
nos canines mûres,
affûtées, plantées dans
nos ventres creux,
aimantés et fiévreux,
par des mois de jeûne,
fervents et caniculaires.


Et de toi et de moi,
Et de nos silhouettes furieuses,
vacillantes sur une terre madone aux falaises faillantes,
dans les ruissellements salés,
jaillissent nos toutes premières ombres-portées.


Il n’y a pas eu de début.
Le début aurait déjà été la fin.
Et ce qui avait été prédit vient s’écraser contre mes tempes humides.
Un vertige et la nausée d’une alchimie de sang noir.


La Grande Ourse dévore tout.
À l’aurore disparue, silencieuse.
Pas moins présente,
pas moins éclatante.
Éblouissante comme
la glace du vaisselier
qui ne reflète que
le centre.
Tremblant sous le pas des planches branlantes qui mènent vers la chambre.

Les murs sont couverts de visages p/u/é/trifiés/
Dans un coin reculé, empilés,
des chaises perdues et boiteuses
guettent.
Les fantômes et les chimères
tordent les pieds
des meubles drapés.
Et le lit recueille encore
dans ses fissures de chêne
les échos et gémissements
des nuits sans lumière.


C’est dans nos demi-jours
que la maison cherche
son secours.
S’ébouriffe de nos odeurs aquifères.
Au bord du gouffre, à bout de souffle,
le lit au mimosa flétri éclate,
explose en un millier de gouttes salées,
pulvérisant la chevelure de Bérénice.


La Grande Ourse lacère maintenant d’autres terrasses
aux fauteuils glacés.
Même morcelées,
les promesses asthmatiques,
murmurent encore leurs intoxications.

Puis l’air change,
Il s’engouffre dans la grande rue, taloche les
fanions, se heurte au Surcouf, s’accroche puis s’écorche de
tout son long aux balcons fauves du Sans Façon, déchirant sa voilure.


Eux dorment.
Palpitants, échoués, cousus de ruisseaux d’or.
Des bleus et des lunes apparaissent.
Le matin, striés par l’aube,
révélant la poussière, des napperons
écrus, aux broderies extatiques, étourdissent de fiction.


Rien ne bouge, pourtant tout est en mouvement.


Tout ce temps où nous étions malheureux, nous n’avons fait que nous croiser.


Pour pointer la suture qui élucide la maille
venant d’être nouée,
On déroule la pelote.
Scrutant la boucle fermée,
au commencement tout est tricoté.


Tous les choix d’une vie orchestrée de manière distraite.
Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais, peu importe leur extension de chaque côté.
Une théorie du vertige de l’espace-temps. Pli fait à l’ongle dédoublé sur une nappe cirée,
se froisse,
se réplique.
Reflet d’une froissure, épiphanique.


Au commencement était le vent.
Trop d’eau et de terre,
et mon dieu, pas de feu –
combiné avec le vent,
on allumerait un brasier.
S’il te plaît, aligne tes pieds parallèlement aux bords de ton tapis.
Mes pieds ne se toucheront plus jamais.


Deux lignes parallèles ne se croiseront jamais.
Le son du vent était si fort en mars.
Quand je suis sortie,
j’étais tellement confuse,
pensant m’être réveillée au bord de la mer.
Elle se tordait,
se détournait,
nous repoussait, nous ballottait.
Vous secouait par les épaules.


J’ai la nausée.
J’ai la nausée et je me dresse, je pense.
Les rêves de ceux qui grandissent ici sont repus de la mer qui
se replie et de la tempête qui les engloutit et les dégueule
contre les vitres des bateaux qui s’écrasent contre l’église et leurs
mères ensevelies par les remous.


Sous les escaliers du château,
La Vierge aux mains béantes vers le ciel,
comme un couteau.
Des fissures forment deux chaînes d’argent tressées sur les poignées.
Le lierre qui l’entoure palpite sous sa robe.
La Vierge ne tient plus sur ses jambes.

Mais cette beauté ne m’atteint pas.
Si nous devons apprendre à être laides, soyons-le maintenant.
Car je sais ce que c’est désormais d’être un cadavre
aux ongles boueux d’avoir trop creusé,
nos langues comme des limaces râpeuses,
et nos cheveux des filaments sclérosés.
Si nous devons apprendre à être laids.


Au creux de mon aine, une chaîne carminée flamboyante veinée.
Je voudrais que ce soit mon visage que les méduses aient lacéré.
Car si nous devons apprendre à mourir, mourons maintenant, car je sais désormais ce que c’est d’être un cadavre.

Le plateau est noir

le plateau est noir
le plateau a peur du noir
qui peut imaginer
le plateau se veut seul se retrouve démuni quand ses murs perlent


c’est la sueur des corps les corps passent encombrent s’éloignent
le plateau résiste
aux monstres fondus


le noir n’est pas voulu


le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce noir pour cette profondeur qui aspire
qui inspire le plateau sait-il qu’on l’aime pour ce carré découpé arraché à
la ville au tumulte aux désinvoltes le plateau sait-il

Dans la solitude, la reconnaissance des livres

Personne ne pense aux livres
Personne ne pense à la solitude des livres
Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
_
Moi je pense aux livres,
Personnes qui pensent
Comme moi
Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
Plus une personne qu’une autre
_
Moi je pense aux livres
Que j’ai lus, relus, élus
J’observe et contemple
La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
Celle argentée et mystérieuse de Solaris
Ou celle défraichie
Brulée par la lumière de L’aveuglement
D’occasion daté
1984
_
Moi je pense avec des livres
Exposés, fragments de phrase
Amoncelés en nuancier
Des moments d’être rassemblés
En attente de,
Inconscients des émois et ressentis
De lecture
Nuls, mais une certaine connaissance
De moi à travers
Eux
Personne ne pense sans les livres
_
Moi je pense avec mes livres
Je les sors contre mon oreille
J’écoute leurs pages
Et chacun me conte son histoire
D’une voix ensommeillée
Sous la lumière,
Nostalgiques du soleil
Les tranches alignées
S’ennuient sur les rayons avec

Sur leurs pages préservées
Dans des chambres de cuir
Ou de papier,
Jaunies, les mains des années
Passées, à la surface
Des sentiments révolus
Inscrits sur les pages,
Ces univers solitaires où
Éternelle Antigone
Je cherche
D’autres lois que j’imagine 
_
Moi je pense mes livres : dans
Une solitude partagée
La (re)connaissance
D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
Imaginaire, musée de l’âme
Sur les tranches de ma mémoire
De moi me délivre
Et le Moi
Délivrent des livres

Blanche immense détachée 

Elle est dans l’attente 

Là au centre

Là ou rien ne se passe 

C’est à l’extérieur que se trouve l’effervescence 

Son antre, ouverte aux yeux de tous.

Elle se révèle dans son immobilité. 

Elle est dans un Entre deux 

Entre le calme et la frénésie 

Elle n’a guère besoin de plus 

Son en-dehors fait exister tous le reste 

J’Observe…

La lumière au contour glacé.

J’écoute…

Le bourdonnement ambiant. 

Je comprends enfin pourquoi elle aime sentir ces montées de fièvre.

La fébrilité de l’avant qui fait place enfin à l’action,

celle qui fait entrer la lumière.

L’escalier

Je descends.
Chaque marche porte mes pas
Et me rapproche de la rue
Chaque marche
Porte mes espoirs quotidiens
Je monte.
Chaque marche salue mon retour
Me rapproche de chez moi
Je monte et je descends
Je suis toujours le même
Comme lui
Nous continuons bêtement nos vies
Nostalgiques
Opiniâtres

Chaque jour. Chaque marche.L’escalier pousse son lot de trilles
Sourdes et usées
Rossignol de bois élimé
Barré de métal peint
Barré d’impossibles envies
De dérouler sa vrille
D’ouvrir la rambarde, la grille
Une bonne fois
De s’échapper
De courir loin des hauteurs
Dans un pays parfaitement plat
De se rouler en boule
De devenir autre,
Cabane, montre, oreiller
Comme je le comprends
L’escalier
Ses humeurs mêlées
Son tempérament fluctuant
Ses hauts et ses bas
Ses abysses
Ses contre-plongées
Ses demi-tours
Espérer
S’échapper des vitraux grenus
S’échapper du limon de guingois
Trouver d’autres terres
D’autres formes
Ne plus monter
Ne plus descendre
Changer.

Rester

Dans la nuit éclairée par un demi-cercle de lune, un verre d’eau est resté sur la table. Le store de la pièce principale pas complètement baissé, par endroits les contours brillent. L’eau ne tremble pas, un cercle opaque ferme le verre, le frigidaire murmure.
A l’heure centrale de la nuit, le verre n’aime pas penser au vide. Les vivants dorment, la ville s’étend, ne demeurent que les ombres.
La porte-fenêtre au double vitrage est close et pourtant le verre sent un souffle sur son eau, il ne préfère pas regarder. L’eau frémit, le frigidaire grogne, ou alors l’imagination.
Dans la grande pièce silencieuse, sous les rayons crus de la lune, l’eau retient par sa charge. Tout le monde est parti, le verre veut le vide et dormir ; ne pas assister aux lèvres bleues de la morte qui s’approchent de lui.

Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Dans le jardin de Marlène Poisson

Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour